Poème disait+il - 16 Poèmes sur disait+il


16 poèmes


Phonétique (Cliquez pour la liste complète) : dédiez dédiiez dédisais dédisait dédise dédises dédisiez déduisais déduisait déduise déduises déduisez déduisiez déduisis déduisit dièse dièses disais disait dise dises diseuse diseuses disiez dosa dosai dosais dosait dosas ...

Belphégor de Jean de La Fontaine


De votre nom j’orne le frontispice
Des
derniers vers que ma Muse a polis.
Puisse
le tout ô charmante Philis,
Aller
si loin que notre los franchisse
La
nuit des temps: nous la saurons dompter
Moi
par écrire, et vous par réciter.
Nos
noms unis perceront l’ombre noire
Vous
régnerez longtemps dans la mémoire,

Après
avoir régné jusques ici
Dans
les esprits, dans les cœurs même aussi.
Qui
ne connaît l’inimitable actrice
Représentant
ou Phèdre, ou Bérénice
Chimène
en pleurs, ou Camille en fureur ?
Est-il
quelqu’un que votre voix n’enchante ?
S’en
trouve-t-il une autre aussi touchante ?

Une
autre enfin allant si droit au cœur ?
N’attendez
pas que je fasse l’éloge
De
ce qu’en vous on trouve de parfait
Comme
il n’est point de grâce qui n’y loge
Ce
serait trop, je n’aurais jamais fait.
De
mes Philis vous seriez la première.
Vous
auriez eu mon âme toute entière
Si
de mes vœux j’eusse plus présumé,

Mais
en aimant qui ne veut être aimé?
Par
des transports n’espérant pas vous plaire,
Je
me suis dit seulement votre ami ;
De
ceux qui sont amants plus d’à demi:
Et
plût au sort que j’eusse pu mieux faire.
Ceci
soit dit: venons à notre affaire.

Un
jour Satan, monarque des enfers,
Faisait
passer ses sujets en revue.

confondus tous les états divers,
Princes
et rois, et la tourbe menue,
Jetaient
maint pleur, poussaient maint et maint cri,
Tant
que Satan en était étourdi.
Il
demandait en passant à chaque âme:
« Qui
t’a jetée en l’éternelle flamme ? »
L’une
disait: « Hélas c’est mon mari ; »

L’autre
aussitôt répondait: «c’est ma femme. »
Tant
et tant fut ce discours répété,
Qu’enfin
Satan dit en plein consistoire :
«Si
ces gens-ci disent la vérité
Il
est aisé d’augmenter notre gloire.
Nous
n’avons donc qu’à le vérifier.
Pour
cet effet il nous faut envoyer
Quelque
démon plein d’art et de prudence ;

Qui
non content d’observer avec soin
Tous
les hymens dont il sera témoin,
Y
joigne aussi sa propre expérience. »
Le
prince ayant proposé sa sentence,
Le
noir sénat suivit tout d’une voix.
De
Belphégor aussitôt on fit choix.
Ce
diable était tout yeux et tout oreilles,
Grand
éplucheur, clairvoyant à merveilles,

Capable
enfin de pénétrer dans tout,
Et
de pousser l’examen jusqu’au bout.
Pour
subvenir aux frais de l’entreprise,
On
lui donna mainte et mainte remise,
Toutes
à vue, et qu’en lieux différents
Il
pût toucher par des correspondants.
Quant
au surplus, les fortunes humaines,
Les
biens, les maux, les plaisirs et les peines,
Bref
ce qui suit notre condition,

Fut
une annexe à sa légation.
Il
se pouvait tirer d’affliction,
Par
ses bons tours, et par son industrie,
Mais
non mourir, ni revoir sa patrie,
Qu’il
n’eût ici consumé certain temps :
Sa
mission devait durer dix ans.
Le
voilà donc qui traverse et qui passe
Ce
que le Ciel voulut mettre d’espace

Entre
ce monde et l’éternelle nuit;
Il
n’en mit guère, un moment y conduit.
Notre
démon s’établit à Florence,
Ville
pour lors de luxe et de dépense.
Même
il la crut propre pour le trafic.
sous le nom du seigneur Roderic,
Il
se logea, meubla, comme un riche homme ;
Grosse
maison, grand train, nombre de gens,

Anticipant
tous les jours sur la somme
Qu’il
ne devait consumer qu’en dix ans
On
s’étonnait d’une telle bombance.
II
tenait table, avait de tous côtés
Gens
à ses frais, soit pour ses voluptés
Soit
pour le faste et la magnificence.
L’un
des plaisirs où plus il dépensa
Fut
la louange : Apollon l’encensa

Car
il est maître en l’art de flatterie.
Diable
n’eut onc tant d’honneurs en sa vie.
Son
cœur devint le but de tous les traits
Qu’Amour
lançait: il n’était point de belle
Qui
n’employât ce qu’elle avait d’attraits
Pour
le gagner, tant sauvage fut-elle:
Car
de trouver une seule rebelle,
Ce
n’est la mode à gens de qui la main
Par
les présents s’aplanit tout chemin.

C’est
un ressort en tous desseins utile.
Je
l’ai jà dit , et le redis encor
Je
ne connais d’autre premier mobile
Dans
l’univers, que l’argent et que l’or.
Notre
envoyé cependant tenait compte
De
chaque hymen, en journaux différents ;
L’un
, des époux satisfaits et contents,
Si
peu rempli que le diable en eut honte.

L’autre
journal incontinent fut plein.
A
Belphégor il ne restait enfin
Que
d’éprouver la chose par lui-même.
Certaine
fille à Florence était lors;
Belle
, et bien faite, et peu d’autres trésors;
Noble
d’ailleurs, mais d’un orgueil extrême;
Et
d’autant plus que de quelque vertu
Un
tel orgueil paraissait revêtu.
Pour
Roderic on en fit la demande.

Le
père dit que Madame Honnesta,
C’était
son nom, avait eu jusque-là
Force
partis; mais que parmi la bande
Il
pourrait bien Roderic préférer,
Et
demandait temps pour délibérer.
On
en convient. Le poursuivant s’applique
A
gagner celle ou ses vœux s’adressaient.
Fêtes
et bals, sérénades, musique,
Cadeaux
, festins, bien fort appetissaient

Altéraient
fort le fonds de l’ambassade.
Il
n’y plaint rien, en use en grand seigneur,
S’épuise
en dons : l’autre se persuade
Qu’elle
lui fait encor beaucoup d’honneur.
Conclusion
, qu’après force prières,
Et
des façons de toutes les manières,
Il
eut un oui de Madame Honnesta.
Auparavant
le notaire y passa:

Dont
Belphégor se moquant en son âme:
quoi, dit-il, on acquiert une femme
Comme
un château ! ces gens ont tout gâté.
Il
eut raison: ôtez d’entre les hommes
La
simple foi, le meilleur est ôté.
Nous
nous jetons, pauvres gens que nous sommes
Dans
les procès en prenant le revers.
Les
si, les cas, les contrats sont la porte

Par
où la noise entra dans l’univers:
N’espérons
pas que jamais elle en sorte.
Solennités
et lois n’empêchent pas
Qu’avec
l’Hymen Amour n’ait des débats
C’est
le cœur seul qui peut rendre tranquille.
Le
cœur fait tout, le reste est inutile.
Qu’ainsi
ne soit, voyons d’autres états.
Chez
les amis tout s’excuse, tout passe,;
Chez
les amants tout plaît, tout est.

