Poème jadis - 17 Poèmes sur jadis


17 poèmes


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Le déluge de Louise Ackermann


À VICTOR HUGO

Tu l'as dit : C'en est fait ; ni fuite ni refuge
Devant l'assaut prochain et furibond des flots.
Ils avancent toujours. C'est sur ce mot, Déluge,
Poète de malheur, que ton livre s'est clos.
Mais comment osa-t-il échapper à ta bouche ?
Ah ! pour le prononcer, même au dernier moment,
Il fallait ton audace et ton ardeur farouche,
Tant il est plein d'horreur et d'épouvantement.
Vous êtes avertis : c'est une fin de monde
Que ces flux, ces rumeurs, ces agitations.
Nous n'en sommes encore qu'aux menaces de l'onde,
À demain les fureurs et les destructions.

Déjà depuis longtemps, saisis de terreurs vagues,
Nous regardions la mer qui soulevait son sein,
Et nous nous demandions : « Que veulent donc ces vagues ?
On dirait qu'elles ont quelque horrible dessein. »
Tu viens de le trahir ce secret lamentable ;
Grâce à toi, nous savons à quoi nous en tenir.
Oui, le Déluge est là, terrible, inévitable ;
Ce n'est pas l'appeler que de le voir venir.

Pourtant, nous l'avouerons, si toutes les colères
De ce vaste océan qui s'agite et qui bout,
N'allaient qu'à renverser quelques tours séculaires
Que nous nous étonnions de voir encore debout,
Monuments que le temps désagrège ou corrode,
Et qui nous inspiraient une secrète horreur :
Obstacles au progrès, missel usé, vieux code,
Où se réfugiaient l'injustice et l'erreur,
Des autels délabrés, des trônes en décombre
Qui nous rétrécissaient à dessein l'horizon,
Et dont les débris seuls projetaient assez d'ombre
Pour retarder longtemps l'humaine floraison,
Nous aurions à la mer déjà crié : « Courage !
Courage ! L'oeuvre est bon que ton onde accomplit. »
Mais quoi ! ne renverser qu'un môle ou qu'un barrage ?
Ce n'est pas pour si peu qu'elle sort de son lit.
Ses flots, en s'élançant par-dessus toute cime,
N'obéissent, hélas ! qu'à d'aveugles instincts.
D'ailleurs, sachez-le bien, ces enfants de l'abîme,
Pour venir de plus bas, n'en sont que plus hautains.
Rien ne satisfera leur convoitise immense.
Dire : « Abattez ceci, mais respectez cela, »
N'amènerait en eux qu'un surcroît de démence ;
On ne fait point sa part à cet Océan-là.
Ce qu'il lui faut, c'est tout. Le même coup de houle
Balaiera sous les yeux de l'homme épouvanté
Le phare qui s'élève et le temple qui croule,
Ce qui voilait le jour ou donnait la clarté,
L'obscure sacristie et le laboratoire,
Le droit nouveau, le droit divin et ses décrets,
Le souterrain profond et le haut promontoire
D'où nous avions déjà salué le Progrès.
Tout cela ne fera qu'une ruine unique.
Avenir et passé s'y vont amonceler.
Oui, nous le proclamons, ton Déluge est inique :
Il ne renversera qu'afin de niveler.
Si nous devons bientôt, des bas-fonds en délire,
Le voir s'avancer, fier de tant d'écroulements,
Du moins nous n'aurons pas applaudi de la lyre
Au triomphe futur d'ignobles éléments.
Nous ne trouvons en nous que des accents funèbres,
Depuis que nous savons l'affreux secret des flots.
Nous voulions la lumière, ils feront les ténèbres ;
Nous rêvions l'harmonie, et voici le chaos.

Vieux monde, abîme-toi, disparais, noble arène
jusqu'au bout l'Idée envoya ses lutteurs,
Où le penseur lui-même, à sa voix souveraine,
Pour combattre au besoin, descendait des hauteurs.
Tu ne méritais pas, certes, un tel cataclysme,
Toi si fertile encore, ô vieux sol enchanté !
D'où pour faire jaillir des sources d'héroïsme,
Il suffisait d'un mot, Patrie ou Liberté !
Un océan fangeux va couvrir de ses lames
Tes sillonsgermaient de sublimes amours,
Terrain cher et sacré, fait d'alluvions d'âmes,
Et qui ne demandais qu'à t'exhausser toujours.
Que penseront les cieux et que diront les astres,
Quand leurs rayons en vain chercheront tes sommets,
Et qu'ils assisteront d'en haut à tes désastres,
Eux qui croyaient pouvoir te sourire à jamais ?
De quel œil verront-ils, du fond des mers sans borne,
À la placejadis s'étalaient tes splendeurs,
Émerger brusquement dans leur nudité morne,
Des continents nouveaux sans verdure et sans fleurs ?
Ah ! si l'attraction à la céleste voûte
Par de fermes liens ne les attachait pas,
Ils tomberaient du ciel ou changeraient de route,
Plutôt que d'éclairer un pareil ici-bas.
Nous que rien ne retient, nous, artistes qu'enivre
L'Idéal qu'ardemment poursuit notre désir,
Du moins nous n'aurons point la douleur de survivre
Au monde où nous avions espéré le saisir.
Nous serons les premiers que les vents et que l'onde
Emporteront brisés en balayant nos bords.
Dans les gouffres ouverts d'une mer furibonde,
N'ayant pu les sauver, nous suivrons nos trésors.
Après tout, quand viendra l'heure horrible et fatale,
En plein déchaînement d'aveugles appétits,
Sous ces flots gros de haine et de rage brutale,
Les moins à plaindre encore seront les engloutis.

Le déluge un poème de Louise Ackermann

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Pascal de Louise Ackermann



À Ernest Havet.


DERNIER MOT.

Un dernier mot, Pascal ! À ton tour de m'entendre
Pousser aussi ma plainte et mon cri de fureur.
Je vais faire d'horreur frémir ta noble cendre,
Mais du moins j'aurai dit ce que j'ai sur le coeur.

À plaisir sous nos yeux lorsque ta main déroule
Le tableau désolant des humaines douleurs,
Nous montrant qu'en ce monde où tout s'effondre et croule
L'homme lui-même n'est qu'une ruine en pleurs,
Ou lorsque, nous traînant de sommets en abîmes,
Entre deux infinis tu nous tiens suspendus,
Que ta voix, pénétrant en leurs fibres intimes,
Frappe à cris redoublés sur nos coeurs éperdus,
Tu crois que tu n'as plus dans ton ardeur fébrile,
Tant déjà tu nous crois ébranlés, abêtis,
Qu'à dévoiler la Foi, monstrueuse et stérile,
Pour nous voir sur son sein tomber anéantis.
À quoi bon le nier ? dans tes sombres peintures,
Oui, tout est vrai, Pascal, nous le reconnaissons :
Voilà nos désespoirs, nos doutes, nos tortures,
Et devant l'Infini ce sont là nos frissons.
Mais parce qu'ici-bas par des maux incurables,
Jusqu'en nos profondeurs, nous nous sentons atteints,
Et que nous succombons, faibles et misérables,
Sous le poids accablant d'effroyables destins,
Il ne nous resterait, dans l'angoisse où nous sommes,
Qu'à courir embrasser cette Croix que tu tiens ?
Ah ! nous ne pouvons point nous défendre d'être hommes,
Mais nous nous refusons à devenir chrétiens.
Quand de son Golgotha, saignant sous l'auréole,
Ton Christ viendrait à nous, tendant ses bras sacrés,
Et quand il laisserait sa divine parole
Tomber pour les guérir en nos coeurs ulcérés ;
Quand il ferait jaillir devant notre âme avide
Des sources d'espérance et des flots de clarté,
Et qu'il nous montrerait dans son beau ciel splendide
Nos trônes préparés de toute éternité,
Nous nous détournerions du Tentateur céleste
Qui nous offre son sang, mais veut notre raison.
Pour repousser l'échange inégal et funeste
Notre bouche jamais n'aurait assez de Non !
Non à la Croix sinistre et qui fit de son ombre
Une nuit où faillit périr l'esprit humain,
Qui, devant le Progrès se dressant haute et sombre,
Au vrai libérateur a barré le chemin ;
Non à cet instrument d'un infâme supplice
Où nous voyons, auprès du divin Innocent
Et sous les mêmes coups, expirer la justice ;
Non à notre salut s'il a coûté du sang ;
Puisque l'Amour ne peut nous dérober ce crime,
Tout en l'enveloppant d'un voile séducteur,
Malgré son dévouement, Non ! même à la Victime,
Et Non par-dessus tout au Sacrificateur !
Qu'importe qu'il soit Dieu si son oeuvre est impie ?
Quoi ! c'est son propre fils qu'il a crucifié ?
Il pouvait pardonner, mais il veut qu'on expie ;
Il immole, et cela s'appelle avoir pitié !

Pascal, à ce bourreau, toi, tu disais : « Mon Père. »
Son odieux forfait ne t'a point révolté ;
Bien plus, tu l'adorais sous le nom de mystère,
Tant le problème humain t'avait épouvanté.
Lorsque tu te courbais sous la Croix qui t'accable,
Tu ne voulais, hélas ! qu'endormir ton tourment,
Et ce que tu cherchais dans un dogme implacable,
Plus que la vérité, c'était l'apaisement,
Car ta Foi n'était pas la certitude encore ;
Aurais-tu tant gémi si tu n'avais douté ?
Pour avoir reculé devant ce mot : J'ignore,
Dans quel gouffre d'erreurs tu t'es précipité !
Nous, nous restons au bord. Aucune perspective,
Soit Enfer, soit Néant, ne fait pâlir nos fronts,
Et s'il faut accepter ta sombre alternative,
Croire ou désespérer, nous désespérerons.
Aussi bien, jamais heure à ce point triste et morne
Sous le soleil des cieux n'avait encor sonné ;
Jamais l'homme, au milieu de l'univers sans borne,
Ne s'est senti plus seul et plus abandonné.
Déjà son désespoir se transforme en furie ;
Il se traîne au combat sur ses genoux sanglants,
Et se sachant voué d'avance à la tuerie,
Pour s'achever plus vite ouvre ses propres flancs.

Aux applaudissements de la plèbe romaine
Quand le cirque jadis se remplissait de sang,
Au-dessus des horreurs de la douleur humaine,
Le regard découvrait un César tout puissant.
Il était là, trônant dans sa grandeur sereine,
Tout entier au plaisir de regarder souffrir,
Et le gladiateur, en marchant vers l'arène,
Savait qui saluer quand il allait mourir.
Nous, qui saluerons-nous ? à nos luttes brutales
Qui donc préside, armé d'un sinistre pouvoir ?
Ah ! seules, si des Lois aveugles et fatales
Au carnage éternel nous livraient sans nous voir,
D'un geste résigné nous saluerions nos reines.
Enfermé dans un cirque impossible à franchir,
L'on pourrait néanmoins devant ces souveraines,
Tout roseau que l'on est, s'incliner sans fléchir.
Oui, mais si c'est un Dieu, maître et tyran suprême,
Qui nous contemple ainsi nous entre-déchirer,
Ce n'est plus un salut, non ! c'est un anathème
Que nous lui lancerons avant que d'expirer.
Comment ! ne disposer de la Force infinie
Que pour se procurer des spectacles navrants,
Imposer le massacre, infliger l'agonie,
Ne vouloir sous ses yeux que morts et que mourants !
Devant ce spectateur de nos douleurs extrêmes
Notre indignation vaincra toute terreur ;
Nous entrecouperons nos râles de blasphèmes,
Non sans désir secret d'exciter sa fureur.
Qui sait ? nous trouverons peut-être quelque injure
Qui l'irrite à ce point que, d'un bras forcené,
Il arrache des cieux notre planète obscure,
Et brise en mille éclats ce globe infortuné.
Notre audace du moins vous sauverait de naître,
Vous qui dormez encore au fond de l'avenir,
Et nous triompherions d'avoir, en cessant d'être,
Avec l'Humanité forcé Dieu d'en finir.
Ah ! quelle immense joie après tant de souffrance !
À travers les débris, par-dessus les charniers,
Pouvoir enfin jeter ce cri de délivrance :
« Plus d'hommes sous le ciel, nous sommes les derniers ! »

Pascal un poème de Louise Ackermann

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L’Amour et la Mort de Louise Ackermann


À M. Louis de Ronchaud
I
Regardez-les
passer, ces couples éphémères !
Dans
les bras l'un de l'autre enlacés un moment,
Tous
, avant de mêler à jamais leurs poussières,
Font
le même serment :

Toujours
! Un mot hardi que les cieux qui vieillissent
Avec
étonnement entendent prononcer,
Et
qu'osent répéter des lèvres qui pâlissent
Et
qui vont se glacer.


