Poème doigt - 28 Poèmes sur doigt


28 poèmes


Phonétique : dégât dégîté dg digit digité doge doges doigt doigté

La Nature à l’Homme de Louise Ackermann


Dans tout l'enivrement d'un orgueil sans mesure,
Ébloui
des lueurs de ton esprit borné,
Homme
, tu m'as crié : « Repose-toi, Nature !
Ton
œuvre est close : je suis né ! »

Quoi !
lorsqu'elle a l'espace et le temps devant elle,
Quand
la matière est là sous son doigt créateur,
Elle
s'arrêterait, l'ouvrière immortelle,
Dans
l'ivresse de son labeur?

Et
c'est toi qui serais mes limites dernières ?
L
'atome humain pourrait entraver mon essor ?
C
'est à cet abrégé de toutes les misères
Qu
'aurait tendu mon long effort ?

Non
, tu n'es pas mon but, non, tu n'es pas ma borne
A
te franchir déjà je songe en te créant ;
Je
ne viens pas du fond de l'éternité morne.
Pour
n'aboutir qu'à ton néant.

Ne
me vois-tu donc pas, sans fatigue et sans trêve,
Remplir
l'immensité des œuvres de mes mains ?
Vers
un terme inconnu, mon espoir et mon rêve,
M
'élancer par mille chemins,

Appelant
, tour à tour patiente ou pressée,
Et
jusqu'en mes écarts poursuivant mon dessein,
A
la forme, à la vie et même à la pensée
La
matière éparse en mon sein ?

J
'aspire ! C'est mon cri, fatal, irrésistible.
Pour
créer l'univers je n'eus qu'à le jeter ;
L
'atome s'en émut dans sa sphère invisible,
L
'astre se mit à graviter.

L
'éternel mouvement n'est que l'élan des choses
Vers
l'idéal sacré qu'entrevoit mon désir ;
Dans
le cours ascendant de mes métamorphoses
Je
le poursuis sans le saisir ;

Je
le demande aux cieux, à l'onde, à l'air fluide,
Aux
éléments confus, aux soleils éclatants ;
S
'il m'échappe ou résiste à mon étreinte avide,
Je
le prendrai des mains du Temps.

Quand
j'entasse à la fois naissances, funérailles,
Quand
je crée ou détruis avec acharnement,
Que
fais-je donc, sinon préparer mes entrailles
Pour
ce suprême enfantement ?

Point
d'arrêt à mes pas, point de trêve à ma tâche !
Toujours
recommencer et toujours repartir.
Mais
je n'engendre pas sans fin et sans relâche
Pour
le plaisir d'anéantir.

J
'ai déjà trop longtemps fait œuvre de marâtre,
J
'ai trop enseveli, j'ai trop exterminé,
Moi
qui ne suis au fond que la mère idolâtre
D
'un seul enfant qui n'est pas né.

Quand
donc pourrai-je enfin, émue et palpitante,
Après
tant de travaux et tant d'essais ingrats,
A
ce fils de mes vœux et de ma longue attente
Ouvrir
éperdument les bras ?

De
toute éternité, certitude sublime !
Il
est conçu ; mes flancs l'ont senti s'agiter.
L
'amour qui couve en moi, l'amour que je comprime
N
'attend que Lui pour éclater.

Qu
'il apparaisse au jour, et, nourrice en délire,
Je
laisse dans mon sein ses regards pénétrer.
-
Mais un voile te cache. - Eh bien ! je le déchire :
Me
découvrir c'est me livrer.

Surprise
dans ses jeux, la Force est asservie.
Il
met les Lois au joug. A sa voix, à son gré,
Découvertes
enfin, les sources de la Vie
Vont
épancher leur flot sacré.

Dans
son élan superbe Il t'échappe, ô Matière !
Fatalité
, sa main rompt tes anneaux d'airain !
Et
je verrai planer dans sa propre lumière
Un
être libre et souverain.

serez-vous alors, vous qui venez de naître,
Ou
qui naîtrez encore, ô multitude, essaim,
Qui
, saisis tout à coup du vertige de l'être,
Sortiez
en foule de mon sein ?

Dans
la mort, dans l'oubli. Sous leurs vagues obscures
Les
âges vous auront confondus et roulés,
Ayant
fait un berceau pour les races futures
De
vos limons accumulés.

Toi-même
qui te crois la couronne et le faîte
Du
monument divin qui n'est point achevé,
Homme
, qui n'es au fond que l'ébauche imparfaite
Du
chef-d'œuvre que j'ai rêvé,

A
ton tour, à ton heure, if faut que tu périsses.
Ah !
ton orgueil a beau s'indigner et souffrir,
Tu
ne seras jamais dans mes mains créatrices
Que
de l'argile à repétrir.

La Nature à l’Homme un poème de Louise Ackermann

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Souvenez-vous de moi de Agénor Altaroche


Grâce au hasard qui sur nous règne en maître,
Ici
nos pas ont pu se rencontrer.
Je
pars demain, et pour jamais peut-être
Dans
son caprice il va nous séparer.
Si
les conseils que ma bouche inconnue
A
prodigués à votre jeune foi
N
'ont point glissé sur votre âme ingénue,
Ma
chère enfant, souvenez-vous de moi.

J
'ai vingt-cinq ans, et beaucoup sont fanées
Parmi
les fleurs de mon heureux printemps.
Vous
, sur vos doigts vous comptez vos années
Et
d'avenir vos jours sont éclatants.
Pourquoi
vit-on ? Vous l'ignorez encore...
Longtemps
déjà j'ai creusé ce pourquoi.
Que
mon matin vaille au moins votre aurore !
Ma
chère enfant, souvenez-vous de moi.