Chez
les époux tout ennuie, et tout lasse.
Le
devoir nuit, chacun est ainsi fait.
Mais
, dira-t-on, n’est-il en nulles guises
D’heureux
ménage ? après mûr examen,
J’appelle
un bon, voire un parfait hymen,
Quand
les conjoints se souffrent leurs sottises.
Sur
ce point-là c’est assez raisonné.
Dès
que chez lui le diable eut amené

Son
épousée, il jugea par lui-même
Ce
qu’est l’hymen avec un tel démon:
Toujours
débats, toujours quelque sermon
Plein
de sottise en un degré suprême.
Le
bruit fut tel que Madame Honnesta
Plus
d’une fois les voisins éveilla:
Plus
d’une fois on courut à la noise
«Il
lui fallait quelque simple bourgeoise,
Ce
disait-elle, un petit trafiquant

Traiter
ainsi les filles de mon rang !
Méritait-il
femme si vertueuse?
Sur
mon devoir je suis trop scrupuleuse:
J’en
ai regret, et si je faisais bien... »
Il
n’est pas sûr qu’Honnesta ne fit rien:
Ces
prudes-là nous en font bien accroire.
Nos
deux époux, à ce que dit l’histoire,
Sans
disputer n’étaient pas un moment.

Souvent
leur guerre avait pour fondement
Le
jeu, la jupe ou quelque ameublement,
D’été
, d’hiver, d’entre-temps, bref un monde
D
inventions propres à tout gâter.
Le
pauvre diable eut lieu de regretter
De
l autre enfer la demeure profonde.
Pour
comble enfin Roderic épousa
La
parente de Madame Honnesta,
Ayant
sans cesse et le père, et la mère,

Et
la grand’sœur, avec le petit frère,
De
ses deniers mariant la grand’sœur,
Et
du petit payant le précepteur.
Je
n’ai pas dit la principale cause
De
sa ruine infaillible accident ;
Et
j’oubliais qu’il eût un intendant.
Un
intendant ? qu’est-ce que cette chose ?

Je
définis cet être, un animal
Qui
comme on dit sait pécher en eau trouble,
Et
plus le bien de son maître va mal,
Plus
le sien croît, plus son profit redouble;
Tant
qu’aisément lui-même achèterait
Ce
qui de net au seigneur resterait:
Dont
par raison bien et dûment déduite
On
pourrait voir chaque chose réduite
En
son état, s’il arrivait qu’un jour

L’autre
devînt l’intendant à son tour,
Car
regagnant ce qu’il eut étant maître,
Ils
reprendraient tous deux leur premier être.
Le
seul recours du pauvre Roderic,
Son
seul espoir, était certain trafic
Qu’il
prétendait devoir remplir sa bourse,
Espoir
douteux, incertaine ressource.
Il
était dit que tout serait fatal
A
notre époux, ainsi tout alla mal.

Ses
agents tels que la plupart des nôtres,
En
abusaient: il perdit un vaisseau,
Et
vit aller le commerce à vau-l’eau,
Trompe
des uns, mal servi par les autres.
II
emprunta. Quand ce vint à payer,
Et
qu’à sa porte il vit le créancier,
Force
lui fut d’esquiver par la fuite,
Gagnant
les champs, où de l’âpre poursuite
Il
se sauva chez un certain fermier,

En
certain coin remparé de fumier.
Mais
Matheo moyennant grosse somme
L’en
fit sortir au premier mot qu’il dit.
C’était
à Naple, il se transporte à Rome ;
Saisit
un corps: Matheo l’en bannit,
Le
chasse encore: autre somme nouvelle.
Trois
fois enfin, toujours d’un corps femelle,
Remarquez
bien, notre diable sortit.

Le
roi de Naple  avait lors une fille,
Honneur
du sexe, espoir de sa famille ;
Maint
jeune prince était son poursuivant.
d’Honnesta Belphégor se sauvant,
On
ne le put tirer de cet asile.
II
n’était bruit aux champs comme à la ville
Que
d’un manant qui chassait les esprits.

Cent
mille écus d’abord lui sont promis.
Bien
affligé de manquer cette somme
(Car
les trois fois l’empêchaient d’espérer
Que
Belphégor se laissât conjurer)
Il
la refuse: il se dit un pauvre homme,
Pauvre
pécheur, qui sans savoir comment,
Sans
dons du Ciel, par hasard seulement,
De
quelques corps a chassé quelque diable,
Apparemment
chétif, et misérable,

Et
ne connaît celui-ci nullement.
Il
beau dire; on le force, on l’amène,
On
le menace, on lui dit que sous peine
D’être
pendu, d’être mis haut et court
En
un gibet, il faut que sa puissance
Se
manifeste avant la fin du jour.
Dès
l’heure même on vous met en présence
Notre
démon et son conjurateur.
D’un
tel combat le prince est spectateur.

Chacun
y court; n’est fils de bonne mère
Qui
pour le voir ne quitte toute affaire.
D’un
côté sont le gibet et la hart,
Cent
mille écus bien comptés d’autre part.
Matheo
tremble, et lorgne la finance.
L’esprit
malin voyant sa contenance
Riait
sous cape, alléguait les trois fois;
Dont
Matheo suait en son harnois,
Pressait
, priait, conjurait avec larmes.

Le
tout en vain: plus il est en alarmes,
Plus
l’autre rit. Enfin le manant dit
Que
sur ce diable il n’avait nul crédit.
On
vous le happe, et mène à la potence.
Comme
il allait haranguer l’assistance,
Nécessite
lui suggéra ce tour:
Il
dit tout bas qu’on battît le tambour,
Ce
qui fut fait; de quoi l’esprit immonde
Un
peu surpris au manant demanda:

«Pourquoi
ce bruit ? coquin, qu’entends-je là?»
L’autre
répond: «C’est Madame Honnesta
Qui
vous réclame, et va par tout le monde
Cherchant
l’époux que le Ciel lui donna. »
Incontinent
le diable décampa,
S’enfuit
au fond des enfers, et conta
Tout
le succès qu’avait eu son voyage:
«Sire
, dit-il, le nœud du mariage

Damne
aussi dru qu’aucuns autres états.
Votre
Grandeur voit tomber ici-bas
Non
par flocons, mais menu comme pluie
Ceux
que l’Hymen fait de sa confrérie
J’ai
par moi-même examiné le cas.
Non
que de soi la chose ne soit bonne
Elle
eut jadis un plus heureux destin
Mais
comme tout se corrompt à la fin
Plus
beau fleuron n’est en votre couronne. »

Satan
le crut: il fut récompensé
Encor
qu’il eût son retour avancé
Car
qu’eut-il fait ? ce n’était pas merveilles
Qu’ayant
sans cesse un diable à ses oreilles,
Toujours
le même, et toujours sur un ton,
Il
fut contraint d’enfiler la venelle ;
Dans
les enfers encore en change-t-on ;

L’autre
peine est à mon sens plus cruelle.
Je
voudrais voir quelque gens y durer
Elle
eut à Job fait tourner la cervelle.
De
tout ceci que prétends-je inférer ?
Premièrement
je ne sais pire chose
Que
de changer son logis en prison:
En
second lieu si par quelque raison
Votre
ascendant à l’hymen vous expose

N’épousez
point d’Honnesta s’il se peut
N’a
pas pourtant une Honnesta qui veut.

Belphégor un poème de Jean de La Fontaine

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L'anneau d'Hans Carvel de Jean de La Fontaine


Hans Carvel prit sur ses vieux ans
Femme
jeune en toute manière;
Il
prit aussi soucis cuisants;
Car
l'un sans l'autre ne va guère.