Vous
qui vivez si peu, pourquoi cette promesse
Qu
'un élan d'espérance arrache à votre coeur,
Vain
défi qu'au néant vous jetez, dans l'ivresse
D
'un instant de bonheur ?


Amants
, autour de vous une voix inflexible
Crie
à tout ce qui naît : « Aime et meurs ici-bas ! »
La
mort est implacable et le ciel insensible ;
Vous
n'échapperez pas.


Eh
bien ! puisqu'il le faut, sans trouble et sans murmure,
Forts
de ce même amour dont vous vous enivrez
Et
perdus dans le sein de l'immense Nature,
Aimez
donc, et mourez !


II

Non
, non, tout n'est pas dit, vers la beauté fragile
Quand
un charme invincible emporte le désir,
Sous
le feu d'un baiser quand notre pauvre argile
A
frémi de plaisir.


Notre
serment sacré part d'une âme immortelle ;
C
'est elle qui s'émeut quand frissonne le corps ;
Nous
entendons sa voix et le bruit de son aile
Jusque
dans nos transports.

Nous
le répétons donc, ce mot qui fait d'envie
Pâlir
au firmament les astres radieux,
Ce
mot qui joint les coeurs et devient, dès la vie,
Leur
lien pour les cieux.

Dans
le ravissement d'une éternelle étreinte
Ils
passent entraînés, ces couples amoureux,
Et
ne s'arrêtent pas pour jeter avec crainte
Un
regard autour d'eux.

Ils
demeurent sereins quand tout s'écroule et tombe ;
Leur
espoir est leur joie et leur appui divin ;
Ils
ne trébuchent point lorsque contre une tombe
Leur
pied heurte en chemin.

Toi-même
, quand tes bois abritent leur délire,
Quand
tu couvres de fleurs et d'ombre leurs sentiers,
Nature
, toi leur mère, aurais-tu ce sourire
S
'ils mouraient tout entiers ?

Sous
le voile léger de la beauté mortelle
Trouver
l'âme qu'on cherche et qui pour nous éclôt,
Le
temps de l'entrevoir, de s'écrier : « C'est Elle ! »
Et
la perdre aussitôt,


Et
la perdre à jamais ! Cette seule pensée
Change
en spectre à nos yeux l'image de l'amour.
Quoi
! ces voeux infinis, cette ardeur insensée
Pour
un être d'un jour !

Et
toi, serais-tu donc à ce point sans entrailles,
Grand
Dieu qui dois d'en haut tout entendre et tout voir,
Que
tant d'adieux navrants et tant de funérailles
Ne
puissent t'émouvoir,

Qu
cette tombe obscure où tu nous fais descendre
Tu
dises : « Garde-les, leurs cris sont superflus.
Amèrement
en vain l'on pleure sur leur cendre ;
Tu
ne les rendras plus ! »

Mais
non ! Dieu qu'on dit bon, tu permets qu'on espère ;
Unir
pour séparer, ce n'est point ton dessein.
Tout
ce qui s'est aimé, fût-ce un jour, sur la terre,
Va
s'aimer dans ton sein.

III

Éternité
de l'homme, illusion ! chimère !
Mensonge
de l'amour et de l'orgueil humain !
Il
n'a point eu d'hier, ce fantôme éphémère,
Il
lui faut un demain !

Pour
cet éclair de vie et pour cette étincelle
Qui
brûle une minute en vos coeurs étonnés,
Vous
oubliez soudain la fange maternelle
Et
vos destins bornés.

Vous
échapperiez donc, ô rêveurs téméraires
Seuls
au Pouvoir fatal qui détruit en créant ?
Quittez
un tel espoir ; tous les limons sont frères
En
face du néant.

Vous
dites à la Nuit qui passe dans ses voiles :
«
J'aime, et j'espère voir expirer tes flambeaux. »
La
Nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles
Luiront
sur vos tombeaux.

Vous
croyez que l'amour dont l'âpre feu vous presse
A
réservé pour vous sa flamme et ses rayons ;
La
fleur que vous brisez soupire avec ivresse :
«
Nous aussi nous aimons ! »

Heureux
, vous aspirez la grande âme invisible
Qui
remplit tout, les bois, les champs de ses ardeurs ;
La
Nature sourit, mais elle est insensible :
Que
lui font vos bonheurs ?

Elle
n'a qu'un désir, la marâtre immortelle,
C
'est d'enfanter toujours, sans fin, sans trêve, encor.
Mère
avide, elle a pris l'éternité pour elle,
Et
vous laisse la mort.

Toute
sa prévoyance est pour ce qui va naître ;
Le
reste est confondu dans un suprême oubli.
Vous
, vous avez aimé, vous pouvez disparaître :
Son
voeu s'est accompli.

Quand
un souffle d'amour traverse vos poitrines,
Sur
des flots de bonheur vous tenant suspendus,
Aux
pieds de la Beauté lorsque des mains divines
Vous
jettent éperdus ;

Quand
, pressant sur ce coeur qui va bientôt s'éteindre
Un
autre objet souffrant, forme vaine ici-bas,
Il
vous semble, mortels, que vous allez étreindre
L
'Infini dans vos bras ;

Ces
délires sacrés, ces désirs sans mesure
Déchaînés
dans vos flancs comme d'ardents essaims,
Ces
transports, c'est déjà l'Humanité future
Qui
s'agite en vos seins.

Elle
se dissoudra, cette argile légère
Qu
'ont émue un instant la joie et la douleur ;
Les
vents vont disperser cette noble poussière
Qui
fut jadis un coeur.

Mais
d'autres coeurs naîtront qui renoueront la trame
De
vos espoirs brisés, de vos amours éteints,
Perpétuant
vos pleurs, vos rêves, votre flamme,
Dans
les âges lointains.

Tous
les êtres, formant une chaîne éternelle,
Se
passent, en courant, le flambeau de l'amour.
Chacun
rapidement prend la torche immortelle
Et
la rend à son tour.

Aveuglés
par l'éclat de sa lumière errante,
Vous
jurez, dans la nuit où le sort vous plongea,
De
la tenir toujours : à votre main mourante
Elle
échappe déjà.

Du
moins vous aurez vu luire un éclair sublime ;
Il
aura sillonné votre vie un moment ;
En
tombant vous pourrez emporter dans l'abîme
Votre
éblouissement.

Et
quand il régnerait au fond du ciel paisible
Un
être sans pitié qui contemplât souffrir,
Si
son oeil éternel considère, impassible,
Le
naître et le mourir,

Sur
le bord de la tombe, et sous ce regard même,
Qu
'un mouvement d'amour soit encor votre adieu !
Oui
, faites voir combien l'homme est grand lorsqu'il aime,
Et
pardonnez à Dieu !

L’Amour et la Mort un poème de Louise Ackermann

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Satan de Louise Ackermann


Nous voilà donc encore une fois en présence,
Lui
le tyran divin, moi le vieux révolté.
Or
je suis la Justice, il n'est que la Puissance ;
A
qui va, de nous deux, rester l'Humanité ?
Ah !
tu comptais sans moi, Divinité funeste,
Lorsque
tu façonnais le premier couple humain,
Et
que dans ton Éden, sous ton regard céleste,
Tu
l'enfermas jadis au sortir de ta main.
Je
n'eus qu'à le voir là, languissant et stupide,
Comme
un simple animal errer et végéter,
Pour
concevoir soudain dans mon âme intrépide
L
'audacieux dessein de te le disputer.
Quoi !
je l'aurais laissée, au sein de la nature,
Sans
espoir à jamais s'engourdir en ce lieu ?
Je
l'aimais trop déjà, la faible créature,
Et
je ne pouvais pas l'abandonner à Dieu.
Contre
ta volonté, c'est moi qui l'ai fait naître,
Le
désir de savoir en cet être ébauché ;
Puisque
pour s'achever, pour penser, pour connaître,
Il
fallait qu'il péchât, eh bien ! il a péché.
Il
le prit de ma main, ce fruit de délivrance,
Qu
'il n'eût osé tout seul ni cueillir ni goûter :
Sortir
du fond obscur d'une éroite ignorance,
Ce
n'était point déchoir, non, non ! c'était monter.
Le
premier pas est fait, l'ascension commence ;
Ton
Paradis, tu peux le fermer à ton gré ;
Quand
tu l'eusses rouvert en un jour de clémence,
Le
noble fugitif n'y fût jamais rentré.
Ah !
plutôt le désert, plutôt la roche humide,
Que
ce jardin de fleurs et d'azur couronné !
C
'en est fait pour toujours du pauvre Adam timide ;
Voici
qu'un nouvel être a surgi : l'Homme est né !
L
'Homme, mon œuvre, à moi, car j'y mis tout moi-même :
Il
ne saurait tromper mes vœux ni mon dessein.
Défiant
ton courroux, par un effort suprême
J
'éveillai la raison qui dormait en son sein.
Cet
éclair faible encor, cette lueur première
Que
deviendra le jour, c'est de moi qu'il ta tient.
Nous
avons tous les deux créé notre lumière,
Oui
, mais mon Fiat lux l'emporte sur le tien !
Il
a du premier coup levé bien d'autres voiles
Que
ceux du vieux chaos où se jouait ta main.
Toi
, tu n'as que ton ciel pour semer tes étoiles ;
Pour
lancer mon soleil, moi, j'ai l'esprit humain !

Satan un poème de Louise Ackermann

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A celle qui est restée en France de Victor Hugo



Mets-toi sur ton séant, lève tes yeux, dérange
Ce drap glacé qui fait des plis sur ton front d'ange,
Ouvre tes mains, et prends ce livre : il est à toi.

Ce livre où vit mon âme, espoir, deuil, rêve, effroi,
Ce livre qui contient le spectre de ma vie,
Mes angoisses, mon aube, hélas ! de pleurs suivie,
L'ombre et son ouragan, la rose et son pistil,
Ce livre azuré, triste, orageux, d'où sort-il ?
D'où sort le blême éclair qui déchire la brume ?
Depuis quatre ans, j'habite un tourbillon d'écume ;
Ce livre en a jailli. Dieu dictait, j'écrivais ;
Car je suis paille au vent. Va ! dit l'esprit. Je vais.
Et, quand j'eus terminé ces pages, quand ce livre
Se mit à palpiter, à respirer, à vivre,
Une église des champs, que le lierre verdit,
Dont la tour sonne l'heure à mon néant, m'a dit :
Ton cantique est fini ; donne-le-moi, poëte.
- Je le réclame, a dit la forêt inquiète ;
Et le doux pré fleuri m'a dit : - Donne-le-moi.
La mer, en le voyant frémir, m'a dit : - Pourquoi
Ne pas me le jeter, puisque c'est une voile !
- C'est à moi qu'appartient cet hymne, a dit l'étoile.
- Donne-le-nous, songeur, ont crié les grands vents.
Et les oiseaux m'ont dit : - Vas-tu pas aux vivants
Offrir ce livre, éclos si loin de leurs querelles ?
Laisse-nous l'emporter dans nos nids sur nos ailes ! -
Mais le vent n'aura point mon livre, ô cieux profonds !
Ni la sauvage mer, livrée aux noirs typhons,
Ouvrant et refermant ses flots, âpres embûches ;
Ni la verte forêt qu'emplit un bruit de ruches ;
Ni l'église où le temps fait tourner son compas ;
Le pré ne l'aura pas, l'astre ne l'aura pas,
L'oiseau ne l'aura pas, qu'il soit aigle ou colombe,
Les nids ne l'auront pas ; je le donne à la tombe.