Tout
est plaisir pour votre belle enfance,
Tout
, excepté l'ennui d'une leçon.
Mais
à grands pas la jeunesse s'avance ;
A
ce forban il faut payer rançon.
Bien
des soucis vous viendront avec elle !
Des
passions vous subirez la loi.
Sous
le fardeau si votre cœur chancelé,
Ma
chère enfant, sou venez-vous de moi.

De
votre vie, heureuse et pacifique,
Rien
ne pourra jamais troubler le cours.
Trop
loin de vous souffle la politique
Noir
ouragan qui bat nos plus beaux jours.
D
'un père allez retrouver la tendresse ;
Moi
, je retourne au procureur du roi :
Ce
tendre père a des fers pour caresse...
Ma
chère enfant, souvenez-vous de moi.

Heureux
l'ami dont le nom se conserve
Au
cœur de ceux dont il pressa la main !
Qui
sait le sort que le temps nous réserve,
Et
les écueils mis sur notre chemin ?
Il
se peut bien que plus tard je regrette
Les
calmes jours écoulés près de toi ;
En
quelque lieu que le destin te jette,
Ma
chère enfant, souviens-toi bien de moi.

Souvenez-vous de moi un poème de Agénor Altaroche

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Ça dépend du prix qu'on y met de Agénor Altaroche


Le Commerce enfante à la ronde
Les produits les plus merveilleux;
Le trafic est la loi du monde,
La chaîne des temps et des lieux.
La vente est publique ou secrète ;
Mais, hors les œuvres de Viennet,
Tout ici bas se vend, s'achète...
Ça dépend du prix qu'on y met.

Mondor est fier de sa croix neuve.
Ce Mondor s'est donc fait un nom ?
Nullement.
Il a donc fait preuve de courage ou de talent? --- Non.
Mais il est riche, et sa main jette
Tout l'or que sa bouche promet...
Il aura bientôt la rosette,
Ça dépend du prix qu'on y met.

La jeune Lise se retranche
Dans sa vertueuse rigueur.
Un doigt touche à peine sa manche,
Qu'elle proteste avec vigueur.
Un richard s'offre à la rebelle ;
Sur un mot d'ordre elle l'admet.
Il prend tout, la manche et la belle...
Ça dépend du prix qu'on y met.

Certain orateur dynastique
Tonne, de toute la hauteur
De son éloquence élastique,
Contre un régime corrupteur.
Qu'un mot dans l'oreille on lui glisse,
Un rhume opportun le soumet
Au régime.... de la réglisse.
Ça dépend du prix qu'on y met.

Caroline errait en Vendée
A travers buissons et périls.
Des rois la fille bien gardée
Échappait à nos alguazils.
Thiers, plus fin, à sa piste en voie
Une bourse au lieu d'un plumet.
Dans huit jours il aura sa proie...
Ça dépend du prix qu'on y met.

Oyez tous les ans nos ministres;
« Pour arrêter dans son essor
L'anarchie aux projets sinistres,
Il nous faut des millions encor.
Trois millions... elle est expulsée,
Notre zèle vous le promet.
Un de plus, elle est écrasée...
Ça dépend du prix qu'on y met. »

Indépendant de contrebande,
Un auteur des plus abondants
Livre, par ordre et sur commande,
De fort mauvais Indépendants.
C'est qu'il attend maigre salaire
De la pratique qui commet.
Payé mieux, il eût su mieux faire...
Ça dépend du prix qu'on y met.

Il n'est rien que l'or ne procure :
Succès dramatiques, pouvoir,
Noblesse, esprit, beauté, droiture,
Places, rang, louanges, savoir,
Serments saints, dévouements austères
Que d'un prince à l'autre on transmet,
Majorités parlementaires...
Ça dépend du prix qu'on y met.

Le Commerce, hors les temps de crises
parfois à court il est pris,
Offre à tout prix des marchandises ,
Des gouvernements à tout prix.
Toile ou roi, ministre ou faïence, Demandez... On vous en remet
Pour votre argent en conscience...
Ça dépend du prix qu'on y met.

Ça dépend du prix qu'on y met un poème de Agénor Altaroche

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Quel froid ! de Agénor Altaroche


Sans feu Paris ne peut plus vivre ;
Il
court, tout crispé de frissons,
Secouant
sa barbe de givre
Et
son lourd manteau de glaçons.
Sous
la laine où le vent pénètre,
Chaque
nez rouge que l'on voit
Dit
encore mieux qu'un thermomètre :
Quel froid ! Quel froid !

Dans
sa mansarde crevassée,
Ouverte
aux injures du temps,
Le
pauvre sous la paille usée
Cache
ses membres grelottants.
Trop
faible, en vain sa voix appelle
Le
pain qui manque... A son vieux toit
Un
seul hôte reste fidèle :
Le froid ! Le froid !

Le
monarque, en dix-huit cent trente,
Sur
ses pas amassait toujours
La
foule enthousiaste, ardente,
Sous
le chaud soleil des trois jours.
Mais
quand sur le quai la cour passe,
Aujourd
'hui, Seine et peuple, on voit
Tout
immobile, tout de glace...
Quel froid ! Quel froid !

Toujours
la gauche dynastique,
Eprise
de programmes creux,
Poursuit
sa futile tactique
De
demi-pas, de demi-vœux.
Son
éloquence en vain s'agite
Et
tourne dans un cercle étroit ;
Le
peuple dit en passant vile :
C'est froid ! C'est froid !

Chaque
matin, près de Lisette,
Mon
voisin, adroit séducteur,
Sans
feu, dans une humble chambrette
De
sa flamme exprime l'ardeur.
Mais
lorsqu'après l'amour en fraude,
L
'amour conjugal le reçoit,
Quoique
la chambre soit bien chaude,
Quel froid ! Quel froid !

En
dépit des calorifères,
Le
froid pénètre un peu partout,
Dans
les salons des ministères,
Et
même dans plus d'un grand raout.
A
l'Institut où l'on sommeille,
Aux
Cours où sans peine on s’assoit,
Aux
Français où l'art se réveille,
Quel froid ! Quel froid !