Babeau
(c'est la jeune femelle, Fille du bailli Concordat)
Fut
du bon poil, ardente, et belle
Et
propre à l'amoureux combat.
Carvel
craignant de sa nature
Le
cocuage et les railleurs,
Alléguait
à la créature

Et
la Légende, et l'Ecriture,
Et
tous les livres les meilleurs:
Blâmait
les visites secrètes;
Frondait
l'attirail des coquettes,
Et
contre un monde de recettes,
Et
de moyens de plaire aux yeux,

Invectivait
tout de son mieux.
A
tous ces discours la galande
Ne
s'arrêtait aucunement;
Et
de sermons n'était friande
A
moins qu'ils fussent d'un amant.
Cela
faisait que le bon sire

Ne
savait tantôt plus qu'y dire,
Eut
voulu souvent être mort.
Il
eut pourtant dans son martyre
Quelques
moments de réconfort:
L
'histoire en est très véritable.
Une
nuit, qu'ayant tenu table,

Et
bu force bon vin nouveau,
Carvel
ronflait près de Babeau,
Il
lui fut avis que le diable
Lui
mettait au doigt un anneau,
Qu
'il lui disait..: Je sais la peine
Qui
te tourmente, et qui te gène ;

Carvel
, j'ai pitié de ton cas,
Tiens
cette bague, et ne la lâches.
Car
tandis qu'au doigt tu l'auras,
Ce
que tu crains point ne seras,
Point
ne seras sans que le saches.
Trop
ne puis vous remercier,

Dit
Carvel, la faveur est grande.
Monsieur
Satan, Dieu vous le rende,
Grand
merci Monsieur l'aumônier
Là-dessus
achevant son somme,
Et
les yeux encore aggraves,
Il
se trouva que le bon homme

Avait
le doigt ou vous savez.

L'anneau d'Hans Carvel un poème de Jean de La Fontaine

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Le Corbeau voulant imiter l'Aigle de Jean de La Fontaine


L'oiseau de Jupiter enlevant un mouton,
Un corbeau, témoin de l'affaire,
Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton,
En voulut sur l'heure autant faire.
Il tourne à l'entour du troupeau,
Marque entre cent moutons le plus gras, le plus beau,
Un vrai mouton de sacrifice :
On l'avait réservé pour la bouche des Dieux.
Gaillard corbeau disait, en le couvant des yeux :
" Je ne sais qui fut ta nourrice ;
Mais ton corps me paraît en merveilleux état :
Tu me serviras de pâture. "
Sur l'animal bêlant à ces mots il s'abat.
La moutonnière créature
Pesait plus qu'un fromage, outre que sa toison
Était d'une épaisseur extrême,
Et mêlée à peu près de la même façon
Que la barbe de Polyphème.
Elle empêtra si bien les serres du corbeau,
Que le pauvre animal ne put faire retraite.
Le berger vient, le prend, l'encage bien et beau,
Le donne à ses enfants pour servir d'amusette.

Il
faut se mesurer ; la conséquence est nette :
Mal prend aux volereaux de faire les voleurs.

L
'exemple est un dangereux leurre :
Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs ;
Où la guêpe a passé le moucheron demeure.

Le Corbeau voulant imiter l'Aigle un poème de Jean de La Fontaine

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Le Chêne et le Roseau de Jean de La Fontaine


Le chêne un jour dit au roseau :
" Vous avez bien sujet d'accuser la nature ;
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau ;
Le moindre vent, qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau,
Vous oblige à baisser la tête,
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d'arrêter les rayons du soleil,
Brave l'effort de la tempête.
Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr.
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrais de l'orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des royaumes du vent.
La nature envers vous me semble bien injuste.
- Votre compassion, lui répondit l'arbuste,
Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci :
Les vents me sont moins qu'à vous redoutables ;
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. " Comme il disait ces mots,
Du bout de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L'arbre tient bon ; le roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

Le Chêne et le Roseau un poème de Jean de La Fontaine

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Le Paon se plaignant à Junon de Jean de La Fontaine


Le paon se plaignait à Junon.
" Déesse, disait-il, ce n'est pas sans raison
Que je me plains, que je murmure :
Le chant dont vous m'avez fait don
Déplaît à toute la nature ;
Au lieu qu'un rossignol, chétive créature,
Forme des sons aussi doux qu'éclatants,
Est lui seul l'honneur du printemps.
Junon répondit en colère :
" Oiseau jaloux, et qui devrais te taire,
Est-ce à toi d'envier la voix du rossignol,
Toi que l'on voit porter à l'entour de ton col
Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies ;
Qui te panades, qui déploies
Une si riche queue, et qui semble à nos yeux
La boutique d'un lapidaire ?
Est-il quelque oiseau sous les cieux
Plus que toi capable de plaire ?
Tout animal n'a pas toutes propriétés.
Nous vous avons donné diverses qualités :
Les uns ont la grandeur et la force en partage ;
Le faucon est léger, l'aigle plein de courage ;
Le corbeau sert pour le présage ;
La corneille avertit des malheurs à venir ;

Tous
sont contents de leur ramage.
Cesse donc de te plaindre ; ou bien, pour te punir,
Je t'ôterai ton plumage. "

Le Paon se plaignant à Junon un poème de Jean de La Fontaine

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L'Oiseau blessé d'une flèche de Jean de La Fontaine


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L' Ane et le petit Chien de Jean de La Fontaine


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Simonide préservé par les Dieux. de Jean de La Fontaine


On ne peut trop louer trois sortes de personnes :
Les dieux, sa maîtresse, et son roi.
Malherbe le disait ; j'y souscris, quant à moi :
Ce sont maximes toujours bonnes.
La louange chatouille et gagne les esprits.
Les faveurs d'une belle en sont souvent le prix.
Voyons comme les dieux l'ont quelquefois payée.

Simonide
, avait entrepris
L'éloge d'un athlète ; et la chose essayée,
Il trouva son sujet plein de récits tout nus.
Les parents de l'athlète étaient gens inconnus ;
Son père, un bon bourgeois ; lui, sans autre mérite ;
Matière infertile et petite.
Le poète d'abord parla de son héros.
Après en avoir dit ce qu'il en pouvait dire,
Il se jette à côté, se met sur le propos
De Castor et Pollux ; ne manque pas d'écrire
Que leur exemple était aux lutteurs glorieux ;
Élève leurs combats, spécifiant les lieux
Où ces frères s'étaient signalés davantage ;
Enfin l'éloge de ces dieux
Faisait les deux tiers de l'ouvrage.
L'athlète avait promis d'en payer un talent ;
Mais quand il le vit, le galand
N'en donna que le tiers ; et dit fort franchement
Que Castor et Pollux acquittassent le reste.
" Faites-vous contenter par ce couple céleste.
Je vous veux traiter cependant :
Venez souper chez moi ; nous ferons bonne vie :
Les conviés sont gens choisis,
Mes parents, mes meilleurs amis ;
Soyez donc de la compagnie. "
Simonide promit. Peut-être qu'il eut peur
De perdre, outre son dû, le gré de sa louange.
Il vient : l'on festine, l'on mange.
Chacun étant en belle humeur,
Un domestique accourt, l'avertit qu'à la porte
Deux hommes demandaient à le voir promptement.
Il sort de table ; et la cohorte
N'en perd pas un seul coup de dent.
Ces deux hommes étaient les gémeaux de l'éloge.
Tous deux lui rendent grâce ; et pour prix de ses vers,
Ils l'avertissent qu'il déloge,
Et que cette maison va tomber à l'envers.
La prédiction en fut vraie.
Un pilier manque ; et le plafonds,
Ne trouvant plus rien qui l'étaie,
Tombe sur le festin, brise plats et flacons,
N'en fait pas moins aux échansons.
Ce ne fut pas le pis ; car pour rendre complète
La vengeance due au poète,
Une poutre cassa les jambes à l'athlète,
Et renvoya les conviés
Pour la plupart estropiés.
La Renommée eut soin de publier l'affaire :
Chacun cria miracle. On doubla le salaire
Que méritaient les vers d'un homme aimé des dieux.
Il n'était fils de bonne mère
Qui, les payant à qui mieux mieux,
Pour ses ancêtres n'en fit faire.