II

Autrefois, quand septembre en larmes revenait,
Je partais, je quittais tout ce qui me connaît,
Je m'évadais ; Paris s'effaçait ; rien, personne !
J'allais, je n'étais plus qu'une ombre qui frissonne,
Je fuyais, seul, sans voir, sans penser, sans parler,
Sachant bien que j'irais où je devais aller ;
Hélas ! je n'aurais pu même dire : Je souffre !
Et, comme subissant l'attraction d'un gouffre,
Que le chemin fût beau, pluvieux, froid, mauvais,
J'ignorais, je marchais devant moi, j'arrivais.
Ô souvenirs ! ô forme horrible des collines !
Et, pendant que la mère et la soeur, orphelines,
Pleuraient dans la maison, je cherchais le lieu noir
Avec l'avidité morne du désespoir ;
Puis j'allais au champ triste à côté de l'église ;
Tête nue, à pas lents, les cheveux dans la bise,
L'oeil aux cieux, j'approchais ; l'accablement soutient ;
Les arbres murmuraient : C'est le père qui vient !
Les ronces écartaient leurs branches desséchées ;
Je marchais à travers les humbles croix penchées,
Disant je ne sais quels doux et funèbres mots ;
Et je m'agenouillais au milieu des rameaux
Sur la pierre qu'on voit blanche dans la verdure.
Pourquoi donc dormais-tu d'une façon si dure
Que tu n'entendais pas lorsque je t'appelais ?

Et les pêcheurs passaient en traînant leurs filets,
Et disaient : Qu'est-ce donc que cet homme qui songe ?
Et le jour, et le soir, et l'ombre qui s'allonge,
Et Vénus, qui pour moi jadis étincela,
Tout avait disparu que j'étais encor là.
J'étais là, suppliant celui qui nous exauce ;
J'adorais, je laissais tomber sur cette fosse,
Hélas ! où j'avais vu s'évanouir mes cieux,
Tout mon coeur goutte à goutte en pleurs silencieux ;
J'effeuillais de la sauge et de la clématite ;
Je me la rappelais quand elle était petite,
Quand elle m'apportait des lys et des jasmins,
Ou quand elle prenait ma plume dans ses mains,
Gaie, et riant d'avoir de l'encre à ses doigts roses ;
Je respirais les fleurs sur cette cendre écloses,
Je fixais mon regard sur ces froids gazons verts,
Et par moments, ô Dieu, je voyais, à travers
La pierre du tombeau, comme une lueur d'âme !

Oui, jadis, quand cette heure en deuil qui me réclame
Tintait dans le ciel triste et dans mon coeur saignant,
Rien ne me retenait, et j'allais ; maintenant,
Hélas !... - Ô fleuve ! ô bois ! vallons dont je fus l'hôte,
Elle sait, n'est-ce pas ? que ce n'est pas ma faute
Si, depuis ces quatre ans, pauvre coeur sans flambeau,
Je ne suis pas allé prier sur son tombeau !

III

Ainsi, ce noir chemin que je faisais, ce marbre
Que je contemplais, pâle, adossé contre un arbre,
Ce tombeau sur lequel mes pieds pouvaient marcher,
La nuit, que je voyais lentement approcher,
Ces ifs, ce crépuscule avec ce cimetière,
Ces sanglots, qui du moins tombaient sur cette pierre,
Ô mon Dieu, tout cela, c'était donc du bonheur !

Dis, qu'as-tu fait pendant tout ce temps-là ? - Seigneur,
Qu'a-t-elle fait ? - Vois-tu la vie en vos demeures ?
A quelle horloge d'ombre as-tu compté les heures ?
As-tu sans bruit parfois poussé l'autre endormi ?
Et t'es-tu, m'attendant, réveillée à demi ?
T'es-tu, pâle, accoudée à l'obscure fenêtre
De l'infini, cherchant dans l'ombre à reconnaître
Un passant, à travers le noir cercueil mal joint,
Attentive, écoutant si tu n'entendais point
Quelqu'un marcher vers toi dans l'éternité sombre ?
Et t'es-tu recouchée ainsi qu'un mât qui sombre,
En disant : Qu'est-ce donc ? mon père ne vient pas !
Avez-vous tous les deux parlé de moi tout bas ?

Que de fois j'ai choisi, tout mouillés de rosée,
Des lys dans mon jardin, des lys dans ma pensée !
Que de fois j'ai cueilli de l'aubépine en fleur !
Que de fois j'ai, là-bas, cherché la tour d'Harfleur,
Murmurant : C'est demain que je pars ! et, stupide,
Je calculais le vent et la voile rapide,
Puis ma main s'ouvrait triste, et je disais : Tout fuit !
Et le bouquet tombait, sinistre, dans la nuit !
Oh ! que de fois, sentant qu'elle devait m'attendre,
J'ai pris ce que j'avais dans le coeur de plus tendre
Pour en charger quelqu'un qui passerait par là !

Lazare ouvrit les yeux quand Jésus l'appela ;
Quand je lui parle, hélas ! pourquoi les ferme-t-elle ?
serait donc le mal quand de l'ombre mortelle
L'amour violerait deux fois le noir secret,
Et quand, ce qu'un dieu fit, un père le ferait ?

IV

Que ce livre, du moins, obscur message, arrive,
Murmure, à ce silence, et, flot, à cette rive !
Qu'il y tombe, sanglot, soupir, larme d'amour !
Qu'il entre en ce sépulcre où sont entrés un jour
Le baiser, la jeunesse, et l'aube, et la rosée,
Et le rire adoré de la fraîche épousée,
Et la joie, et mon coeur, qui n'est pas ressorti !
Qu'il soit le cri d'espoir qui n'a jamais menti,
Le chant du deuil, la voix du pâle adieu qui pleure,
Le rêve dont on sent l'aile qui nous effleure !
Qu'elle dise : Quelqu'un est là ; j'entends du bruit !
Qu'il soit comme le pas de mon âme en sa nuit !

Ce livre, légion tournoyante et sans nombre
D'oiseaux blancs dans l'aurore et d'oiseaux noirs dans l'ombre,
Ce vol de souvenirs fuyant à l'horizon,
Cet essaim que je lâche au seuil de ma prison,
Je vous le confie, air, souffles, nuée, espace !
Que ce fauve océan qui me parle à voix basse,
Lui soit clément, l'épargne et le laisse passer !
Et que le vent ait soin de n'en rien disperser,
Et jusqu'au froid caveau fidèlement apporte
Ce don mystérieux de l'absent à la morte !

Ô Dieu ! puisqu'en effet, dans ces sombres feuillets,
Dans ces strophes qu'au fond de vos cieux je cueillais,
Dans ces chants murmurés comme un épithalame
Pendant que vous tourniez les pages de mon âme,
Puisque j'ai, dans ce livre, enregistré mes jours,
Mes maux, mes deuils, mes cris dans les problèmes sourds,
Mes amours, mes travaux, ma vie heure par heure ;
Puisque vous ne voulez pas encor que je meure,
Et qu'il faut bien pourtant que j'aille lui parler ;
Puisque je sens le vent de l'infini souffler
Sur ce livre qu'emplit l'orage et le mystère ;
Puisque j'ai versétoutes vos ombres, terre,
Humanité, douleur, dont je suis le passant ;
Puisque de mon esprit, de mon coeur, de mon sang,
J'ai fait l'âcre parfum de ces versets funèbres,
Va-t'en, livre, à l'azur, à travers les ténèbres !
Fuis vers la brume où tout à pas lents est conduit !
Oui, qu'il vole à la fosse, à la tombe, à la nuit,
Comme une feuille d'arbre ou comme une âme d'homme !
Qu'il roule au gouffre où va tout ce que la voix nomme !
Qu'il tombe au plus profond du sépulcre hagard,
A côté d'elle, ô mort ! et que là, le regard,
Près de l'ange qui dort, lumineux et sublime,
Le voie épanoui, sombre fleur de l'abîme !

V

Ô doux commencements d'azur qui me trompiez,
Ô bonheurs ! je vous ai durement expiés !
J'ai le droit aujourd'hui d'être, quand la nuit tombe,
Un de ceux qui se font écouter de la tombe,
Et qui font, en parlant aux morts blêmes et seuls,
Remuer lentement les plis noirs des linceuls,
Et dont la parole, âpre ou tendre, émeut les pierres,
Les grains dans les sillons, les ombres dans les bières,
La vague et la nuée, et devient une voix
De la nature, ainsi que la rumeur des bois.
Car voilà, n'est-ce pas, tombeaux ? bien des années,
Que je marche au milieu des croix infortunées,
Échevelé parmi les ifs et les cyprès,
L'âme au bord de la nuit, et m'approchant tout près,
Et que je vais, courbé sur le cercueil austère,
Questionnant le plomb, les clous, le ver de terre
Qui pour moi sort des yeux de la tête de mort,
Le squelette qui rit, le squelette qui mord,
Les mains aux doigts noueux, les crânes, les poussières,
Et les os des genoux qui savent des prières !

Hélas ! j'ai fouillé tout. J'ai voulu voir le fond.
Pourquoi le mal en nous avec le bien se fond,
J'ai voulu le savoir. J'ai dit : Que faut-il croire ?
J'ai creusé la lumière, et l'aurore, et la gloire,
L'enfant joyeux, la vierge et sa chaste frayeur,
Et l'amour, et la vie, et l'âme, - fossoyeur.

Qu'ai-je appris ? J'ai, pensif , tout saisi sans rien prendre ;
J'ai vu beaucoup de nuit et fait beaucoup de cendre.
Qui sommes-nous ? que veut dire ce mot : Toujours ?
J'ai tout enseveli, songes, espoirs, amours,
Dans la fosse que j'ai creusée en ma poitrine.
Qui donc a la science ? où donc est la doctrine ?
Oh ! que ne suis-je encor le rêveur d'autrefois,
Qui s'égarait dans l'herbe, et les prés, et les bois,
Qui marchait souriant, le soir, quand le ciel brille,
Tenant la main petite et blanche de sa fille,
Et qui, joyeux, laissant luire le firmament,
Laissant l'enfant parler, se sentait lentement
Emplir de cet azur et de cette innocence !

Entre Dieu qui flamboie et l'ange qui l'encense,
J'ai vécu, j'ai lutté, sans crainte, sans remord.
Puis ma porte soudain s'ouvrit devant la mort,
Cette visite brusque et terrible de l'ombre.
Tu passes en laissant le vide et le décombre,
Ô spectre ! tu saisis mon ange et tu frappas.
Un tombeau fut dès lors le but de tous mes pas.