Mais
je sens, malgré ma douillette,
Qu
'en mon corps le froid s'est glissé,
Car
le feu sacré du poète
Est
lui-même au froid exposé,
Je
n'ai plus la force d'écrire
Et
la plume échappe à mon doigt...
Cessons
, car vous pourriez me dire
C'est froid ! C'est froid !

Quel froid ! un poème de Agénor Altaroche

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Stavelot de Guillaume Apollinaire


O mon coeur j'ai connu la triste et belle joie
D
'être trahi d'amour et de l'aimer encore
O
mon coeur mon orgueil je sais je suis le roi
Le
roi que n'aime point la belle aux cheveux d'or

Rien
n'a dit ma douleur à la belle qui dort
Pour
moi je me sens fort mais j'ai pitié de toi
O
mon coeur étonné triste jusqu'à la mort
J
'ai promené ma rage en les soirs blancs et froids

Je
suis un roi qui n'est pas sûr d'avoir du pain
Sans
pleurer j'ai vu fuir mes rêves en déroute
Mes
rêves aux yeux doux au visage poupin

Pour
consoler ma gloire un vent a dit Ecoute
Elève-toi
toujours. Ils te montrent la route
Les
squelettes de doigts terminant les sapins

Stavelot un poème de Guillaume Apollinaire

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Les mains d'Elsa de Louis Aragon


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Que serais-je sans toi de Louis Aragon


Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que
serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant
Que
cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que
serais-je sans toi que ce balbutiement.

J'ai
tout appris de toi sur les choses humaines
Et
j'ai vu désormais le monde à ta façon
J'ai
tout appris de toi comme on boit aux fontaines
Comme
on lit dans le ciel les étoiles lointaines
Comme
au passant qui chante on reprend sa chanson
J'ai
tout appris de toi jusqu'au sens du frisson.


Que
serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que
serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant
Que
cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que
serais-je sans toi que ce balbutiement.

J'ai
tout appris de toi pour ce qui me concerne
Qu'il
fait jour à midi, qu'un ciel peut être bleu
Que
le bonheur n'est pas un quinquet de taverne
Tu
m'as pris par la main dans cet enfer moderne
l'homme ne sait plus ce que c'est qu'être deux
Tu
m'as pris par la main comme un amant heureux.

Que
serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que
serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant
Que
cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que
serais-je sans toi que ce balbutiement.

Qui
parle de bonheur a souvent les yeux tristes
N'est-ce
pas un sanglot que la déconvenue
Une
corde brisée aux doigts du guitariste
Et
pourtant je vous dis que le bonheur existe
Ailleurs
que dans le rêve, ailleurs que dans les nues.
Terre
, terre, voici ses rades inconnues.

Que
serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que
serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant
Que
cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que
serais-je sans toi que ce balbutiement.

Je
sais je sais Tout est à faire
Dans
ce siècle où la mort campait
Et
va voir dans la stratosphère

Si
c'est la paix


Éteint
ici là-bas qui couve
Le
feu court on voit bien comment
Quelqu'un
toujours donne à la louve

Un
logement


Quelqu'un
toujours quelque part rêve
Sur
la table d'être le poing
Et
sous le manteau de la trêve

Il
fait le point


[
...]

C'est
la paix qui force le crime
À
s'agenouiller dans l'aveu
Et
qui crie avec les victimes

Cessez
le feu


Que serais-je sans toi un poème de Louis Aragon

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Les Yeux d'Elsa de Louis Aragon


Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai
vu tous les soleils y venir se mirer
S'y
jeter à mourir tous les désespérés
Tes
yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire

À
l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé
Puis
le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L'été
taille la nue au tablier des anges
Le
ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés

Les
vents chassent en vain les chagrins de l'azur
Tes
yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
Tes
yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie
Le
verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure

Mère
des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept
glaives ont percé le prisme des couleurs
Le
jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L'iris
troué de noir plus bleu d'être endeuillé

Tes
yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par
où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque
le coeur battant ils virent tous les trois
Le
manteau de Marie accroché dans la crèche

Une
bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour
toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop
peu d'un firmament pour des millions d'astres
Il
leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

L'enfant
accaparé par les belles images
Écarquille
les siens moins démesurément
Quand
tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On
dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages

Cachent-ils
des éclairs dans cette lavande
Des
insectes défont leurs amours violentes
Je
suis pris au filet des étoiles filantes
Comme
un marin qui meurt en mer en plein mois d'août

J'ai
retiré ce radium de la pechblende
Et
j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô
paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes
yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

Il
advint qu'un beau soir l'univers se brisa
Sur
des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi
je voyais briller au-dessus de la mer
Les
yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa


Les Yeux d'Elsa un poème de Louis Aragon

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L'Idéal de Charles Baudelaire


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Don Juan aux enfers de Charles Baudelaire


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Les Phares de Charles Baudelaire


Rubens, fleuve d'oubli, jardin de la paresse,
Oreiller
de chair fraîche où l'on ne peut aimer,
Mais
où la vie afflue et s'agite sans cesse,
Comme
l'air dans le ciel et la mer dans la mer ;

Léonard
de Vinci, miroir profond et sombre,
des anges charmants, avec un doux souris
Tout
chargé de mystère, apparaissent à l'ombre
Des
glaciers et des pins qui ferment leur pays ;

Rembrandt
, triste hôpital tout rempli de murmures,
Et
d'un grand crucifix décoré seulement,
la prière en pleurs s'exhale des ordures,
Et
d'un rayon d'hiver traversé brusquement ;

Michel-Ange
, lieu vague où l'on voit des hercules
Se
mêler à des Christs, et se lever tout droits
Des
fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent
leur suaire en étirant leurs doigts ;