Je
reviens à mon texte, et dis premièrement
Qu'on ne saurait manquer de louer largement
Les dieux et leurs pareils ; de plus, que Melpomène

Souvent
, sans déroger, trafique de sa peine ;
Enfin qu'on doit tenir notre art en quelque prix.
Les grands se font honneur dès lors qu'ils nous font grâce :
Jadis l'Olympe et le Parnasse
Étaient frères et bons amis.

Simonide préservé par les Dieux. un poème de Jean de La Fontaine

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Testament expliqué par Esope de Jean de La Fontaine


Si ce qu'on dit d'Ésope est vrai,
C'était l'oracle de la Grèce
Lui seul avait plus de sagesse
Que tout l'Aréopage. En voici pour essai
Une histoire des plus gentilles
Et qui pourra plaire au lecteur.

Un
certain homme avait trois filles,
Toutes trois de contraire humeur :
Une buveuse, une coquette,
La troisième, avare parfaite.
Cet homme, par son testament,
Selon les lois municipales,
Leur laissa tout son bien par portions égales,
En donnant à leur mère tant,
Payable quand chacune d'elles
Ne posséderait plus sa contingente part.
Le père mort, les trois femelles
Courent au testament, sans attendre plus tard.
On le lit, on tâche d'entendre
La volonté du testateur ;
Mais en vain ; car comment comprendre
Qu'aussitôt que chacune sœur
Ne possédera plus sa part héréditaire,
Il lui faudra payer sa mère ?
Ce n'est pas un fort bon moyen
Pour payer, que d'être sans bien.
Que voulait donc dire le père ?
L'affaire est consultée ; et tous les avocats,
Après avoir tourné le cas
En cent et cent mille manières,
Y jettent leur bonnet, se confessent vaincus,
Et conseillent aux héritières
De partager le bien sans songer au surplus.
" Quant à la somme de la veuve,
Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil trouve :
Il faut que chaque sœur se charge par traité
Du tiers, payable à volonté,
Si mieux n'aime la mère en créer une rente,
Dès le décès du mort courante. "
La chose ainsi réglée, on composa trois lots :
En l'un, les maisons de bouteille,
Les buffets dressés sous la treille,
La vaisselle d'argent, les cuvettes, les brocs,
Les magasins de malvoisie,
Les esclaves de bouche, et pour dire en deux mots,
L'attirail de la goinfrerie ;
Dans un autre, celui de la coquetterie,
La maison de la ville, et les meubles exquis,
Les eunuques et les coiffeuses,
Et les brodeuses,
Les joyaux, les robes de prix ;
Dans le troisième lot, les fermes, le ménage,
Les troupeaux et le pâturage,
Valets et bêtes de labeur.
Ces lots faits, on jugea que le sort pourrait faire
Que peut-être pas une sœur
N'aurait ce qui lu pourrait plaire.
Ainsi chacune prit son inclination,
Le tout à l'estimation.
Ce fut dans la ville d'Athènes
Que cette rencontre arriva.
Petits et grands, tout approuva
Le partage et le choix : Ésope seul trouva
Qu'après bien du temps et des peines
Les gens avaient pris justement
Le contre-pied du testament.
" Si le défunt vivait, disait-il, que l'Attique
Aurait de reproches de lui !
Comment ? ce peuple, qui se pique
D'être le plus subtil des peuples d'aujourd'hui,
A si mal entendu la volonté suprême
D'un testateur ? " Ayant ainsi parlé,
Il fait le partage lui-même,
Et donne à chaque sœur un lot contre son gré ;
Rien qui pût être convenable,
Partant rien aux sœurs d'agréable :
A la coquette, l'attirail
Qui suit les personnes buveuses ;
La biberonne eut le bétail ;
La ménagère eut les coiffeuses.
Tel fut l'avis du Phrygien,
Alléguant qu'il n'était moyen
Plus sûr pour obliger ces filles
A se défaire de leur bien ;
Qu'elles se marieraient dans les bonnes familles,
Quand on leur verrait de l'argent ;
Paieraient leur mère tout comptant 

Ne
posséderaient plus les effets de leur père :
Ce que disait le testament.
Le peuple s'étonna comme il se pouvait faire
Qu'un homme seul eût plus de sens
Qu'une multitude de gens.

Testament expliqué par Esope un poème de Jean de La Fontaine

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Le Jardinier et son Seigneur de Jean de La Fontaine


Un amateur du jardinage,
Demi-bourgeois
, demi-manant,
Possédait
en certain village
Un
jardin assez propre, et le clos attenant.
Il
avait de plant vif fermé cette étendue.

croissait à plaisir l'oseille et la laitue,
De
quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
Peu
de jasmin d'Espagne, et force serpolet.
Cette
félicité par un lièvre troublée
Fit
qu'au seigneur du bourg notre homme se plaignit.
" Ce
maudit animal vient prendre sa goulée

Soir
et matin, dit-il, et des pièges se rit ;
Les
pierres, les bâtons y perdent leur crédit :
Il
est sorcier, je crois. - Sorcier ? je l'en défie,
Repartit
le seigneur : fût-il diable, Miraut,

En
dépit de ses tours, l'attrapera bientôt.
Je
vous en déferai, bon homme, sur ma vie.
- Et
quand ? - Et dès demain, sans tarder plus longtemps. "
La
partie ainsi faite, il vient avec ses gens.
Cependant
on fricasse, on se rue en cuisine.

" De
quand sont vos jambons ? ils ont fort bonne mine.
- Monsieur
, ils sont à vous. - Vraiment, dit le Seigneur,
Je
les reçois, et de bon cœur. "
Il
déjeune très bien ; aussi fait sa famille,

Chiens
, chevaux, et valets, tous gens bien endentés ;
Il
commande chez l'hôte, y prend des libertés,
Boit
son vin, caresse sa fille.
L
'embarras des chasseurs succède au déjeuné.
Chacun
s'anime et se prépare :

Les
trompes et les cors font un tel tintamarre
Que
le bon homme est étonné.
Le
pis fut que l'on mit en piteux équipage
Le
pauvre potager : adieu planches, carreaux ;
Adieu
chicorée et poireaux ;

Adieu
de quoi mettre au potage.
Le
lièvre était gîté dessous un maître chou.
On
le quête ; on le lance : il s'enfuit par un trou,
Non
pas trou, mais trouée, horrible et large plaie
Que
l'on fit à la pauvre haie

Par
ordre du Seigneur ; car il eût été mal
Qu
'on n'eût pu du jardin sortir tout à cheval.
Le
bon homme disait : " Ce sont là jeux de prince. "
Mais
on le laissait dire ; et les chiens et les gens
Firent
plus de dégât en une heure de temps

Que
n'en auraient fait en cent ans
Tous
les lièvres de la province.
princes, videz vos débats entre vous :
De
recourir aux rois vous seriez de grands fous.
Il
ne les faut jamais engager dans vos guerres,
Ni
les faire entrer sur vos terres.