VI

Je ne puis plus reprendre aujourd'hui dans la plaine
Mon sentier d'autrefois qui descend vers la Seine ;
Je ne puis plus aller où j'allais ; je ne puis,
Pareil à la laveuse assise au bord du puits,
Que m'accouder au mur de l'éternel abîme ;
Paris m'est éclipsé par l'énorme Solime ;
La haute Notre-Dame à présent, qui me luit,
C'est l'ombre ayant deux tours, le silence et la nuit,
Et laissant des clartés trouer ses fatals voiles ;
Et je vois sur mon front un panthéon d'étoiles ;
Si j'appelle Rouen, Villequier, Caudebec,
Toute l'ombre me crie : Horeb, Cédron, Balbeck !
Et, si je pars, m'arrête à la première lieue,
Et me dit: Tourne-toi vers l'immensité bleue !
Et me dit : Les chemins où tu marchais sont clos.
Penche-toi sur les nuits, sur les vents, sur les flots !
A quoi penses-tu donc ? que fais-tu, solitaire ?
Crois-tu donc sous tes pieds avoir encor la terre ?
vas-tu de la sorte et machinalement ?
Ô songeur ! penche-toi sur l'être et l'élément !
Écoute la rumeur des âmes dans les ondes !
Contemple, s'il te faut de la cendre, les mondes ;
Cherche au moins la poussière immense, si tu veux
Mêler de la poussière à tes sombres cheveux,
Et regarde, en dehors de ton propre martyre,
Le grand néant, si c'est le néant qui t'attire !
Sois tout à ces soleils où tu remonteras !
Laisse là ton vil coin de terre. Tends les bras,
Ô proscrit de l'azur, vers les astres patries !
Revois-y refleurir tes aurores flétries ;
Deviens le grand oeil fixe ouvert sur le grand tout.
Penche-toi sur l'énigme où l'être se dissout,
Sur tout ce qui naît, vit, marche, s'éteint, succombe,
Sur tout le genre humain et sur toute la tombe !

Mais mon coeur toujours saigne et du même côté.
C'est en vain que les cieux, les nuits, l'éternité,
Veulent distraire une âme et calmer un atome.
Tout l'éblouissement des lumières du dôme
M'ôte-t-il une larme ? Ah ! l'étendue a beau
Me parler, me montrer l'universel tombeau,
Les soirs sereins, les bois rêveurs, la lune amie ;
J'écoute, et je reviens à la douce endormie.

VII

Des fleurs ! oh ! si j'avais des fleurs ! si Je pouvais
Aller semer des lys sur ces deux froids chevets !
Si je pouvais couvrir de fleurs mon ange pâle !
Les fleurs sont l'or, l'azur, l'émeraude, l'opale !
Le cercueil au milieu des fleurs veut se coucher ;
Les fleurs aiment la mort, et Dieu les fait toucher
Par leur racine aux os, par leur parfum aux âmes !
Puisque je ne le puis, aux lieux que nous aimâmes,
Puisque Dieu ne veut pas nous laisser revenir,
Puisqu'il nous fait lâcher ce qu'on croyait tenir,
Puisque le froid destin, dans ma geôle profonde,
Sur la première porte en scelle une seconde,
Et, sur le père triste et sur l'enfant qui dort,
Ferme l'exil après avoir fermé la mort,
Puisqu'il est impossible à présent que je jette
Même un brin de bruyère à sa fosse muette,
C'est bien le moins qu'elle ait mon âme, n'est-ce pas ?
Ô vent noir dont j'entends sur mon plafond le pas !
Tempête, hiver, qui bats ma vitre de ta grêle !
Mers, nuits ! et je l'ai mise en ce livre pour elle !

Prends ce livre ; et dis-toi : Ceci vient du vivant
Que nous avons laissé derrière nous, rêvant.
Prends. Et, quoique de loin, reconnais ma voix, âme !
Oh ! ta cendre est le lit de mon reste de flamme ;
Ta tombe est mon espoir, ma charité, ma foi ;
Ton linceul toujours flotte entre la vie et moi.
Prends ce livre, et fais-en sortir un divin psaume !
Qu'entre tes vagues mains il devienne fantôme !
Qu'il blanchisse, pareil à l'aube qui pâlit,
A mesure que l'oeil de mon ange le lit,
Et qu'il s'évanouisse, et flotte, et disparaisse,
Ainsi qu'un âtre obscur qu'un souffle errant caresse,
Ainsi qu'une lueur qu'on voit passer le soir,
Ainsi qu'un tourbillon de feu de l'encensoir,
Et que, sous ton regard éblouissant et sombre,
Chaque page s'en aille en étoiles dans l'ombre !

VIII

Oh ! quoi que nous fassions et quoi que nous disions,
Soit que notre âme plane au vent des visions,
Soit qu'elle se cramponne à l'argile natale,
Toujours nous arrivons à ta grotte fatale,
Gethsémani ! qu'éclaire une vague lueur !
Ô rocher de l'étrange et funèbre sueur !
Cave où l'esprit combat le destin ! ouverture
Sur les profonds effrois de la sombre nature !
Antre d'où le lion sort rêveur, en voyant
Quelqu'un de plus sinistre et de plus effrayant,
La douleur, entrer, pâle, amère, échevelée !
Ô chute ! asile ! ô seuil de la trouble vallée
D'où nous apercevons nos ans fuyants et courts,
Nos propres pas marqués dans la fange des jours,
L'échelle où le mal pèse et monte, spectre louche,
L'âpre frémissement de la palme farouche,
Les degrés noirs tirant en bas les blancs degrés,
Et les frissons aux fronts des anges effarés !

Toujours nous arrivons à cette solitude,
Et, là, nous nous taisons, sentant la plénitude !

Paix à l'ombre ! Dormez ! dormez ! dormez ! dormez !
Êtres, groupes confus lentement transformés !
Dormez, les champs ! dormez, les fleurs ! dormez, les tombes !
Toits, murs, seuils des maisons, pierres des catacombes,
Feuilles au fond des bois, plumes au fond des nids,
Dormez ! dormez, brins d'herbe, et dormez, infinis !
Calmez-vous, forêt, chêne, érable, frêne, yeuse !
Silence sur la grande horreur religieuse,
Sur l'océan qui lutte et qui ronge son mors,
Et sur l'apaisement insondable des morts !
Paix à l'obscurité muette et redoutée,
Paix au doute effrayant, à l'immense ombre athée,
A toi, nature, cercle et centre, âme et milieu,
Fourmillement de tout, solitude de Dieu !
Ô générations aux brumeuses haleines,
Reposez-vous ! pas noirs qui marchez dans les plaines !
Dormez, vous qui saignez ; dormez, vous qui pleurez !
Douleurs, douleurs, douleurs, fermez vos yeux sacrés !
Tout est religion et rien n'est imposture.
Que sur toute existence et toute créature,
Vivant du souffle humain ou du souffle animal,
Debout au seuil du bien, croulante au bord du mal,
Tendre ou farouche, immonde ou splendide, humble ou grande,
La vaste paix des cieux de toutes parts descende !
Que les enfers dormants rêvent les paradis !
Assoupissez-vous, flots, mers, vents, âmes, tandis
Qu'assis sur la montagne en présence de l'Être,
Précipice où l'on voit pêle-mêle apparaître
Les créations, l'astre et l'homme, les essieux
De ces chars de soleil que nous nommons les cieux,
Les globes, fruits vermeils des divines ramées,
Les comètes d'argent dans un champ noir semées,
Larmes blanches du drap mortuaire des nuits,
Les chaos, les hivers, ces lugubres ennuis,
Pâle, ivre d'ignorance, ébloui de ténèbres,
Voyant dans l'infini s'écrire des algèbres,
Le contemplateur, triste et meurtri, mais serein,
Mesure le problème aux murailles d'airain,
Cherche à distinguer l'aube à travers les prodiges,
Se penche, frémissant, au puits des grands vertiges,
Suit de l'oeil des blancheurs qui passent, alcyons,
Et regarde, pensif, s'étoiler de rayons,
De clartés, de lueurs, vaguement enflammées,
Le gouffre monstrueux plein d'énormes fumées.

Guernesey, 2 novembre 1855, jour des morts.

A celle qui est restée en France un poème de Victor Hugo

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Belphégor de Jean de La Fontaine


De votre nom j’orne le frontispice
Des
derniers vers que ma Muse a polis.
Puisse
le tout ô charmante Philis,
Aller
si loin que notre los franchisse
La
nuit des temps: nous la saurons dompter
Moi
par écrire, et vous par réciter.
Nos
noms unis perceront l’ombre noire
Vous
régnerez longtemps dans la mémoire,

Après
avoir régné jusques ici
Dans
les esprits, dans les cœurs même aussi.
Qui
ne connaît l’inimitable actrice
Représentant
ou Phèdre, ou Bérénice
Chimène
en pleurs, ou Camille en fureur ?
Est-il
quelqu’un que votre voix n’enchante ?
S’en
trouve-t-il une autre aussi touchante ?

Une
autre enfin allant si droit au cœur ?
N’attendez
pas que je fasse l’éloge
De
ce qu’en vous on trouve de parfait
Comme
il n’est point de grâce qui n’y loge
Ce
serait trop, je n’aurais jamais fait.
De
mes Philis vous seriez la première.
Vous
auriez eu mon âme toute entière
Si
de mes vœux j’eusse plus présumé,

Mais
en aimant qui ne veut être aimé?
Par
des transports n’espérant pas vous plaire,
Je
me suis dit seulement votre ami ;
De
ceux qui sont amants plus d’à demi:
Et
plût au sort que j’eusse pu mieux faire.
Ceci
soit dit: venons à notre affaire.

Un
jour Satan, monarque des enfers,
Faisait
passer ses sujets en revue.

confondus tous les états divers,
Princes
et rois, et la tourbe menue,
Jetaient
maint pleur, poussaient maint et maint cri,
Tant
que Satan en était étourdi.
Il
demandait en passant à chaque âme:
« Qui
t’a jetée en l’éternelle flamme ? »
L’une
disait: « Hélas c’est mon mari ; »

L’autre
aussitôt répondait: «c’est ma femme. »
Tant
et tant fut ce discours répété,
Qu’enfin
Satan dit en plein consistoire :
«Si
ces gens-ci disent la vérité
Il
est aisé d’augmenter notre gloire.
Nous
n’avons donc qu’à le vérifier.
Pour
cet effet il nous faut envoyer
Quelque
démon plein d’art et de prudence ;

Qui
non content d’observer avec soin
Tous
les hymens dont il sera témoin,
Y
joigne aussi sa propre expérience. »
Le
prince ayant proposé sa sentence,
Le
noir sénat suivit tout d’une voix.
De
Belphégor aussitôt on fit choix.
Ce
diable était tout yeux et tout oreilles,
Grand
éplucheur, clairvoyant à merveilles,

Capable
enfin de pénétrer dans tout,
Et
de pousser l’examen jusqu’au bout.
Pour
subvenir aux frais de l’entreprise,
On
lui donna mainte et mainte remise,
Toutes
à vue, et qu’en lieux différents
Il
pût toucher par des correspondants.
Quant
au surplus, les fortunes humaines,
Les
biens, les maux, les plaisirs et les peines,
Bref
ce qui suit notre condition,

Fut
une annexe à sa légation.
Il
se pouvait tirer d’affliction,
Par
ses bons tours, et par son industrie,
Mais
non mourir, ni revoir sa patrie,
Qu’il
n’eût ici consumé certain temps :
Sa
mission devait durer dix ans.
Le
voilà donc qui traverse et qui passe
Ce
que le Ciel voulut mettre d’espace

Entre
ce monde et l’éternelle nuit;
Il
n’en mit guère, un moment y conduit.
Notre
démon s’établit à Florence,
Ville
pour lors de luxe et de dépense.
Même
il la crut propre pour le trafic.
sous le nom du seigneur Roderic,
Il
se logea, meubla, comme un riche homme ;
Grosse
maison, grand train, nombre de gens,

Anticipant
tous les jours sur la somme
Qu’il
ne devait consumer qu’en dix ans
On
s’étonnait d’une telle bombance.
II
tenait table, avait de tous côtés
Gens
à ses frais, soit pour ses voluptés
Soit
pour le faste et la magnificence.
L’un
des plaisirs où plus il dépensa
Fut
la louange : Apollon l’encensa

Car
il est maître en l’art de flatterie.
Diable
n’eut onc tant d’honneurs en sa vie.
Son
cœur devint le but de tous les traits
Qu’Amour
lançait: il n’était point de belle
Qui
n’employât ce qu’elle avait d’attraits
Pour
le gagner, tant sauvage fut-elle:
Car
de trouver une seule rebelle,
Ce
n’est la mode à gens de qui la main
Par
les présents s’aplanit tout chemin.