Colères
de boxeur, impudences de faune,
Toi
qui sus ramasser la beauté des goujats,
Grand
cœur gonflé d'orgueil, homme débile et jaune,
Puget
, mélancolique empereur des forçats ;

Watteau
, ce carnaval où bien des cœurs illustres,
Comme
des papillons, errent en flamboyant,
Décors
frais et légers éclairés par des lustres
Qui
versent la folie à ce bal tournoyant ;

Goya
, cauchemar plein de choses inconnues,
De
fœtus qu'on fait cuire au milieu des sabbats,
De
vieilles au miroir et d'enfants toutes nues,
Pour
tenter les démons ajustant bien leurs bas ;

Delacroix
, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé
par un bois de sapins toujours vert,
sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent
, comme un soupir étouffé de Weber ;

Ces
malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces
extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont
un écho redit par mille labyrinthes ;
C
'est pour les cœurs mortels un divin opium !

C
'est un cri répété par mille sentinelles,
Un
ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C
'est un phare allumé sur mille citadelles,
Un
appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

Car
c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que
nous puissions donner de notre dignité
Que
cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge
Et
vient mourir au bord de votre éternité !

Les Phares un poème de Charles Baudelaire

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A celle qui est restée en France de Victor Hugo



Mets-toi sur ton séant, lève tes yeux, dérange
Ce drap glacé qui fait des plis sur ton front d'ange,
Ouvre tes mains, et prends ce livre : il est à toi.

Ce livre où vit mon âme, espoir, deuil, rêve, effroi,
Ce livre qui contient le spectre de ma vie,
Mes angoisses, mon aube, hélas ! de pleurs suivie,
L'ombre et son ouragan, la rose et son pistil,
Ce livre azuré, triste, orageux, d'où sort-il ?
D'où sort le blême éclair qui déchire la brume ?
Depuis quatre ans, j'habite un tourbillon d'écume ;
Ce livre en a jailli. Dieu dictait, j'écrivais ;
Car je suis paille au vent. Va ! dit l'esprit. Je vais.
Et, quand j'eus terminé ces pages, quand ce livre
Se mit à palpiter, à respirer, à vivre,
Une église des champs, que le lierre verdit,
Dont la tour sonne l'heure à mon néant, m'a dit :
Ton cantique est fini ; donne-le-moi, poëte.
- Je le réclame, a dit la forêt inquiète ;
Et le doux pré fleuri m'a dit : - Donne-le-moi.
La mer, en le voyant frémir, m'a dit : - Pourquoi
Ne pas me le jeter, puisque c'est une voile !
- C'est à moi qu'appartient cet hymne, a dit l'étoile.
- Donne-le-nous, songeur, ont crié les grands vents.
Et les oiseaux m'ont dit : - Vas-tu pas aux vivants
Offrir ce livre, éclos si loin de leurs querelles ?
Laisse-nous l'emporter dans nos nids sur nos ailes ! -
Mais le vent n'aura point mon livre, ô cieux profonds !
Ni la sauvage mer, livrée aux noirs typhons,
Ouvrant et refermant ses flots, âpres embûches ;
Ni la verte forêt qu'emplit un bruit de ruches ;
Ni l'église où le temps fait tourner son compas ;
Le pré ne l'aura pas, l'astre ne l'aura pas,
L'oiseau ne l'aura pas, qu'il soit aigle ou colombe,
Les nids ne l'auront pas ; je le donne à la tombe.

II

Autrefois, quand septembre en larmes revenait,
Je partais, je quittais tout ce qui me connaît,
Je m'évadais ; Paris s'effaçait ; rien, personne !
J'allais, je n'étais plus qu'une ombre qui frissonne,
Je fuyais, seul, sans voir, sans penser, sans parler,
Sachant bien que j'irais où je devais aller ;
Hélas ! je n'aurais pu même dire : Je souffre !
Et, comme subissant l'attraction d'un gouffre,
Que le chemin fût beau, pluvieux, froid, mauvais,
J'ignorais, je marchais devant moi, j'arrivais.
Ô souvenirs ! ô forme horrible des collines !
Et, pendant que la mère et la soeur, orphelines,
Pleuraient dans la maison, je cherchais le lieu noir
Avec l'avidité morne du désespoir ;
Puis j'allais au champ triste à côté de l'église ;
Tête nue, à pas lents, les cheveux dans la bise,
L'oeil aux cieux, j'approchais ; l'accablement soutient ;
Les arbres murmuraient : C'est le père qui vient !
Les ronces écartaient leurs branches desséchées ;
Je marchais à travers les humbles croix penchées,
Disant je ne sais quels doux et funèbres mots ;
Et je m'agenouillais au milieu des rameaux
Sur la pierre qu'on voit blanche dans la verdure.
Pourquoi donc dormais-tu d'une façon si dure
Que tu n'entendais pas lorsque je t'appelais ?

Et les pêcheurs passaient en traînant leurs filets,
Et disaient : Qu'est-ce donc que cet homme qui songe ?
Et le jour, et le soir, et l'ombre qui s'allonge,
Et Vénus, qui pour moi jadis étincela,
Tout avait disparu que j'étais encor là.
J'étais là, suppliant celui qui nous exauce ;
J'adorais, je laissais tomber sur cette fosse,
Hélas ! où j'avais vu s'évanouir mes cieux,
Tout mon coeur goutte à goutte en pleurs silencieux ;
J'effeuillais de la sauge et de la clématite ;
Je me la rappelais quand elle était petite,
Quand elle m'apportait des lys et des jasmins,
Ou quand elle prenait ma plume dans ses mains,
Gaie, et riant d'avoir de l'encre à ses doigts roses ;
Je respirais les fleurs sur cette cendre écloses,
Je fixais mon regard sur ces froids gazons verts,
Et par moments, ô Dieu, je voyais, à travers
La pierre du tombeau, comme une lueur d'âme !