Le Jardinier et son Seigneur un poème de Jean de La Fontaine

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Le Lièvre et les Grenouilles de Jean de La Fontaine


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Le Loup plaidant contre le Renard par-devant le Singe de Jean de La Fontaine


Un loup disait que l'on l'avait volé.
Un renard, son voisin, d'assez mauvaise vie,
Pour ce prétendu vol par lui fut appelé.
Devant le singe il fut plaidé,
Non point par avocats, mais par chaque partie,
Thémis n'avait point travaillé
De mémoire de singe, à fait plus embrouillé.
Le magistrat suait en son lit de justice.
Après qu'on eut bien contesté,
Répliqué, crié, tempêté,
Le juge, instruit de leur malice,
Leur dit : " Je vous connais de longtemps, mes amis,
Et tous deux vous paierez l'amende ;
Car toi, loup, tu te plains, quoiqu'on ne t'ait rien pris ;
Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande. "
Le juge prétendait qu'à tort et à travers
On ne saurait manquer, condamnant un pervers.

Le Loup plaidant contre le Renard par-devant le Singe un poème de Jean de La Fontaine

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La Mort et le malheureux de Jean de La Fontaine


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La Lice et sa Compagne de Jean de La Fontaine


Une lice étant sur son terme,
Et ne sachantmettre un fardeau si pressant,
Fait si bien qu'à la fin sa compagne consent
De lui prêter sa hutte, où la lice s'enferme.
Au bout de quelque temps sa compagne revient.
La lice lui demande encore une quinzaine ;
Ses petits ne marchaient, disait-elle, qu'à peine.
Pour faire court, elle l'obtient.
Ce second terme échu, l'autre lui redemande
Sa maison, sa chambre son lit.
La lice cette fois montre les dents, et dit :
" Je suis prête à sortir avec toute ma bande,
Si vous pouvez nous mettre hors. "
Ses enfants étaient déjà forts.

Ce
qu'on donne aux méchants, toujours on le regrette
Pour tirer d'eux ce qu'on leur prête,
Il faut que l'on en vienne aux coups ;
Il faut plaider, il faut combattre.
Laissez-leur prendre un pied chez vous,
Ils en auront bientôt pris quatre.

La Lice et sa Compagne un poème de Jean de La Fontaine

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Oh ! si j'étais en ce beau sein ravie de Louise Labé


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Namouna - Chant premier de Alfred de Musset


Une femme est comme votre ombre :
courez
après, elle vous fuit ; fuyez-la,
elle
court après vous.


I


Le
sofa sur lequel Hassan était couché
Était
dans son espèce une admirable chose.
Il
était de peau d'ours, — mais d'un ours bien léché ;

Moelleux
comme une chatte, et frais comme une rose
Hassan
avait d'ailleurs une très noble pose,
Il
était nu comme Ève à son premier péché.
 

II


Quoi !
tout nu ! dira-t-on, n'avait-il pas de honte ?
Nu
, dès le second mot !-Que sera-ce à la fin ?

Monsieur
, excusez-moi, — je commence ce conte
Juste
quand mon héros vient de sortir du bain
Je
demande pour lui l'indulgence, et j'y compte.
Hassan
était donc nu, — mais nu comme la main,
 

III


Nu
comme un plat d'argent, — nu comme un mur
Nu
comme le discours d'un académicien.
Ma
lectrice rougit, et je la scandalise.

Mais
comment se fait-il, madame, que l'on dise
Que
vous avez la jambe et la poitrine bien ?
Comment
le dirait-on, si l'on n'en savait rient
 

IV


Madame
alléguera qu'elle monte en berline ;
Qu
'elle a passé les ponts quand il faisait du vent ;
Que
, lorsqu'on voit le pied, la jambe se devine ;

Et
tout le monde sait qu'elle a le pied charmant
Mais
moi qui ne suis pas du monde, j'imagine
Qu
'elle aura trop aimé quelque indiscret amant.
 

V


Et
quel crime est-ce donc de se mettre à son aise,
Quand
on est tendrement aimée, — et qu'il fait chaud ?
On
est si bien tout nu, dans une large chaise !

Croyez-m
'en, belle dame, et, ne vous en déplaise,
Si
vous m'apparteniez, vous y seriez bientôt.
Vous
en crieriez sans doute un peu, — mais pas bien haut,
 

VI


Dans
un objet aimé qu'est-ce donc que l'on aime ?
Est-ce
du taffetas ou du papier gommé ?
Est-ce
un bracelet d'or, un peigne parfumé ?

Non
, — ce qu'on aime en vous, madame, c'est vous même.
La
parure est une arme, et le bonheur suprême,
Après
qu'on a vaincu, c'est d'avoir désarmé.
 

VII

Tout
est nu sur la terre, hormis l'hypocrisie ;
Tout
est nu dans les cieux, tout est nu dans la vie,
Les
tombeaux, les enfants et les divinités.
Tous
les cœurs vraiment beaux laissent voir leurs beautés

Ainsi
donc le héros de cette comédie
Restera
nu, madame, — et vous y consentez.
 

VIII


Un
silence parfait règne dans cette histoire
Sur
les bras du jeune homme et sur ses pieds d'ivoire
La
naïade aux yeux verts pleurait en le quittant.
On
entendait à peine au fond de la baignoire
Glisser
l'eau fugitive, et d'instant en instant

Les
robinets d'airain chanter en s'égouttant.
 

IX


Le
soleil se couchait ; — on était en septembre :
Un
triste mois chez nous, — mais un mois sans pareil
Chez
ces peuples dorés qu'a bénis le soleil.
Hassan
poussa du pied la porte de la chambre.
Heureux
homme !-il fumait de l'opium dans de l'ambre,

Et
vivant sans remords, il aimait le sommeil.
 

X


Bien
qu'il ne s'élevât qu'à quelques pieds de terre,
Hassan
était peut-être un homme à caractère ;
Il
ne le montrait pas, n'en ayant pas besoin
Sa
petite médaille annonçait un bon coin.
Il
était très bien pris ; — on eût dit que sa mère

L
'avait fait tout petit pour le faire avec soin.
 

XI


Il
était indolent, et très opiniâtre ;
Bien
cambré, bien lavé, le visage olivâtre,
Des
mains de patricien, — l'aspect fier et nerveux,
La
barbe et les sourcils très noirs, — un corps d'albâtre.
Ce
qu'il avait de beau surtout, c'étaient les yeux.
Je
ne vous dirai pas un mot de ses cheveux ;

 

XII

 

C
'est une vanité qu'on rase en Tartarie.
Ce
pays-là pourtant n'était pas sa patrie.
Il
était renégat, — Français de nation, —
Riche
aujourd'hui, jadis chevalier d'industrie,
Il
avait dans la mer jeté comme un haillon
Son
titre, sa famille et sa religion.
 


XIII

Il
était très joyeux, et pourtant très maussade.
Détestable
voisin, — excellent camarade,
Extrêmement
futile, — et pourtant très posé,
Indignement
naïf, — et pourtant très blasé,
Horriblement
sincère, — et pourtant très rusé
Vous
souvient-il, lecteur, de cette sérénade
 

XIV


Que
don Juan, déguisé, chante sous un balcon ?
-Une
mélancolique et piteuse chanson,
Respirant
la douleur, l'amour et la tristesse.
Mais
l'accompagnement parle d'un autre ton.
Comme
il est vif, joyeux ! avec quelle prestesse
Il
sautille !-On dirait que la chanson caresse
 

XV


Et
couvre de langueur le perfide instrument,
Tandis
que l'air moqueur de l'accompagnement
Tourne
en dérision la chanson elle-même,
Et
semble la railler d'aller si tristement
Tout
cela cependant fait un plaisir extrême. —
C
'est que tout en est vrai, — c'est qu'on trompe et
 

XVI

C
'est qu'on pleure en riant ; — c'est qu'on est innocent

Et
coupable à la fois ; — c'est qu'on se croit parjure
Lorsqu
'on n'est qu'abusé ; c'est qu'on verse le sang
Avec
des mains sans tache, et que notre nature
A
de mal et de bien pétri sa créature :
Tel
est le monde, hélas ! et tel était Hassan.
 