C’est
un ressort en tous desseins utile.
Je
l’ai jà dit , et le redis encor
Je
ne connais d’autre premier mobile
Dans
l’univers, que l’argent et que l’or.
Notre
envoyé cependant tenait compte
De
chaque hymen, en journaux différents ;
L’un
, des époux satisfaits et contents,
Si
peu rempli que le diable en eut honte.

L’autre
journal incontinent fut plein.
A
Belphégor il ne restait enfin
Que
d’éprouver la chose par lui-même.
Certaine
fille à Florence était lors;
Belle
, et bien faite, et peu d’autres trésors;
Noble
d’ailleurs, mais d’un orgueil extrême;
Et
d’autant plus que de quelque vertu
Un
tel orgueil paraissait revêtu.
Pour
Roderic on en fit la demande.

Le
père dit que Madame Honnesta,
C’était
son nom, avait eu jusque-là
Force
partis; mais que parmi la bande
Il
pourrait bien Roderic préférer,
Et
demandait temps pour délibérer.
On
en convient. Le poursuivant s’applique
A
gagner celle ou ses vœux s’adressaient.
Fêtes
et bals, sérénades, musique,
Cadeaux
, festins, bien fort appetissaient

Altéraient
fort le fonds de l’ambassade.
Il
n’y plaint rien, en use en grand seigneur,
S’épuise
en dons : l’autre se persuade
Qu’elle
lui fait encor beaucoup d’honneur.
Conclusion
, qu’après force prières,
Et
des façons de toutes les manières,
Il
eut un oui de Madame Honnesta.
Auparavant
le notaire y passa:

Dont
Belphégor se moquant en son âme:
quoi, dit-il, on acquiert une femme
Comme
un château ! ces gens ont tout gâté.
Il
eut raison: ôtez d’entre les hommes
La
simple foi, le meilleur est ôté.
Nous
nous jetons, pauvres gens que nous sommes
Dans
les procès en prenant le revers.
Les
si, les cas, les contrats sont la porte

Par
où la noise entra dans l’univers:
N’espérons
pas que jamais elle en sorte.
Solennités
et lois n’empêchent pas
Qu’avec
l’Hymen Amour n’ait des débats
C’est
le cœur seul qui peut rendre tranquille.
Le
cœur fait tout, le reste est inutile.
Qu’ainsi
ne soit, voyons d’autres états.
Chez
les amis tout s’excuse, tout passe,;
Chez
les amants tout plaît, tout est.

Chez
les époux tout ennuie, et tout lasse.
Le
devoir nuit, chacun est ainsi fait.
Mais
, dira-t-on, n’est-il en nulles guises
D’heureux
ménage ? après mûr examen,
J’appelle
un bon, voire un parfait hymen,
Quand
les conjoints se souffrent leurs sottises.
Sur
ce point-là c’est assez raisonné.
Dès
que chez lui le diable eut amené

Son
épousée, il jugea par lui-même
Ce
qu’est l’hymen avec un tel démon:
Toujours
débats, toujours quelque sermon
Plein
de sottise en un degré suprême.
Le
bruit fut tel que Madame Honnesta
Plus
d’une fois les voisins éveilla:
Plus
d’une fois on courut à la noise
«Il
lui fallait quelque simple bourgeoise,
Ce
disait-elle, un petit trafiquant

Traiter
ainsi les filles de mon rang !
Méritait-il
femme si vertueuse?
Sur
mon devoir je suis trop scrupuleuse:
J’en
ai regret, et si je faisais bien... »
Il
n’est pas sûr qu’Honnesta ne fit rien:
Ces
prudes-là nous en font bien accroire.
Nos
deux époux, à ce que dit l’histoire,
Sans
disputer n’étaient pas un moment.

Souvent
leur guerre avait pour fondement
Le
jeu, la jupe ou quelque ameublement,
D’été
, d’hiver, d’entre-temps, bref un monde
D
inventions propres à tout gâter.
Le
pauvre diable eut lieu de regretter
De
l autre enfer la demeure profonde.
Pour
comble enfin Roderic épousa
La
parente de Madame Honnesta,
Ayant
sans cesse et le père, et la mère,

Et
la grand’sœur, avec le petit frère,
De
ses deniers mariant la grand’sœur,
Et
du petit payant le précepteur.
Je
n’ai pas dit la principale cause
De
sa ruine infaillible accident ;
Et
j’oubliais qu’il eût un intendant.
Un
intendant ? qu’est-ce que cette chose ?

Je
définis cet être, un animal
Qui
comme on dit sait pécher en eau trouble,
Et
plus le bien de son maître va mal,
Plus
le sien croît, plus son profit redouble;
Tant
qu’aisément lui-même achèterait
Ce
qui de net au seigneur resterait:
Dont
par raison bien et dûment déduite
On
pourrait voir chaque chose réduite
En
son état, s’il arrivait qu’un jour

L’autre
devînt l’intendant à son tour,
Car
regagnant ce qu’il eut étant maître,
Ils
reprendraient tous deux leur premier être.
Le
seul recours du pauvre Roderic,
Son
seul espoir, était certain trafic
Qu’il
prétendait devoir remplir sa bourse,
Espoir
douteux, incertaine ressource.
Il
était dit que tout serait fatal
A
notre époux, ainsi tout alla mal.

Ses
agents tels que la plupart des nôtres,
En
abusaient: il perdit un vaisseau,
Et
vit aller le commerce à vau-l’eau,
Trompe
des uns, mal servi par les autres.
II
emprunta. Quand ce vint à payer,
Et
qu’à sa porte il vit le créancier,
Force
lui fut d’esquiver par la fuite,
Gagnant
les champs, où de l’âpre poursuite
Il
se sauva chez un certain fermier,

En
certain coin remparé de fumier.
Mais
Matheo moyennant grosse somme
L’en
fit sortir au premier mot qu’il dit.
C’était
à Naple, il se transporte à Rome ;
Saisit
un corps: Matheo l’en bannit,
Le
chasse encore: autre somme nouvelle.
Trois
fois enfin, toujours d’un corps femelle,
Remarquez
bien, notre diable sortit.

Le
roi de Naple  avait lors une fille,
Honneur
du sexe, espoir de sa famille ;
Maint
jeune prince était son poursuivant.
d’Honnesta Belphégor se sauvant,
On
ne le put tirer de cet asile.
II
n’était bruit aux champs comme à la ville
Que
d’un manant qui chassait les esprits.

Cent
mille écus d’abord lui sont promis.
Bien
affligé de manquer cette somme
(Car
les trois fois l’empêchaient d’espérer
Que
Belphégor se laissât conjurer)
Il
la refuse: il se dit un pauvre homme,
Pauvre
pécheur, qui sans savoir comment,
Sans
dons du Ciel, par hasard seulement,
De
quelques corps a chassé quelque diable,
Apparemment
chétif, et misérable,

Et
ne connaît celui-ci nullement.
Il
beau dire; on le force, on l’amène,
On
le menace, on lui dit que sous peine
D’être
pendu, d’être mis haut et court
En
un gibet, il faut que sa puissance
Se
manifeste avant la fin du jour.
Dès
l’heure même on vous met en présence
Notre
démon et son conjurateur.
D’un
tel combat le prince est spectateur.

Chacun
y court; n’est fils de bonne mère
Qui
pour le voir ne quitte toute affaire.
D’un
côté sont le gibet et la hart,
Cent
mille écus bien comptés d’autre part.
Matheo
tremble, et lorgne la finance.
L’esprit
malin voyant sa contenance
Riait
sous cape, alléguait les trois fois;
Dont
Matheo suait en son harnois,
Pressait
, priait, conjurait avec larmes.

Le
tout en vain: plus il est en alarmes,
Plus
l’autre rit. Enfin le manant dit
Que
sur ce diable il n’avait nul crédit.
On
vous le happe, et mène à la potence.
Comme
il allait haranguer l’assistance,
Nécessite
lui suggéra ce tour:
Il
dit tout bas qu’on battît le tambour,
Ce
qui fut fait; de quoi l’esprit immonde
Un
peu surpris au manant demanda:

«Pourquoi
ce bruit ? coquin, qu’entends-je là?»
L’autre
répond: «C’est Madame Honnesta
Qui
vous réclame, et va par tout le monde
Cherchant
l’époux que le Ciel lui donna. »
Incontinent
le diable décampa,
S’enfuit
au fond des enfers, et conta
Tout
le succès qu’avait eu son voyage:
«Sire
, dit-il, le nœud du mariage

Damne
aussi dru qu’aucuns autres états.
Votre
Grandeur voit tomber ici-bas
Non
par flocons, mais menu comme pluie
Ceux
que l’Hymen fait de sa confrérie
J’ai
par moi-même examiné le cas.
Non
que de soi la chose ne soit bonne
Elle
eut jadis un plus heureux destin
Mais
comme tout se corrompt à la fin
Plus
beau fleuron n’est en votre couronne. »

Satan
le crut: il fut récompensé
Encor
qu’il eût son retour avancé
Car
qu’eut-il fait ? ce n’était pas merveilles
Qu’ayant
sans cesse un diable à ses oreilles,
Toujours
le même, et toujours sur un ton,
Il
fut contraint d’enfiler la venelle ;
Dans
les enfers encore en change-t-on ;

L’autre
peine est à mon sens plus cruelle.
Je
voudrais voir quelque gens y durer
Elle
eut à Job fait tourner la cervelle.
De
tout ceci que prétends-je inférer ?
Premièrement
je ne sais pire chose
Que
de changer son logis en prison:
En
second lieu si par quelque raison
Votre
ascendant à l’hymen vous expose

N’épousez
point d’Honnesta s’il se peut
N’a
pas pourtant une Honnesta qui veut.

Belphégor un poème de Jean de La Fontaine

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Le Berger et la Mer de Jean de La Fontaine


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La Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion de Jean de La Fontaine


La génisse, la chèvre, et leur sœur la brebis,
Avec un fier lion, seigneur du voisinage,
Firent société, dit-on, au temps jadis,
Et mirent en commun le gain et le dommage.
Dans les lacs de la chèvre un cerf se trouva pris.
Vers ses associés aussitôt elle envoie.
Eux venus, le lion par ses ongles compta,
Et dit : " Nous sommes quatre à partager la proie. "
Puis en autant de parts le cerf il dépeça ;
Prit pour lui la première en qualité de Sire :
" Elle doit être à moi, dit-il ; et la raison,
C'est que je m'appelle lion :
A cela l'on n'a rien à dire.
La seconde, par droit, me doit échoir encor :
Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort.
Comme le plus vaillant, je prétends la troisième.
Si quelqu'une de vous touche à la quatrième,
Je l'étranglerai tout d'abord. "

La Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion un poème de Jean de La Fontaine

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Simonide préservé par les Dieux. de Jean de La Fontaine


On ne peut trop louer trois sortes de personnes :
Les dieux, sa maîtresse, et son roi.
Malherbe le disait ; j'y souscris, quant à moi :
Ce sont maximes toujours bonnes.
La louange chatouille et gagne les esprits.
Les faveurs d'une belle en sont souvent le prix.
Voyons comme les dieux l'ont quelquefois payée.