Oui, jadis, quand cette heure en deuil qui me réclame
Tintait dans le ciel triste et dans mon coeur saignant,
Rien ne me retenait, et j'allais ; maintenant,
Hélas !... - Ô fleuve ! ô bois ! vallons dont je fus l'hôte,
Elle sait, n'est-ce pas ? que ce n'est pas ma faute
Si, depuis ces quatre ans, pauvre coeur sans flambeau,
Je ne suis pas allé prier sur son tombeau !

III

Ainsi, ce noir chemin que je faisais, ce marbre
Que je contemplais, pâle, adossé contre un arbre,
Ce tombeau sur lequel mes pieds pouvaient marcher,
La nuit, que je voyais lentement approcher,
Ces ifs, ce crépuscule avec ce cimetière,
Ces sanglots, qui du moins tombaient sur cette pierre,
Ô mon Dieu, tout cela, c'était donc du bonheur !

Dis, qu'as-tu fait pendant tout ce temps-là ? - Seigneur,
Qu'a-t-elle fait ? - Vois-tu la vie en vos demeures ?
A quelle horloge d'ombre as-tu compté les heures ?
As-tu sans bruit parfois poussé l'autre endormi ?
Et t'es-tu, m'attendant, réveillée à demi ?
T'es-tu, pâle, accoudée à l'obscure fenêtre
De l'infini, cherchant dans l'ombre à reconnaître
Un passant, à travers le noir cercueil mal joint,
Attentive, écoutant si tu n'entendais point
Quelqu'un marcher vers toi dans l'éternité sombre ?
Et t'es-tu recouchée ainsi qu'un mât qui sombre,
En disant : Qu'est-ce donc ? mon père ne vient pas !
Avez-vous tous les deux parlé de moi tout bas ?

Que de fois j'ai choisi, tout mouillés de rosée,
Des lys dans mon jardin, des lys dans ma pensée !
Que de fois j'ai cueilli de l'aubépine en fleur !
Que de fois j'ai, là-bas, cherché la tour d'Harfleur,
Murmurant : C'est demain que je pars ! et, stupide,
Je calculais le vent et la voile rapide,
Puis ma main s'ouvrait triste, et je disais : Tout fuit !
Et le bouquet tombait, sinistre, dans la nuit !
Oh ! que de fois, sentant qu'elle devait m'attendre,
J'ai pris ce que j'avais dans le coeur de plus tendre
Pour en charger quelqu'un qui passerait par là !

Lazare ouvrit les yeux quand Jésus l'appela ;
Quand je lui parle, hélas ! pourquoi les ferme-t-elle ?
serait donc le mal quand de l'ombre mortelle
L'amour violerait deux fois le noir secret,
Et quand, ce qu'un dieu fit, un père le ferait ?

IV

Que ce livre, du moins, obscur message, arrive,
Murmure, à ce silence, et, flot, à cette rive !
Qu'il y tombe, sanglot, soupir, larme d'amour !
Qu'il entre en ce sépulcre où sont entrés un jour
Le baiser, la jeunesse, et l'aube, et la rosée,
Et le rire adoré de la fraîche épousée,
Et la joie, et mon coeur, qui n'est pas ressorti !
Qu'il soit le cri d'espoir qui n'a jamais menti,
Le chant du deuil, la voix du pâle adieu qui pleure,
Le rêve dont on sent l'aile qui nous effleure !
Qu'elle dise : Quelqu'un est là ; j'entends du bruit !
Qu'il soit comme le pas de mon âme en sa nuit !

Ce livre, légion tournoyante et sans nombre
D'oiseaux blancs dans l'aurore et d'oiseaux noirs dans l'ombre,
Ce vol de souvenirs fuyant à l'horizon,
Cet essaim que je lâche au seuil de ma prison,
Je vous le confie, air, souffles, nuée, espace !
Que ce fauve océan qui me parle à voix basse,
Lui soit clément, l'épargne et le laisse passer !
Et que le vent ait soin de n'en rien disperser,
Et jusqu'au froid caveau fidèlement apporte
Ce don mystérieux de l'absent à la morte !

Ô Dieu ! puisqu'en effet, dans ces sombres feuillets,
Dans ces strophes qu'au fond de vos cieux je cueillais,
Dans ces chants murmurés comme un épithalame
Pendant que vous tourniez les pages de mon âme,
Puisque j'ai, dans ce livre, enregistré mes jours,
Mes maux, mes deuils, mes cris dans les problèmes sourds,
Mes amours, mes travaux, ma vie heure par heure ;
Puisque vous ne voulez pas encor que je meure,
Et qu'il faut bien pourtant que j'aille lui parler ;
Puisque je sens le vent de l'infini souffler
Sur ce livre qu'emplit l'orage et le mystère ;
Puisque j'ai versétoutes vos ombres, terre,
Humanité, douleur, dont je suis le passant ;
Puisque de mon esprit, de mon coeur, de mon sang,
J'ai fait l'âcre parfum de ces versets funèbres,
Va-t'en, livre, à l'azur, à travers les ténèbres !
Fuis vers la brume où tout à pas lents est conduit !
Oui, qu'il vole à la fosse, à la tombe, à la nuit,
Comme une feuille d'arbre ou comme une âme d'homme !
Qu'il roule au gouffre où va tout ce que la voix nomme !
Qu'il tombe au plus profond du sépulcre hagard,
A côté d'elle, ô mort ! et que là, le regard,
Près de l'ange qui dort, lumineux et sublime,
Le voie épanoui, sombre fleur de l'abîme !