XVII


C
'était un bon enfant dans la force du terme ;
Très
bon-et très enfant ; — mais quand il avait dit :
Je
veux que cela soit , il était comme un terme.
Il
changeait de dessein comme on change d'habit ;
Mais
il fallait toujours que le dernier se fît.
C
'était un océan devenu terre ferme.
 


XVIII

Bizarrerie
étrange ! avec ses goûts changeants,
Il
ne pouvait souffrir rien d'extraordinaire
Il
n'aurait pas marché sur une mouche à terre.
Mais
s'il l'avait trouvée à dîner dans son verre,
Il
aurait assommé quatre ou cinq de ses gens -
Parlez
après cela des bons et des méchants !
 


XIX

Venez
après cela crier d'un ton de maître
Que
c'est le cœur humain qu'un auteur doit connaître !
Toujours
le cœur humain pour modèle et pour loi.
Le
cœur humain de qui ? le cœur humain de quoi ?
Celui
de mon voisin a sa manière d'être ;
Mais
morbleu ! comme lui, j'ai mon cœur humain, moi.

 

XX

Cette
vie est à tous, et celle que je mène,
Quand
le diable y serait, est une vie humaine.
Alors
, me dira-t-on, c'est vous que vous peignez,
Vous
êtes le héros, vous vous mettez en scène
-Pas
du tout, — cher lecteur, — je prends à l'un le nez
l'autre, le talon, — à l'autre, — devinez.
 

XXI


En ce cas vous créez un monstre, une chimère,
Vous
faites un enfant qui n'aura point de père.
-Point
de père, grand Dieu ! quand, comme Trissotin
J
'en suis chez mon libraire accouché ce matin !
D
'ailleurs is pater est quem nuptiae... j'espère
Que
vous m'épargnerez de vous parler latin.
 


XXII

Consultez
les experts, le moderne et l'antique ;
On
est, dit Brid'oison, toujours fils de quelqu'un .
Que
l'on fasse, après tout, un enfant blond, ou brun,
Pulmonique
ou bossu, borgne ou paralytique,
C
'est déjà très joli, quand on en a fait un ;
Et
le mien a pour lui qu'il n'est point historique.
 


XXIII

Considérez
aussi que je n ai rien volé
A
la Bibliothèque ; — et bien que cette histoire
Se
passe en Orient, je n'en ai point parlé.
Il
est vrai que, pour moi, je n'y suis point allé.
Mais
c'est si grand, si loin !-Avec de la mémoire
On
se tire de tout :-allez voir pour y croire.

 

XXIV

Si
d'un coup de pinceau je vous avais bâti
Quelque
ville aux toits bleus, quelque blanche mosquée,
Quelque
tirade en vers, d'or et d'argent plaquée,
Quelque
description de minarets flanquée,
Avec
l'horizon rouge et le ciel assorti,
M
'auriez-vous répondu : Vous en avez menti ?

 

XXV

Je
vous dis tout cela, lecteur, pour qu'en échange
Vous
me fassiez aussi quelque concession.
J
'ai peur que mon héros ne vous paraisse étrange ;
Car
l'étrange, à vrai dire, était sa passion.
Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange.
Et
qui l'est ici-bas ?-Tartuffe a bien raison.

 

XXVI

Hassan
était un être impossible à décrire.
C
'est en vain qu'avec lui je voudrais vous lier,
Son
cœur est un logis qui n'a pas d'escalier.
Ses
intimes amis ne savaient trop qu'en dire.
Parler
est trop facile, et c'est trop long d'écrire :
Ses
secrets sentiments restaient sur l'oreiller.
 


XXVII

Il
n'avait ni parents, ni guenon, ni maîtresse.
Rien
d'ordinaire en lui, — rien qui le rattachât
Au
commun des martyrs, — pas un chien, pas un chat.
Il
faut cependant bien que je vous intéresse
A
mon pauvre héros. — Dire qu'il est pacha,
C
'est un moyen usé, c'est une maladresse.
 

XXVIII


Dire
qu'il est grognon, sombre et mystérieux,
Ce
n'est pas vrai d'abord, et c'est encor plus vieux.
Dire
qu'il me plaît fort, cela n'importe guère.
C
'est tout simple d'ailleurs, puisque je suis son père
Dire
qu'il est gentil comme un cœur, c'est vulgaire.
J
'ai déjà dit là-haut qu'il avait de beaux yeux.
 

XXIX

Dire
qu'il n'avait peur ni de Dieu ni du diable,

C
'est chanceux d'une part, et de l'autre immoral.
Dire
qu'il vous plaira, ce n'est pas vraisemblable.
Ne
rien dire du tout, cela vous est égal.
Je
me contente donc du seul terme passable
Qui
puisse l'excuser :-c'est un original.
 

XXX

Plût
à Dieu, qui peut tout, que cela pût suffire
A
le justifier de ce que je vais dire !

Il
le faut cependant, — le vrai seul est ma loi.
Au
fait, s'il agit mal, on pourrait rêver pire.
Ma
foi, tant pis pour lui :-je ne vois pas pourquoi
Les
sottises d'Hassan retomberaient sur moi.
 

XXXI

D
'ailleurs on verra bien, si peu qu'on me connaisse,
Que
mon héros de moi diffère entièrement.
J
'ai des prétentions à la délicatesse ;

Quand
il m'est arrivé d'avoir une maîtresse,
Je
me suis comporté très pacifiquement.
En
honneur devant Dieu, je ne sais pas comment
 

XXXII

J
'ai pu, tel que je suis, entamer cette histoire,
Pleine
, telle qu'elle est, d'une atrocité noire.
C
'est au point maintenant que je me sens tenté
De
l'abandonner là pour ma plus grande gloire,

Et
que je brûlerais mon œuvre, en vérité,
Si
ce n'était respect pour la postérité.
 

XXXIII

Je
disais donc qu'Hassan était natif de France ;
Mais
je ne disais pas par quelle extravagance
Il
en était venu jusqucroire, à vingt ans,
Qu
'une femme ici-bas n'était qu'un passe-temps.
Quand
il en rencontrait une à sa convenance,

S
'il la cardait huit jours. c'était déjà longtemps.
 

XXXIV

On
sent l'absurdité d'un semblable système,
Puisqu
'il est avéré que, lorsqu'on dit qu'on aime,
On
dit en même temps qu'on aimera toujours, —
Et
qu'on n'a jamais vu ni rois ni troubadours
Jurer
à leurs beautés de les aimer huit jours.
Mais
cet enfant gâté ne vivait que de crème

 

XXXV

Je
sais bien, disait-il un jour qu'on en parlait,
Que
les trois quarts du temps ma crème a le goût d'ailette
Nous
avons sur ce point un siècle de vinaigre,
c'est déjà beaucoup que de trouver du lait
Mais
toute servitude en amour me déplaît ;
J
'aimerais mieux. je crois, être le chien d'un nègre,
 


XXXVI

Ou
mourir sous le fouet d'un cheval rétif,
Que
de craindre une jupe et d'avoir pour maîtresse
Un
de ces beaux geôliers, au regard attentif,
Qui
, d'un pas mesuré marchant sur la souplesse
Du
haut de leurs yeux bleus vous promènent en laisse
Un
bâton de noyer, au moins, c'est positif.
 