Simonide
, avait entrepris
L'éloge d'un athlète ; et la chose essayée,
Il trouva son sujet plein de récits tout nus.
Les parents de l'athlète étaient gens inconnus ;
Son père, un bon bourgeois ; lui, sans autre mérite ;
Matière infertile et petite.
Le poète d'abord parla de son héros.
Après en avoir dit ce qu'il en pouvait dire,
Il se jette à côté, se met sur le propos
De Castor et Pollux ; ne manque pas d'écrire
Que leur exemple était aux lutteurs glorieux ;
Élève leurs combats, spécifiant les lieux
Où ces frères s'étaient signalés davantage ;
Enfin l'éloge de ces dieux
Faisait les deux tiers de l'ouvrage.
L'athlète avait promis d'en payer un talent ;
Mais quand il le vit, le galand
N'en donna que le tiers ; et dit fort franchement
Que Castor et Pollux acquittassent le reste.
" Faites-vous contenter par ce couple céleste.
Je vous veux traiter cependant :
Venez souper chez moi ; nous ferons bonne vie :
Les conviés sont gens choisis,
Mes parents, mes meilleurs amis ;
Soyez donc de la compagnie. "
Simonide promit. Peut-être qu'il eut peur
De perdre, outre son dû, le gré de sa louange.
Il vient : l'on festine, l'on mange.
Chacun étant en belle humeur,
Un domestique accourt, l'avertit qu'à la porte
Deux hommes demandaient à le voir promptement.
Il sort de table ; et la cohorte
N'en perd pas un seul coup de dent.
Ces deux hommes étaient les gémeaux de l'éloge.
Tous deux lui rendent grâce ; et pour prix de ses vers,
Ils l'avertissent qu'il déloge,
Et que cette maison va tomber à l'envers.
La prédiction en fut vraie.
Un pilier manque ; et le plafonds,
Ne trouvant plus rien qui l'étaie,
Tombe sur le festin, brise plats et flacons,
N'en fait pas moins aux échansons.
Ce ne fut pas le pis ; car pour rendre complète
La vengeance due au poète,
Une poutre cassa les jambes à l'athlète,
Et renvoya les conviés
Pour la plupart estropiés.
La Renommée eut soin de publier l'affaire :
Chacun cria miracle. On doubla le salaire
Que méritaient les vers d'un homme aimé des dieux.
Il n'était fils de bonne mère
Qui, les payant à qui mieux mieux,
Pour ses ancêtres n'en fit faire.

Je
reviens à mon texte, et dis premièrement
Qu'on ne saurait manquer de louer largement
Les dieux et leurs pareils ; de plus, que Melpomène

Souvent
, sans déroger, trafique de sa peine ;
Enfin qu'on doit tenir notre art en quelque prix.
Les grands se font honneur dès lors qu'ils nous font grâce :
Jadis l'Olympe et le Parnasse
Étaient frères et bons amis.

Simonide préservé par les Dieux. un poème de Jean de La Fontaine

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Namouna - Chant premier de Alfred de Musset


Une femme est comme votre ombre :
courez
après, elle vous fuit ; fuyez-la,
elle
court après vous.


I


Le
sofa sur lequel Hassan était couché
Était
dans son espèce une admirable chose.
Il
était de peau d'ours, — mais d'un ours bien léché ;

Moelleux
comme une chatte, et frais comme une rose
Hassan
avait d'ailleurs une très noble pose,
Il
était nu comme Ève à son premier péché.
 

II


Quoi !
tout nu ! dira-t-on, n'avait-il pas de honte ?
Nu
, dès le second mot !-Que sera-ce à la fin ?

Monsieur
, excusez-moi, — je commence ce conte
Juste
quand mon héros vient de sortir du bain
Je
demande pour lui l'indulgence, et j'y compte.
Hassan
était donc nu, — mais nu comme la main,
 

III


Nu
comme un plat d'argent, — nu comme un mur
Nu
comme le discours d'un académicien.
Ma
lectrice rougit, et je la scandalise.

Mais
comment se fait-il, madame, que l'on dise
Que
vous avez la jambe et la poitrine bien ?
Comment
le dirait-on, si l'on n'en savait rient
 

IV


Madame
alléguera qu'elle monte en berline ;
Qu
'elle a passé les ponts quand il faisait du vent ;
Que
, lorsqu'on voit le pied, la jambe se devine ;

Et
tout le monde sait qu'elle a le pied charmant
Mais
moi qui ne suis pas du monde, j'imagine
Qu
'elle aura trop aimé quelque indiscret amant.
 

V


Et
quel crime est-ce donc de se mettre à son aise,
Quand
on est tendrement aimée, — et qu'il fait chaud ?
On
est si bien tout nu, dans une large chaise !

Croyez-m
'en, belle dame, et, ne vous en déplaise,
Si
vous m'apparteniez, vous y seriez bientôt.
Vous
en crieriez sans doute un peu, — mais pas bien haut,
 

VI


Dans
un objet aimé qu'est-ce donc que l'on aime ?
Est-ce
du taffetas ou du papier gommé ?
Est-ce
un bracelet d'or, un peigne parfumé ?

Non
, — ce qu'on aime en vous, madame, c'est vous même.
La
parure est une arme, et le bonheur suprême,
Après
qu'on a vaincu, c'est d'avoir désarmé.
 

VII

Tout
est nu sur la terre, hormis l'hypocrisie ;
Tout
est nu dans les cieux, tout est nu dans la vie,
Les
tombeaux, les enfants et les divinités.
Tous
les cœurs vraiment beaux laissent voir leurs beautés

Ainsi
donc le héros de cette comédie
Restera
nu, madame, — et vous y consentez.
 

VIII


Un
silence parfait règne dans cette histoire
Sur
les bras du jeune homme et sur ses pieds d'ivoire
La
naïade aux yeux verts pleurait en le quittant.
On
entendait à peine au fond de la baignoire
Glisser
l'eau fugitive, et d'instant en instant

Les
robinets d'airain chanter en s'égouttant.
 

IX


Le
soleil se couchait ; — on était en septembre :
Un
triste mois chez nous, — mais un mois sans pareil
Chez
ces peuples dorés qu'a bénis le soleil.
Hassan
poussa du pied la porte de la chambre.
Heureux
homme !-il fumait de l'opium dans de l'ambre,

Et
vivant sans remords, il aimait le sommeil.
 

X


Bien
qu'il ne s'élevât qu'à quelques pieds de terre,
Hassan
était peut-être un homme à caractère ;
Il
ne le montrait pas, n'en ayant pas besoin
Sa
petite médaille annonçait un bon coin.
Il
était très bien pris ; — on eût dit que sa mère

L
'avait fait tout petit pour le faire avec soin.
 

XI


Il
était indolent, et très opiniâtre ;
Bien
cambré, bien lavé, le visage olivâtre,
Des
mains de patricien, — l'aspect fier et nerveux,
La
barbe et les sourcils très noirs, — un corps d'albâtre.
Ce
qu'il avait de beau surtout, c'étaient les yeux.
Je
ne vous dirai pas un mot de ses cheveux ;

 

XII

 

C
'est une vanité qu'on rase en Tartarie.
Ce
pays-là pourtant n'était pas sa patrie.
Il
était renégat, — Français de nation, —
Riche
aujourd'hui, jadis chevalier d'industrie,
Il
avait dans la mer jeté comme un haillon
Son
titre, sa famille et sa religion.
 


XIII

Il
était très joyeux, et pourtant très maussade.
Détestable
voisin, — excellent camarade,
Extrêmement
futile, — et pourtant très posé,
Indignement
naïf, — et pourtant très blasé,
Horriblement
sincère, — et pourtant très rusé
Vous
souvient-il, lecteur, de cette sérénade
 

XIV


Que
don Juan, déguisé, chante sous un balcon ?
-Une
mélancolique et piteuse chanson,
Respirant
la douleur, l'amour et la tristesse.
Mais
l'accompagnement parle d'un autre ton.
Comme
il est vif, joyeux ! avec quelle prestesse
Il
sautille !-On dirait que la chanson caresse
 

XV


Et
couvre de langueur le perfide instrument,
Tandis
que l'air moqueur de l'accompagnement
Tourne
en dérision la chanson elle-même,
Et
semble la railler d'aller si tristement
Tout
cela cependant fait un plaisir extrême. —
C
'est que tout en est vrai, — c'est qu'on trompe et
 

XVI

C
'est qu'on pleure en riant ; — c'est qu'on est innocent

Et
coupable à la fois ; — c'est qu'on se croit parjure
Lorsqu
'on n'est qu'abusé ; c'est qu'on verse le sang
Avec
des mains sans tache, et que notre nature
A
de mal et de bien pétri sa créature :
Tel
est le monde, hélas ! et tel était Hassan.
 

XVII


C
'était un bon enfant dans la force du terme ;
Très
bon-et très enfant ; — mais quand il avait dit :
Je
veux que cela soit , il était comme un terme.
Il
changeait de dessein comme on change d'habit ;
Mais
il fallait toujours que le dernier se fît.
C
'était un océan devenu terre ferme.
 


XVIII

Bizarrerie
étrange ! avec ses goûts changeants,
Il
ne pouvait souffrir rien d'extraordinaire
Il
n'aurait pas marché sur une mouche à terre.
Mais
s'il l'avait trouvée à dîner dans son verre,
Il
aurait assommé quatre ou cinq de ses gens -
Parlez
après cela des bons et des méchants !
 


XIX

Venez
après cela crier d'un ton de maître
Que
c'est le cœur humain qu'un auteur doit connaître !
Toujours
le cœur humain pour modèle et pour loi.
Le
cœur humain de qui ? le cœur humain de quoi ?
Celui
de mon voisin a sa manière d'être ;
Mais
morbleu ! comme lui, j'ai mon cœur humain, moi.

 

XX

Cette
vie est à tous, et celle que je mène,
Quand
le diable y serait, est une vie humaine.
Alors
, me dira-t-on, c'est vous que vous peignez,
Vous
êtes le héros, vous vous mettez en scène
-Pas
du tout, — cher lecteur, — je prends à l'un le nez
l'autre, le talon, — à l'autre, — devinez.
 

XXI


En ce cas vous créez un monstre, une chimère,
Vous
faites un enfant qui n'aura point de père.
-Point
de père, grand Dieu ! quand, comme Trissotin
J
'en suis chez mon libraire accouché ce matin !
D
'ailleurs is pater est quem nuptiae... j'espère
Que
vous m'épargnerez de vous parler latin.
 


XXII

Consultez
les experts, le moderne et l'antique ;
On
est, dit Brid'oison, toujours fils de quelqu'un .
Que
l'on fasse, après tout, un enfant blond, ou brun,
Pulmonique
ou bossu, borgne ou paralytique,
C
'est déjà très joli, quand on en a fait un ;
Et
le mien a pour lui qu'il n'est point historique.
 


XXIII

Considérez
aussi que je n ai rien volé
A
la Bibliothèque ; — et bien que cette histoire
Se
passe en Orient, je n'en ai point parlé.
Il
est vrai que, pour moi, je n'y suis point allé.
Mais
c'est si grand, si loin !-Avec de la mémoire
On
se tire de tout :-allez voir pour y croire.

 

XXIV

Si
d'un coup de pinceau je vous avais bâti
Quelque
ville aux toits bleus, quelque blanche mosquée,
Quelque
tirade en vers, d'or et d'argent plaquée,
Quelque
description de minarets flanquée,
Avec
l'horizon rouge et le ciel assorti,
M
'auriez-vous répondu : Vous en avez menti ?

 

XXV

Je
vous dis tout cela, lecteur, pour qu'en échange
Vous
me fassiez aussi quelque concession.
J
'ai peur que mon héros ne vous paraisse étrange ;
Car
l'étrange, à vrai dire, était sa passion.
Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange.
Et
qui l'est ici-bas ?-Tartuffe a bien raison.

 

XXVI

Hassan
était un être impossible à décrire.
C
'est en vain qu'avec lui je voudrais vous lier,
Son
cœur est un logis qui n'a pas d'escalier.
Ses
intimes amis ne savaient trop qu'en dire.
Parler
est trop facile, et c'est trop long d'écrire :
Ses
secrets sentiments restaient sur l'oreiller.
 


XXVII

Il
n'avait ni parents, ni guenon, ni maîtresse.
Rien
d'ordinaire en lui, — rien qui le rattachât
Au
commun des martyrs, — pas un chien, pas un chat.
Il
faut cependant bien que je vous intéresse
A
mon pauvre héros. — Dire qu'il est pacha,
C
'est un moyen usé, c'est une maladresse.
 