V

Ô doux commencements d'azur qui me trompiez,
Ô bonheurs ! je vous ai durement expiés !
J'ai le droit aujourd'hui d'être, quand la nuit tombe,
Un de ceux qui se font écouter de la tombe,
Et qui font, en parlant aux morts blêmes et seuls,
Remuer lentement les plis noirs des linceuls,
Et dont la parole, âpre ou tendre, émeut les pierres,
Les grains dans les sillons, les ombres dans les bières,
La vague et la nuée, et devient une voix
De la nature, ainsi que la rumeur des bois.
Car voilà, n'est-ce pas, tombeaux ? bien des années,
Que je marche au milieu des croix infortunées,
Échevelé parmi les ifs et les cyprès,
L'âme au bord de la nuit, et m'approchant tout près,
Et que je vais, courbé sur le cercueil austère,
Questionnant le plomb, les clous, le ver de terre
Qui pour moi sort des yeux de la tête de mort,
Le squelette qui rit, le squelette qui mord,
Les mains aux doigts noueux, les crânes, les poussières,
Et les os des genoux qui savent des prières !

Hélas ! j'ai fouillé tout. J'ai voulu voir le fond.
Pourquoi le mal en nous avec le bien se fond,
J'ai voulu le savoir. J'ai dit : Que faut-il croire ?
J'ai creusé la lumière, et l'aurore, et la gloire,
L'enfant joyeux, la vierge et sa chaste frayeur,
Et l'amour, et la vie, et l'âme, - fossoyeur.

Qu'ai-je appris ? J'ai, pensif , tout saisi sans rien prendre ;
J'ai vu beaucoup de nuit et fait beaucoup de cendre.
Qui sommes-nous ? que veut dire ce mot : Toujours ?
J'ai tout enseveli, songes, espoirs, amours,
Dans la fosse que j'ai creusée en ma poitrine.
Qui donc a la science ? où donc est la doctrine ?
Oh ! que ne suis-je encor le rêveur d'autrefois,
Qui s'égarait dans l'herbe, et les prés, et les bois,
Qui marchait souriant, le soir, quand le ciel brille,
Tenant la main petite et blanche de sa fille,
Et qui, joyeux, laissant luire le firmament,
Laissant l'enfant parler, se sentait lentement
Emplir de cet azur et de cette innocence !

Entre Dieu qui flamboie et l'ange qui l'encense,
J'ai vécu, j'ai lutté, sans crainte, sans remord.
Puis ma porte soudain s'ouvrit devant la mort,
Cette visite brusque et terrible de l'ombre.
Tu passes en laissant le vide et le décombre,
Ô spectre ! tu saisis mon ange et tu frappas.
Un tombeau fut dès lors le but de tous mes pas.

VI

Je ne puis plus reprendre aujourd'hui dans la plaine
Mon sentier d'autrefois qui descend vers la Seine ;
Je ne puis plus aller où j'allais ; je ne puis,
Pareil à la laveuse assise au bord du puits,
Que m'accouder au mur de l'éternel abîme ;
Paris m'est éclipsé par l'énorme Solime ;
La haute Notre-Dame à présent, qui me luit,
C'est l'ombre ayant deux tours, le silence et la nuit,
Et laissant des clartés trouer ses fatals voiles ;
Et je vois sur mon front un panthéon d'étoiles ;
Si j'appelle Rouen, Villequier, Caudebec,
Toute l'ombre me crie : Horeb, Cédron, Balbeck !
Et, si je pars, m'arrête à la première lieue,
Et me dit: Tourne-toi vers l'immensité bleue !
Et me dit : Les chemins où tu marchais sont clos.
Penche-toi sur les nuits, sur les vents, sur les flots !
A quoi penses-tu donc ? que fais-tu, solitaire ?
Crois-tu donc sous tes pieds avoir encor la terre ?
vas-tu de la sorte et machinalement ?
Ô songeur ! penche-toi sur l'être et l'élément !
Écoute la rumeur des âmes dans les ondes !
Contemple, s'il te faut de la cendre, les mondes ;
Cherche au moins la poussière immense, si tu veux
Mêler de la poussière à tes sombres cheveux,
Et regarde, en dehors de ton propre martyre,
Le grand néant, si c'est le néant qui t'attire !
Sois tout à ces soleils où tu remonteras !
Laisse là ton vil coin de terre. Tends les bras,
Ô proscrit de l'azur, vers les astres patries !
Revois-y refleurir tes aurores flétries ;
Deviens le grand oeil fixe ouvert sur le grand tout.
Penche-toi sur l'énigme où l'être se dissout,
Sur tout ce qui naît, vit, marche, s'éteint, succombe,
Sur tout le genre humain et sur toute la tombe !

Mais mon coeur toujours saigne et du même côté.
C'est en vain que les cieux, les nuits, l'éternité,
Veulent distraire une âme et calmer un atome.
Tout l'éblouissement des lumières du dôme
M'ôte-t-il une larme ? Ah ! l'étendue a beau
Me parler, me montrer l'universel tombeau,
Les soirs sereins, les bois rêveurs, la lune amie ;
J'écoute, et je reviens à la douce endormie.

VII

Des fleurs ! oh ! si j'avais des fleurs ! si Je pouvais
Aller semer des lys sur ces deux froids chevets !
Si je pouvais couvrir de fleurs mon ange pâle !
Les fleurs sont l'or, l'azur, l'émeraude, l'opale !
Le cercueil au milieu des fleurs veut se coucher ;
Les fleurs aiment la mort, et Dieu les fait toucher
Par leur racine aux os, par leur parfum aux âmes !
Puisque je ne le puis, aux lieux que nous aimâmes,
Puisque Dieu ne veut pas nous laisser revenir,
Puisqu'il nous fait lâcher ce qu'on croyait tenir,
Puisque le froid destin, dans ma geôle profonde,
Sur la première porte en scelle une seconde,
Et, sur le père triste et sur l'enfant qui dort,
Ferme l'exil après avoir fermé la mort,
Puisqu'il est impossible à présent que je jette
Même un brin de bruyère à sa fosse muette,
C'est bien le moins qu'elle ait mon âme, n'est-ce pas ?
Ô vent noir dont j'entends sur mon plafond le pas !
Tempête, hiver, qui bats ma vitre de ta grêle !
Mers, nuits ! et je l'ai mise en ce livre pour elle !