XXXVII


On
connaît son affaire, — on sait à quoi s'attendre ;
On
se frotte le dos, — on s'y fait par degré
Mais
vivre ensorcelé sous un ruban doré !
boire
du lait sucré dans un maillot vert tendre !
N
'avoir à son cachot qu'un mur si délabré,
Qu
'on ne s'y saurait même accrocher pour s'a pendre
 

XXXVIII


Ajoutez
à cela que, pour comble d'horreur,
La
femme la plus sèche et la moins malhonnête
Au
bout de mes huit jours trouvera dans sa tête,
Ou
dans quelque recoin oublié de son cœur,
Un
amant qui jadis lui faisait plus d'honneur,
Un
cœur plus expansif, une jambe mieux faite
 

XXXIX

Plus
de douceur dans l'âme ou de nerf dans les bras

Je rappelle au lecteur qu'ici comme là-bas
C
'est mon héros qui parle, et je mourrais de honte
S
'il croyait un instant que ce que je raconte,
Ici
plus que jamais, ne me révolte pas
Or
donc, disait Hassan, plus la rupture est prompte,
 

XL

Plus
mes petits talents gardent de leur fraîcheur
C
'est la satiété qui calcule et qui pense.

Tant
qu'un grain d'amitié reste dans la balance.
Le
Souvenir souffrant s'attache à l'espérance
Comme
un enfant malade aux lèvres de sa sœur.
L
'esprit n'y voit pas clair avec les yeux du cœur.
 

XLI

Le
dégoût, c'est la haine — et quel motif de haine
Pourrais-je
soulever ?— pourquoi m'en voudrait-on ?

Une
femme dira qu'elle pleure : — et moi donc !
Je
pleure horriblement ! — je me soutiens à peine ;
Que
dis-je, malheureux ! il faut qu'on me soutienne.
Je
n'ose même pas demander mon pardon.
 

XLII

Je
me prive du corps, mais je conserve l'âme.

Il
est vrai, dira-t-on, qu'il est plus d'une femme
Près
de qui l'on ne fait, avec un tel moyen,
Que
se priver de tout et ne conserver rien.
Mais
c'est un pur mensonge, un calembour infâme,
Qui
ne mordra jamais sur un homme de bien
 

XLIII

Voilà
ce que disait Hassan pour sa défense.
Bien
entendu qu'alors tout se passait en France,

Du
temps que sur l'oreille il avait ce bonnet
Qui
fit à son départ une si belle danse
Par
dessus les moulins. Du reste, s'il tenait
A
son raisonnement, c'est qu'il le comprenait.
 

XLIV

Bien
qu'il traitât l'amour d'après un catéchisme,
Et
qu'il mit tous ses soins à dorer son sophisme,
Hassan
avait des nerfs qu'il ne pouvait railler.

Chez
lui la jouissance était un paroxysme
Vraiment
inconcevable et fait pour effrayer :
Non
pas qu'on l'entendit ni pleurer ni crier. —
 

XLV

Un
léger tremblement, — une pâleur extrême, —
Une
convulsion de la gorge un blasphème, —
Quelques
mots sans raison balbutiés tout bas,
C
'est tout ce qu'on voyait sa maîtresse elle-même

N
'en sentait rien, sinon qu'il restait dans ses bras
Sans
haleine et sans force, et ne répondait pas.
 

XLVI

Mais
à cette bizarre et ridicule ivresse
Succédait
d'ordinaire un tel enchantement
Qu
'il commençait d'abord par faire à sa maîtresse
Mille
et un madrigaux, le tout très lourdement.
Il
devenait tout miel, tout sucre et tout caresse.

Il
eût communié dans un pareil moment.
 

XLVII
.
Il
n'existait alors secret ni confidence
Qui
pût y résister. — Tout partait, tout roulait ;
Tous
les épanchements du monde entraient en danse,
Illusions
, soucis, gloire, amour, espérance ;
Jamais
confessionnal ne vit de chapelet

Comparable
en longueur à ceux qu'il défilait.
 

XLVIII

Ah !
c'est un grand malheur, quand on a le cœur tendre,
Que
ce lien de fer que la nature a mis
Entre
l'âme et le corps, ces frères ennemis !
Ce
qui m'étonne, moi, c'est que Dieu l'ait permis
Voilà
le nœud gordien qu'il fallait qu'Alexandre

Rompît
de son épée, et réduisit en cendre.
 

XLIX

L
'âme et le corps, hélas ! ils iront deux à deux,
Tant
que le monde ira, — pas à pas, — côte à côte,
Comme
s'en vont les vers classiques et les bœufs.
L
'un disant : Tu fais mal ! et l'autre : C'est ta faute.

Ah !
misérable hôtesse, et plus misérable hôte !
Ce
n'est vraiment pas vrai que tout soit pour le mieux.
 

L

Et
la preuve, lecteur, la preuve irrécusable
Que
ce monde est mauvais, c'est que pour y rester
Il
a fallu s'en faire un autre, et l'inventer
Un
autre !-monde étrange, absurde, inhabitable,

Et
qui, pour valoir mieux que le seul véritable,
N
'a pas même un instant eu besoin d'exister
 

LI

Oui
, oui, n'en doutez pas, c'est un plaisir perfide
Que
d'enivrer son âme avec le vin des sens ;
Que
de baiser au front la volupté timide,
Et
de laisser tomber, comme la jeune Elfride.
La
clef d'or de son cœur dans les eaux des torrents.

Heureux
celui qui met, dans de pareils moments,
 

LII

Comme
ce vieux vizir qui gardait sa sultane,
La
lame de son sabre entre une femme et lui !
Heureux
l'autel impur qui n'a pas de profane !
Heureux
l'homme indolent pour qui tout est fini
Quand
le plaisir s'émousse, et que la courtisane

N
'a jamais vu pleurer après qu'il avait ri !
 

LIII

Ah !
l'abîme est si grand ! la pente est si glissante !
Une
maîtresse aimée est si près d'une sœur !
Elle
vient si souvent, plaintive et caressante,
Poser
, en chuchotant, son cœur sur votre cœur !

L
'homme est si faible alors ! la femme est si puissante !
Le
chemin est si doux du plaisir au bonheur !
 

LIV

Pauvres
gens que nous tous !-Et celui qui se livre,
De
ce qu'il aura fait doit tôt ou tard gémir !
La
coupe est là, brûlante, — et celui qui s'enivre

Doit
rire de pitié s'il ne veut pas frémir !
Voilà
le train du monde, et ceux qui savent vivre
Vous
diront à cela qu'il valait mieux dormir.
 

LV

Oui
, dormir-et rêver !-Ah ! que la vie est belle,
Quand
un rêve divin fait sur sa nudité
Pleuvoir
les rayons d'or de son prisme enchanté !

Frais
comme la rosée, et fils du ciel comme elle !
Jeune
oiseau de la nuit, qui, sans mouiller son aile,
Voltige
sur les mers de la réalité !
 

LVI

Ah !
si la rêverie était toujours possible !
Et
si le somnambule, en étendant la main,

Ne
trouvait pas toujours la nature inflexible
Qui
lui heurte le front contre un pilier d'airain !
Si
l'on pouvait se faire une armure insensible !
Si
l'on rassasiait l'amour comme la faim !
 

LVII

Pourquoi
Manon Lescaut, dès la première scène,
Est-elle
si vivante et si vraiment humaine,

Qu
'il semble qu'on l'a vue et que c'est un portrait ?
Et
pourquoi l'Héloïse est-elle une ombre vaine,
Qu
'on aime sans y croire et que nul ne connaît ?
Ah !
rêveurs, ah, rêveurs, que vous avons-nous fait ?
 