XXVIII


Dire
qu'il est grognon, sombre et mystérieux,
Ce
n'est pas vrai d'abord, et c'est encor plus vieux.
Dire
qu'il me plaît fort, cela n'importe guère.
C
'est tout simple d'ailleurs, puisque je suis son père
Dire
qu'il est gentil comme un cœur, c'est vulgaire.
J
'ai déjà dit là-haut qu'il avait de beaux yeux.
 

XXIX

Dire
qu'il n'avait peur ni de Dieu ni du diable,

C
'est chanceux d'une part, et de l'autre immoral.
Dire
qu'il vous plaira, ce n'est pas vraisemblable.
Ne
rien dire du tout, cela vous est égal.
Je
me contente donc du seul terme passable
Qui
puisse l'excuser :-c'est un original.
 

XXX

Plût
à Dieu, qui peut tout, que cela pût suffire
A
le justifier de ce que je vais dire !

Il
le faut cependant, — le vrai seul est ma loi.
Au
fait, s'il agit mal, on pourrait rêver pire.
Ma
foi, tant pis pour lui :-je ne vois pas pourquoi
Les
sottises d'Hassan retomberaient sur moi.
 

XXXI

D
'ailleurs on verra bien, si peu qu'on me connaisse,
Que
mon héros de moi diffère entièrement.
J
'ai des prétentions à la délicatesse ;

Quand
il m'est arrivé d'avoir une maîtresse,
Je
me suis comporté très pacifiquement.
En
honneur devant Dieu, je ne sais pas comment
 

XXXII

J
'ai pu, tel que je suis, entamer cette histoire,
Pleine
, telle qu'elle est, d'une atrocité noire.
C
'est au point maintenant que je me sens tenté
De
l'abandonner là pour ma plus grande gloire,

Et
que je brûlerais mon œuvre, en vérité,
Si
ce n'était respect pour la postérité.
 

XXXIII

Je
disais donc qu'Hassan était natif de France ;
Mais
je ne disais pas par quelle extravagance
Il
en était venu jusqucroire, à vingt ans,
Qu
'une femme ici-bas n'était qu'un passe-temps.
Quand
il en rencontrait une à sa convenance,

S
'il la cardait huit jours. c'était déjà longtemps.
 

XXXIV

On
sent l'absurdité d'un semblable système,
Puisqu
'il est avéré que, lorsqu'on dit qu'on aime,
On
dit en même temps qu'on aimera toujours, —
Et
qu'on n'a jamais vu ni rois ni troubadours
Jurer
à leurs beautés de les aimer huit jours.
Mais
cet enfant gâté ne vivait que de crème

 

XXXV

Je
sais bien, disait-il un jour qu'on en parlait,
Que
les trois quarts du temps ma crème a le goût d'ailette
Nous
avons sur ce point un siècle de vinaigre,
c'est déjà beaucoup que de trouver du lait
Mais
toute servitude en amour me déplaît ;
J
'aimerais mieux. je crois, être le chien d'un nègre,
 


XXXVI

Ou
mourir sous le fouet d'un cheval rétif,
Que
de craindre une jupe et d'avoir pour maîtresse
Un
de ces beaux geôliers, au regard attentif,
Qui
, d'un pas mesuré marchant sur la souplesse
Du
haut de leurs yeux bleus vous promènent en laisse
Un
bâton de noyer, au moins, c'est positif.
 

XXXVII


On
connaît son affaire, — on sait à quoi s'attendre ;
On
se frotte le dos, — on s'y fait par degré
Mais
vivre ensorcelé sous un ruban doré !
boire
du lait sucré dans un maillot vert tendre !
N
'avoir à son cachot qu'un mur si délabré,
Qu
'on ne s'y saurait même accrocher pour s'a pendre
 

XXXVIII


Ajoutez
à cela que, pour comble d'horreur,
La
femme la plus sèche et la moins malhonnête
Au
bout de mes huit jours trouvera dans sa tête,
Ou
dans quelque recoin oublié de son cœur,
Un
amant qui jadis lui faisait plus d'honneur,
Un
cœur plus expansif, une jambe mieux faite
 

XXXIX

Plus
de douceur dans l'âme ou de nerf dans les bras

Je rappelle au lecteur qu'ici comme là-bas
C
'est mon héros qui parle, et je mourrais de honte
S
'il croyait un instant que ce que je raconte,
Ici
plus que jamais, ne me révolte pas
Or
donc, disait Hassan, plus la rupture est prompte,
 

XL

Plus
mes petits talents gardent de leur fraîcheur
C
'est la satiété qui calcule et qui pense.

Tant
qu'un grain d'amitié reste dans la balance.
Le
Souvenir souffrant s'attache à l'espérance
Comme
un enfant malade aux lèvres de sa sœur.
L
'esprit n'y voit pas clair avec les yeux du cœur.
 

XLI

Le
dégoût, c'est la haine — et quel motif de haine
Pourrais-je
soulever ?— pourquoi m'en voudrait-on ?

Une
femme dira qu'elle pleure : — et moi donc !
Je
pleure horriblement ! — je me soutiens à peine ;
Que
dis-je, malheureux ! il faut qu'on me soutienne.
Je
n'ose même pas demander mon pardon.
 

XLII

Je
me prive du corps, mais je conserve l'âme.

Il
est vrai, dira-t-on, qu'il est plus d'une femme
Près
de qui l'on ne fait, avec un tel moyen,
Que
se priver de tout et ne conserver rien.
Mais
c'est un pur mensonge, un calembour infâme,
Qui
ne mordra jamais sur un homme de bien
 

XLIII

Voilà
ce que disait Hassan pour sa défense.
Bien
entendu qu'alors tout se passait en France,

Du
temps que sur l'oreille il avait ce bonnet
Qui
fit à son départ une si belle danse
Par
dessus les moulins. Du reste, s'il tenait
A
son raisonnement, c'est qu'il le comprenait.
 

XLIV

Bien
qu'il traitât l'amour d'après un catéchisme,
Et
qu'il mit tous ses soins à dorer son sophisme,
Hassan
avait des nerfs qu'il ne pouvait railler.

Chez
lui la jouissance était un paroxysme
Vraiment
inconcevable et fait pour effrayer :
Non
pas qu'on l'entendit ni pleurer ni crier. —
 

XLV

Un
léger tremblement, — une pâleur extrême, —
Une
convulsion de la gorge un blasphème, —
Quelques
mots sans raison balbutiés tout bas,
C
'est tout ce qu'on voyait sa maîtresse elle-même

N
'en sentait rien, sinon qu'il restait dans ses bras
Sans
haleine et sans force, et ne répondait pas.
 

XLVI

Mais
à cette bizarre et ridicule ivresse
Succédait
d'ordinaire un tel enchantement
Qu
'il commençait d'abord par faire à sa maîtresse
Mille
et un madrigaux, le tout très lourdement.
Il
devenait tout miel, tout sucre et tout caresse.

Il
eût communié dans un pareil moment.
 

XLVII
.
Il
n'existait alors secret ni confidence
Qui
pût y résister. — Tout partait, tout roulait ;
Tous
les épanchements du monde entraient en danse,
Illusions
, soucis, gloire, amour, espérance ;
Jamais
confessionnal ne vit de chapelet

Comparable
en longueur à ceux qu'il défilait.
 

XLVIII

Ah !
c'est un grand malheur, quand on a le cœur tendre,
Que
ce lien de fer que la nature a mis
Entre
l'âme et le corps, ces frères ennemis !
Ce
qui m'étonne, moi, c'est que Dieu l'ait permis
Voilà
le nœud gordien qu'il fallait qu'Alexandre

Rompît
de son épée, et réduisit en cendre.
 

XLIX

L
'âme et le corps, hélas ! ils iront deux à deux,
Tant
que le monde ira, — pas à pas, — côte à côte,
Comme
s'en vont les vers classiques et les bœufs.
L
'un disant : Tu fais mal ! et l'autre : C'est ta faute.

Ah !
misérable hôtesse, et plus misérable hôte !
Ce
n'est vraiment pas vrai que tout soit pour le mieux.
 

L

Et
la preuve, lecteur, la preuve irrécusable
Que
ce monde est mauvais, c'est que pour y rester
Il
a fallu s'en faire un autre, et l'inventer
Un
autre !-monde étrange, absurde, inhabitable,

Et
qui, pour valoir mieux que le seul véritable,
N
'a pas même un instant eu besoin d'exister
 

LI

Oui
, oui, n'en doutez pas, c'est un plaisir perfide
Que
d'enivrer son âme avec le vin des sens ;
Que
de baiser au front la volupté timide,
Et
de laisser tomber, comme la jeune Elfride.
La
clef d'or de son cœur dans les eaux des torrents.

Heureux
celui qui met, dans de pareils moments,
 

LII

Comme
ce vieux vizir qui gardait sa sultane,
La
lame de son sabre entre une femme et lui !
Heureux
l'autel impur qui n'a pas de profane !
Heureux
l'homme indolent pour qui tout est fini
Quand
le plaisir s'émousse, et que la courtisane

N
'a jamais vu pleurer après qu'il avait ri !
 

LIII

Ah !
l'abîme est si grand ! la pente est si glissante !
Une
maîtresse aimée est si près d'une sœur !
Elle
vient si souvent, plaintive et caressante,
Poser
, en chuchotant, son cœur sur votre cœur !

L
'homme est si faible alors ! la femme est si puissante !
Le
chemin est si doux du plaisir au bonheur !
 

LIV

Pauvres
gens que nous tous !-Et celui qui se livre,
De
ce qu'il aura fait doit tôt ou tard gémir !
La
coupe est là, brûlante, — et celui qui s'enivre

Doit
rire de pitié s'il ne veut pas frémir !
Voilà
le train du monde, et ceux qui savent vivre
Vous
diront à cela qu'il valait mieux dormir.
 

LV

Oui
, dormir-et rêver !-Ah ! que la vie est belle,
Quand
un rêve divin fait sur sa nudité
Pleuvoir
les rayons d'or de son prisme enchanté !

Frais
comme la rosée, et fils du ciel comme elle !
Jeune
oiseau de la nuit, qui, sans mouiller son aile,
Voltige
sur les mers de la réalité !
 

LVI

Ah !
si la rêverie était toujours possible !
Et
si le somnambule, en étendant la main,

Ne
trouvait pas toujours la nature inflexible
Qui
lui heurte le front contre un pilier d'airain !
Si
l'on pouvait se faire une armure insensible !
Si
l'on rassasiait l'amour comme la faim !
 

LVII

Pourquoi
Manon Lescaut, dès la première scène,
Est-elle
si vivante et si vraiment humaine,

Qu
'il semble qu'on l'a vue et que c'est un portrait ?
Et
pourquoi l'Héloïse est-elle une ombre vaine,
Qu
'on aime sans y croire et que nul ne connaît ?
Ah !
rêveurs, ah, rêveurs, que vous avons-nous fait ?
 

LVIII

Pourquoi
promenez-vous ces spectres de lumière

Devant
le rideau noir de nos nuits sans sommeil,
Puisqu
'il faut qu'ici-bas tout songe ait son réveil,
Et
puisque le désir se sent cloué sur terre,
Comme
un aigle blessé qui meurt dans la poussière,
L
'aile ouverte, et les yeux fixés sur le soleil ?
 

LIX

Manon !
sphinx étonnants véritable sirène,

Cœur
trois fois féminin, Cléopâtre en paniers !
Quoi
qu'on dise ou qu'on fasse, et bien qu'à Sainte Hélène
On
ait trouvé ton livre écrit pour des portiers,
Tu
n'en es pas moins vraie, infâme, et Cléomène
N
'est pas digne, à mon sens, de te baiser les pieds
 

LX

Tu
m'amuses autant que Tiberge m'ennuie ,
Comme
je crois en toi ! que je t'aime et te hais !