Prends ce livre ; et dis-toi : Ceci vient du vivant
Que nous avons laissé derrière nous, rêvant.
Prends. Et, quoique de loin, reconnais ma voix, âme !
Oh ! ta cendre est le lit de mon reste de flamme ;
Ta tombe est mon espoir, ma charité, ma foi ;
Ton linceul toujours flotte entre la vie et moi.
Prends ce livre, et fais-en sortir un divin psaume !
Qu'entre tes vagues mains il devienne fantôme !
Qu'il blanchisse, pareil à l'aube qui pâlit,
A mesure que l'oeil de mon ange le lit,
Et qu'il s'évanouisse, et flotte, et disparaisse,
Ainsi qu'un âtre obscur qu'un souffle errant caresse,
Ainsi qu'une lueur qu'on voit passer le soir,
Ainsi qu'un tourbillon de feu de l'encensoir,
Et que, sous ton regard éblouissant et sombre,
Chaque page s'en aille en étoiles dans l'ombre !

VIII

Oh ! quoi que nous fassions et quoi que nous disions,
Soit que notre âme plane au vent des visions,
Soit qu'elle se cramponne à l'argile natale,
Toujours nous arrivons à ta grotte fatale,
Gethsémani ! qu'éclaire une vague lueur !
Ô rocher de l'étrange et funèbre sueur !
Cave où l'esprit combat le destin ! ouverture
Sur les profonds effrois de la sombre nature !
Antre d'où le lion sort rêveur, en voyant
Quelqu'un de plus sinistre et de plus effrayant,
La douleur, entrer, pâle, amère, échevelée !
Ô chute ! asile ! ô seuil de la trouble vallée
D'où nous apercevons nos ans fuyants et courts,
Nos propres pas marqués dans la fange des jours,
L'échelle où le mal pèse et monte, spectre louche,
L'âpre frémissement de la palme farouche,
Les degrés noirs tirant en bas les blancs degrés,
Et les frissons aux fronts des anges effarés !

Toujours nous arrivons à cette solitude,
Et, là, nous nous taisons, sentant la plénitude !

Paix à l'ombre ! Dormez ! dormez ! dormez ! dormez !
Êtres, groupes confus lentement transformés !
Dormez, les champs ! dormez, les fleurs ! dormez, les tombes !
Toits, murs, seuils des maisons, pierres des catacombes,
Feuilles au fond des bois, plumes au fond des nids,
Dormez ! dormez, brins d'herbe, et dormez, infinis !
Calmez-vous, forêt, chêne, érable, frêne, yeuse !
Silence sur la grande horreur religieuse,
Sur l'océan qui lutte et qui ronge son mors,
Et sur l'apaisement insondable des morts !
Paix à l'obscurité muette et redoutée,
Paix au doute effrayant, à l'immense ombre athée,
A toi, nature, cercle et centre, âme et milieu,
Fourmillement de tout, solitude de Dieu !
Ô générations aux brumeuses haleines,
Reposez-vous ! pas noirs qui marchez dans les plaines !
Dormez, vous qui saignez ; dormez, vous qui pleurez !
Douleurs, douleurs, douleurs, fermez vos yeux sacrés !
Tout est religion et rien n'est imposture.
Que sur toute existence et toute créature,
Vivant du souffle humain ou du souffle animal,
Debout au seuil du bien, croulante au bord du mal,
Tendre ou farouche, immonde ou splendide, humble ou grande,
La vaste paix des cieux de toutes parts descende !
Que les enfers dormants rêvent les paradis !
Assoupissez-vous, flots, mers, vents, âmes, tandis
Qu'assis sur la montagne en présence de l'Être,
Précipice où l'on voit pêle-mêle apparaître
Les créations, l'astre et l'homme, les essieux
De ces chars de soleil que nous nommons les cieux,
Les globes, fruits vermeils des divines ramées,
Les comètes d'argent dans un champ noir semées,
Larmes blanches du drap mortuaire des nuits,
Les chaos, les hivers, ces lugubres ennuis,
Pâle, ivre d'ignorance, ébloui de ténèbres,
Voyant dans l'infini s'écrire des algèbres,
Le contemplateur, triste et meurtri, mais serein,
Mesure le problème aux murailles d'airain,
Cherche à distinguer l'aube à travers les prodiges,
Se penche, frémissant, au puits des grands vertiges,
Suit de l'oeil des blancheurs qui passent, alcyons,
Et regarde, pensif, s'étoiler de rayons,
De clartés, de lueurs, vaguement enflammées,
Le gouffre monstrueux plein d'énormes fumées.

Guernesey, 2 novembre 1855, jour des morts.

A celle qui est restée en France un poème de Victor Hugo

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Victor Hugo (n° 427)  Voter pour ce poème853 votes

L'anneau d'Hans Carvel de Jean de La Fontaine


Hans Carvel prit sur ses vieux ans
Femme
jeune en toute manière;
Il
prit aussi soucis cuisants;
Car
l'un sans l'autre ne va guère.