LVIII

Pourquoi
promenez-vous ces spectres de lumière

Devant
le rideau noir de nos nuits sans sommeil,
Puisqu
'il faut qu'ici-bas tout songe ait son réveil,
Et
puisque le désir se sent cloué sur terre,
Comme
un aigle blessé qui meurt dans la poussière,
L
'aile ouverte, et les yeux fixés sur le soleil ?
 

LIX

Manon !
sphinx étonnants véritable sirène,

Cœur
trois fois féminin, Cléopâtre en paniers !
Quoi
qu'on dise ou qu'on fasse, et bien qu'à Sainte Hélène
On
ait trouvé ton livre écrit pour des portiers,
Tu
n'en es pas moins vraie, infâme, et Cléomène
N
'est pas digne, à mon sens, de te baiser les pieds
 

LX

Tu
m'amuses autant que Tiberge m'ennuie ,
Comme
je crois en toi ! que je t'aime et te hais !

Quelle
perversité ! quelle ardeur inouïe
Pour
l'or et le plaisir ! Comme toute la vie
Est
dans tes moindres mots ! Ah ! folle que tu es.
Comme
je t'aimerais demain, si tu vivais !
 

LXI

En
vérité, lecteur, je crois que je radote.

Si
tout ce que je dis vient à propos de botte,
Comment
goûteras-tu ce que je dis de bon ?
J
'ai fait un hiatus indigne de pardon ;
Je
compte là-dessus rédiger une note.
J
'en suis donc à te dire... où diable en suis-je donc ?
 

LXII

M
'y voilà. — Je disais qu'Hassan, près d'une femme,

Était
très expansif, — il voulait tout ou rien.
Je
confesse, pour moi, que je ne sais pas bien
Comment
on peut donner le corps sans donner l'âme,
L
'un étant la fumée, et l'autre étant la flamme.
Je
ne sais pas non plus s'il était bon chrétien ;
 

LXIII

Je
ne sais même pas quelle était sa croyance,
Ni
quel secret si tendre il avait confié,

Ni
de quelle façon, quand il était en France,
Ses
maîtresses d'un jour l'avaient mystifié,
Ni
ce qu'il en pensait, — ni quelle extravagance
L
'avait fait blasphémer l'amour et l'amitié,
 

LXIV

Mais
enfin, certain soir qu'il ne savait que faire,
Se
trouvant mal en train vis-à-vis de son verre,
Pour
tuer un quart d'heure il prit monsieur Galland.

Dieu
voulut qu'il y vît comme quoi le sultan
Envoyait
tous les jours une sultane en terre,
Et
ce fut là-dessus qu'il se fit musulman .
 

LXV

Tous
les premiers du mois, un juif aux mains crochues
Amenait
chez Hassan deux jeunes filles nues,
Tous
les derniers du mois on leur donnait un bain,
Un
déjeuner, un voile, un sequin dans la main,

Et
puis on les priait d'aller courir les rues.
Système
assurément qui n'a rien d'inhumain
 

LXVI

C
'était ainsi qu'Hassan, quatre fois par semaine,
Abandonnait
son âme au doux plaisir d'aimer.
Ne
sachant pas le turc, il se livrait sans peine :
À
son aise en français il pouvait se pâmer.
Le
lendemain, bonsoir. — Une vieille Égyptienne

Venait
ouvrir la porte au maître, et la fermer.
 

LXVII

Ceci
pourra sembler fort extraordinaire,
Et
j'en sais qui riront d'un système pareil.
Mais
il parait qu'Hassan se croyait, au contraire,
L
'homme le plus heureux qui fût sous le soleil.
Ainsi
donc, pour l'instant, lecteur, laissons-le faire.
Le
voilà, tel qu'il est, attendant le sommeil.


LXVIII

Le
sommeil ne vint pas, — mais cette douce ivresse
Qui
semble être sa sœur, ou plutôt sa maîtresse ;
Qui
, sans fermer les yeux, ouvre l'âme à l'oubli ;
Cette
ivresse du cœur, si douce à la paresse
Que
, lorsqu'elle vous quitte, on croit qu'on a dormi ;
Pâle
comme Morphée, et plus belle que lui.

 

LXIX

C
'est le sommeil de l'âme
On
se remue, on bâille, et cependant on dort.
On
se sent très bien vivre, et pourtant on est mort
On
ne parlerait pas d'amour, mais je présume
Que
l'on serait capable, avec un peu d'effort...
Je
crois qu'une sottise est au bout de ma plume.
 

LXX


Avez-vous
jamais vu, dans le creux d'un ravin,
Un
bon gros vieux faisan, qui se frotte le ventre,
S
'arrondir au soleil, et ronfler comme un chantre ?
Tous
les points de sa boule aspirent vers le centre.
On
dirait qu'il rumine, ou qu'il cuve du vin,
Enfin
, quoi qu'il en soit, c'est un état divin.
 

LXXI

Lecteur
, si tu t'en vas jamais en Terre sainte,

Regarde
sous tes pieds : tu verras des heureux.
Ce
sont de vieux fumeurs qui dorment dans l'enceinte
s'élevait jadis la cité des Hébreux.
Ces
gens-là savent seuls vivre et mourir sans plainte :
Ce
sont des mendiants qu'on prendrait pour des dieux.
 

LXXII

Ils
parlent rarement, — ils sont assis par terre,

Nus
, ou déguenillés, le front sur une pierre,
N
'ayant ni sou ni poche, et ne pensant à rien.
Ne
les réveille pas : ils t'appelleraient chien.
Ne
les écrase pas : ils te laisseraient faire.
Ne
les méprise pas : car ils te valent bien.
 

LXXIII

C
'est le point capital du mahométanisme

De
mettre le bonheur dans la stupidité.
Que
n'en est-il ainsi dans le christianisme !
J
'en citerais plus d'un qui l'aurait mérité,
Et
qui mourrait heureux sans s'en être douté !
Diable !
j'ai du malheur, — encore un barbarisme.
 

LXXIV

On
dit mahométisme, et j'en suis bien fâché .

Il
fallait me lever pour prendre un dictionnaire,
Et
j'avais fait mon vers avant d'avoir cherché.
Je
me suis retourné, — ma plume était par terre.
J
'avais marché dessus, — j'ai souillé, de colère
Ma
bougie et ma verve, et je me suis couché.
 

LXXV

Tu
vois, ami lecteur, jusqu'où va ma franchise
Mon
héros est tout nu, moi je suis en chemise.

Je
pousse la candeur jusqu'à t'entretenir
D
'un chagrin domestique. — Où voulais-je en venir ?
Je
suis comme Enéas portant son père Anchise.
 

LXXXVI

Énéas
s'essoufflait, et marchait à grands pas.
Sa
femme à chaque instant demeurait en arrière
Créüse
, disait-il, pourquoi ne viens-tu pas ?

Créüse
répondait : Je mets ma jarretière.
-Mets-la
donc, et suis-nous, répondait Énéas.
Je
vais, si tu ne viens, laisser tomber mon père.
 

LXXVII

Lecteur
, nous allons voir si tu comprends ceci
Anchise
est mon poème ; et ma femme Créüse
Qui
va toujours trainant en chemin. c'est ma muse

Elle
s'en va là-bas quand je la crois ici.
Une
pierre l'arrête, un papillon l'amuse.
Quand
arriverons-nous si nous marchons ainsi ?
 

LXXVIII

Enéas
, d'une part, a besoin de sa femme.
Sans
elle, à dire vrai, ce n'est qu'un corps sans âme.
Anchise
, d'autre part, est horriblement lourd.
Le
troisième péril, c'est que Troie est en flamme.

Mais
, dès qu'Anchise grogne ou que sa femme court.
Créas
est forcé de s'arrêter tout court.

Namouna - Chant premier un poème de Alfred de Musset

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