Quelle
perversité ! quelle ardeur inouïe
Pour
l'or et le plaisir ! Comme toute la vie
Est
dans tes moindres mots ! Ah ! folle que tu es.
Comme
je t'aimerais demain, si tu vivais !
 

LXI

En
vérité, lecteur, je crois que je radote.

Si
tout ce que je dis vient à propos de botte,
Comment
goûteras-tu ce que je dis de bon ?
J
'ai fait un hiatus indigne de pardon ;
Je
compte là-dessus rédiger une note.
J
'en suis donc à te dire... où diable en suis-je donc ?
 

LXII

M
'y voilà. — Je disais qu'Hassan, près d'une femme,

Était
très expansif, — il voulait tout ou rien.
Je
confesse, pour moi, que je ne sais pas bien
Comment
on peut donner le corps sans donner l'âme,
L
'un étant la fumée, et l'autre étant la flamme.
Je
ne sais pas non plus s'il était bon chrétien ;
 

LXIII

Je
ne sais même pas quelle était sa croyance,
Ni
quel secret si tendre il avait confié,

Ni
de quelle façon, quand il était en France,
Ses
maîtresses d'un jour l'avaient mystifié,
Ni
ce qu'il en pensait, — ni quelle extravagance
L
'avait fait blasphémer l'amour et l'amitié,
 

LXIV

Mais
enfin, certain soir qu'il ne savait que faire,
Se
trouvant mal en train vis-à-vis de son verre,
Pour
tuer un quart d'heure il prit monsieur Galland.

Dieu
voulut qu'il y vît comme quoi le sultan
Envoyait
tous les jours une sultane en terre,
Et
ce fut là-dessus qu'il se fit musulman .
 

LXV

Tous
les premiers du mois, un juif aux mains crochues
Amenait
chez Hassan deux jeunes filles nues,
Tous
les derniers du mois on leur donnait un bain,
Un
déjeuner, un voile, un sequin dans la main,

Et
puis on les priait d'aller courir les rues.
Système
assurément qui n'a rien d'inhumain
 

LXVI

C
'était ainsi qu'Hassan, quatre fois par semaine,
Abandonnait
son âme au doux plaisir d'aimer.
Ne
sachant pas le turc, il se livrait sans peine :
À
son aise en français il pouvait se pâmer.
Le
lendemain, bonsoir. — Une vieille Égyptienne

Venait
ouvrir la porte au maître, et la fermer.
 

LXVII

Ceci
pourra sembler fort extraordinaire,
Et
j'en sais qui riront d'un système pareil.
Mais
il parait qu'Hassan se croyait, au contraire,
L
'homme le plus heureux qui fût sous le soleil.
Ainsi
donc, pour l'instant, lecteur, laissons-le faire.
Le
voilà, tel qu'il est, attendant le sommeil.


LXVIII

Le
sommeil ne vint pas, — mais cette douce ivresse
Qui
semble être sa sœur, ou plutôt sa maîtresse ;
Qui
, sans fermer les yeux, ouvre l'âme à l'oubli ;
Cette
ivresse du cœur, si douce à la paresse
Que
, lorsqu'elle vous quitte, on croit qu'on a dormi ;
Pâle
comme Morphée, et plus belle que lui.

 

LXIX

C
'est le sommeil de l'âme
On
se remue, on bâille, et cependant on dort.
On
se sent très bien vivre, et pourtant on est mort
On
ne parlerait pas d'amour, mais je présume
Que
l'on serait capable, avec un peu d'effort...
Je
crois qu'une sottise est au bout de ma plume.
 

LXX


Avez-vous
jamais vu, dans le creux d'un ravin,
Un
bon gros vieux faisan, qui se frotte le ventre,
S
'arrondir au soleil, et ronfler comme un chantre ?
Tous
les points de sa boule aspirent vers le centre.
On
dirait qu'il rumine, ou qu'il cuve du vin,
Enfin
, quoi qu'il en soit, c'est un état divin.
 

LXXI

Lecteur
, si tu t'en vas jamais en Terre sainte,

Regarde
sous tes pieds : tu verras des heureux.
Ce
sont de vieux fumeurs qui dorment dans l'enceinte
s'élevait jadis la cité des Hébreux.
Ces
gens-là savent seuls vivre et mourir sans plainte :
Ce
sont des mendiants qu'on prendrait pour des dieux.
 

LXXII

Ils
parlent rarement, — ils sont assis par terre,

Nus
, ou déguenillés, le front sur une pierre,
N
'ayant ni sou ni poche, et ne pensant à rien.
Ne
les réveille pas : ils t'appelleraient chien.
Ne
les écrase pas : ils te laisseraient faire.
Ne
les méprise pas : car ils te valent bien.
 

LXXIII

C
'est le point capital du mahométanisme

De
mettre le bonheur dans la stupidité.
Que
n'en est-il ainsi dans le christianisme !
J
'en citerais plus d'un qui l'aurait mérité,
Et
qui mourrait heureux sans s'en être douté !
Diable !
j'ai du malheur, — encore un barbarisme.
 

LXXIV

On
dit mahométisme, et j'en suis bien fâché .

Il
fallait me lever pour prendre un dictionnaire,
Et
j'avais fait mon vers avant d'avoir cherché.
Je
me suis retourné, — ma plume était par terre.
J
'avais marché dessus, — j'ai souillé, de colère
Ma
bougie et ma verve, et je me suis couché.
 

LXXV

Tu
vois, ami lecteur, jusqu'où va ma franchise
Mon
héros est tout nu, moi je suis en chemise.

Je
pousse la candeur jusqu'à t'entretenir
D
'un chagrin domestique. — Où voulais-je en venir ?
Je
suis comme Enéas portant son père Anchise.
 

LXXXVI

Énéas
s'essoufflait, et marchait à grands pas.
Sa
femme à chaque instant demeurait en arrière
Créüse
, disait-il, pourquoi ne viens-tu pas ?

Créüse
répondait : Je mets ma jarretière.
-Mets-la
donc, et suis-nous, répondait Énéas.
Je
vais, si tu ne viens, laisser tomber mon père.
 

LXXVII

Lecteur
, nous allons voir si tu comprends ceci
Anchise
est mon poème ; et ma femme Créüse
Qui
va toujours trainant en chemin. c'est ma muse

Elle
s'en va là-bas quand je la crois ici.
Une
pierre l'arrête, un papillon l'amuse.
Quand
arriverons-nous si nous marchons ainsi ?
 

LXXVIII

Enéas
, d'une part, a besoin de sa femme.
Sans
elle, à dire vrai, ce n'est qu'un corps sans âme.
Anchise
, d'autre part, est horriblement lourd.
Le
troisième péril, c'est que Troie est en flamme.

Mais
, dès qu'Anchise grogne ou que sa femme court.
Créas
est forcé de s'arrêter tout court.

Namouna - Chant premier un poème de Alfred de Musset

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Poème de l'amour de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles


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Poème de l'amour de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles


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Etude de pronoms de Jean Tardieu


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Atthis de Renée Vivien


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Je pleure sur toi de Renée Vivien


Le soir s'est refermé, telle une sombre porte,
Sur mes ravissements, sur mes élans d'hier...
Je t'évoque, ô splendide ! ô fille de la mer !
Et je viens te pleurer comme on pleure une morte.

L'air des bleus horizons ne gonfle plus tes seins,
Et tes doigts sans vigueur ont fléchi sous les bagues.
N'as-tu point chevauché sur la crête des vagues,
Toi qui dors aujourd'hui dans l'ombre des coussins ?

L'orage et l'infini qui te charmaient naguère
N'étaient-ils point parfaits et ne valaient-ils pas
Le calme conjugal de l'âtre et du repas
Et la sécurité près de l'époux vulgaire ?

Tes yeux ont appris l'art du regard chaud et mol
Et la soumission des paupières baissées.
Je te vois, alanguie au fond des gynécées,
Les cils fardés, le cerné agrandi par le k'hol.

Tes paresses et tes attitudes meurtries
Ont enchanté le rêve épais et le loisir
De celui qui t'apprit le stupide plaisir,
Ô toi qui fus hier la soeur des Valkyries !

L'époux montre aujourd'hui tes yeux, si méprisants
Jadis, tes mains, ton col indifférent de cygne,
Comme on montre ses blés, son jardin et sa vigne
Aux admirations des amis complaisants.

Abdique ton royaume et sois la faible épouse
Sans volonté devant le vouloir de l'époux...
Livre ton corps fluide aux multiples remous,
Sois plus docile encore à son ardeur jalouse.

Garde ce piètre amour, qui ne sait décevoir
Ton esprit autrefois possédé par les rêves...
Mais ne reprends jamais l'âpre chemin des grèves,
Où les algues ont des rythmes lents d'encensoir.

N'écoute plus la voix de la mer, entendue
Comme un songe à travers le soir aux voiles d'or...
Car le soir et la mer te parleraient encor
De ta virginité glorieuse et perdue.

Je pleure sur toi un poème de Renée Vivien

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Réconciliées de Renée Vivien


Mon éternel amour, te voici revenue.
Voici contre ma chair, ta chair brûlante et nue.

Et je t’aime, et j’ai tout pardonné, tout compris ;
Tu m’as enfin rendu ce que tu m’avais pris.

J’oublie en tes doux bras qu’il fut des jours haïs,
Que tu m’abandonnas et que tu me trahis.

Qu’importe si jadis le caprice des heures
Sut t’entraîner vers les amours inférieures ?

Qu’importe un être vil ? Son nom soit effacé !
Je ne me souviens plus de ce mauvais passé.

Je ne me souviens plus que de ta face pâle
Lorsque tu fis le don suprême, dans un râle

Et voici, comme hier, ton corps entre mes bras.
Ordonne, je ferai tout ce que tu voudras.

Comment ne point bannir toute ancienne querelle
Et ne point pardonner, en te voyant si belle ?

Comment ne pas t’étreindre et ne pas abolir
Le souci, l’amertume et le long souvenir,

Et n’aimer point la nuit qui voit nos chairs liées,
Et mourantes d’amour et réconciliées ?

Réconciliées un poème de Renée Vivien

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L’offrande de Renée Vivien


Pour lui prouver que je l’aime plus que moi-même,
Je
donnerai mes yeux à la femme que j’aime.

Je
lui dirai d’un ton humble, tendre et joyeux :
Ma très chère, voici l’offrande de mes yeux.

Je
te donnerai mes yeux qui virent tant de choses.
Tant
de couchants et tant de mers et tant de roses.

Ces
yeux, qui furent miens, se posèrent jadis
Sur
le terrible autel de l’antique Eleusis,

Sur
Séville aux beautés pieuses et profanes,
Sur
la lente Arabie avec ses caravanes.

J’ai
vu Grenade éprise en vain de ses grandeurs
Mortes
, parmi les chants et les lourdes odeurs.

Venise
qui pâlit, Dogaresse mourante,
Et
Florence qui fut la maîtresse de Dante.

J’ai
vu l’Helladepleure un écho de syrinx,
Et
l’Egypte accroupie en face du grand Sphinx,

J’ai
vu, près des flots sourds que la nuit rassérène,
Ces
lourds vergers qui sont l’orgueil de Mytilène.

J’ai
vu des îles d’or aux temples parfumés,
Et
ce Yeddo, plein de voix frêles de mousmés.

Au
hasard des climats, des courants et des zones,
J’ai
vu la Chine même avec ses faces jaunes…

J’ai
vu les îles d’or où l’air se fait plus doux,
Et
les étangs sacrés près des temples hindous,

Ces
templessurvit l’inutile sagesse…
Je
te donne tout ce que j’ai vu, ma maîtresse !

Je
reviens, t’apportant mes ciels gris ou joyeux.
Toi
que j’aime, voici l’offrande de mes yeux.

L’offrande un poème de Renée Vivien

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