Babeau
(c'est la jeune femelle, Fille du bailli Concordat)
Fut
du bon poil, ardente, et belle
Et
propre à l'amoureux combat.
Carvel
craignant de sa nature
Le
cocuage et les railleurs,
Alléguait
à la créature

Et
la Légende, et l'Ecriture,
Et
tous les livres les meilleurs:
Blâmait
les visites secrètes;
Frondait
l'attirail des coquettes,
Et
contre un monde de recettes,
Et
de moyens de plaire aux yeux,

Invectivait
tout de son mieux.
A
tous ces discours la galande
Ne
s'arrêtait aucunement;
Et
de sermons n'était friande
A
moins qu'ils fussent d'un amant.
Cela
faisait que le bon sire

Ne
savait tantôt plus qu'y dire,
Eut
voulu souvent être mort.
Il
eut pourtant dans son martyre
Quelques
moments de réconfort:
L
'histoire en est très véritable.
Une
nuit, qu'ayant tenu table,

Et
bu force bon vin nouveau,
Carvel
ronflait près de Babeau,
Il
lui fut avis que le diable
Lui
mettait au doigt un anneau,
Qu
'il lui disait..: Je sais la peine
Qui
te tourmente, et qui te gène ;

Carvel
, j'ai pitié de ton cas,
Tiens
cette bague, et ne la lâches.
Car
tandis qu'au doigt tu l'auras,
Ce
que tu crains point ne seras,
Point
ne seras sans que le saches.
Trop
ne puis vous remercier,

Dit
Carvel, la faveur est grande.
Monsieur
Satan, Dieu vous le rende,
Grand
merci Monsieur l'aumônier
Là-dessus
achevant son somme,
Et
les yeux encore aggraves,
Il
se trouva que le bon homme

Avait
le doigt ou vous savez.

L'anneau d'Hans Carvel un poème de Jean de La Fontaine

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Jean de La Fontaine (n° 392)  Voter pour ce poème379 votes

Namouna - Chant deuxième de Alfred de Musset


Qu'est-ce que l'amour ?
L'échange de deux fantaisies
Et le contact de deux épidermes
Chamfort

I


Eh
bien ! en vérité, les sots auront beau dire,
Quand
on n'a pas d'argent, c'est amusant d'écrire.
Si
c'est un passe-temps pour se désennuyer,

Il
vaut bien la bouillotte ; et, si c'est un métier,
Peut-être
qu'après tout ce n'en est pas un pire
Que
fille entretenue, avocat ou portier
 

II


J
'aime surtout les vers, cette langue immortelle.
C
'est peut-être un blasphème, et je le dis tout bas
Mais
je l'aime à la rage. Elle a cela pour elle
Que
les sots d'aucun temps n'en ont pu faire cas,

Qu
'elle nous vient de Dieu, — qu'elle est limpide et belle,
Que
le monde l'entend, et ne la parle pas.
 

III


Eh
bien ! Sachez-le donc, vous qui voulez sans cesse
Mettre
votre scalpel dans un couteau de bois
Vous
qui cherchez l'auteur à de certains endroits,
Comme
un amant heureux cherche, dans son ivresse
Sur
un billet d'amour les pleurs de sa maîtresse,

Et
rêve, en le lisant, au doux son de sa voix.
 

IV


Sachez-le
, — c'est le cœur qui parle et qui soupire
Lorsque
la main écrit, — c'est le cœur qui se fond ;
C
'est le cœur qui s'étend, se découvre et respire
Comme
un gai pèlerin sur le sommet d'un mont
Et
puissiez-vous trouver, quand vous en voudrez rire
À
dépecer nos vers le plaisir qu'ils nous font !

 

V


Qu
'importe leur valeur ? La muse est toujours belle,
Même
pour l'insensé, même pour l'impuissant ;
Car
sa beauté pour nous, c'est notre amour pour elle.
Mordez
et croassez, corbeaux, battez de l'aile ;
Le
poète est au ciel, et lorsqu'en vous poussant
Il
vous y fait monter, c'est qu'il en redescend

 

VI

Allez
, — exercez-vous, — débrouillez la quenouille,
Essoufflez-vous
à faire un bœuf d'une grenouille
Avant
de lire un livre, et de dire : J'y crois !
Analysez
la plaie, et fourrez-y les doigts ;
Il
faudra de tout temps que l'incrédule y fouille,
Pour
savoir si son Christ est monté sur la croix

 

VII


Eh
, depuis quand un livre est-il donc autre chose
Que
le rêve d'un jour qu'on raconte un instant ;
Un
Oiseau qui gazouille et s'envole ; — une rose
Qu
'on respire et qu'on jette, et qui meurt en tombant ;
Un
ami qu'on aborde, avec lequel on cause,
Moitié
lui répondant, et moitié l'écoutant ?

 

VIII


Aujourd
'hui' par exemple, il plait à ma cervelle
De
rimer en sixains le conte que voici,
Va-t-on
le maltraiter et lui chercher querelle ?
Est-ce
sa faute, à lui, si je l'écris ainsi ?
Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle.
Vous
ne savez donc pas qu'il imitait Pulci ?

 

IX


Lisez
les Italiens, vous verrez s'il les vole.
Rien
n'appartient à rien, tout appartient à tous.
Il
faut être ignorant comme un maître d'école
Pour
se flatter de dire une seule parole
Que
personne ici-bas n'ait pu dire avant vous.
C
'est imiter quelqu'un que de planter des choux.
 

X



Ah !
pauvre Laforêt, qui ne savais pas lire,
Quels
vigoureux soufflets ton nom seul a donnés
Au
peuple travailleur des discuteurs damnés !
Molière
t'écoutait lorsqu'il venait d'écrire
Quel
mépris des humains dans le simple et gros rire
Dont
tu lui baptisais ses hardis nouveau-nés !
 

XI


Il
ne te lisait pas, dit-on, les vers d'Alceste ;
Si
je les avais faits, je te les aurais lus.
L
'esprit et les bons mots auraient été perdus ;
Mais
les meilleurs accords de l'instrument céleste
Seraient
allés au cœur comme ils en sont venus.
J
'aurais dit aux bavards du siècle : A vous le reste
 

XII


Pourquoi
donc les amants veillent-ils nuit et jour ?
Pourquoi
donc le poète aime-t-il sa souffrance ?
Que
demandent-ils donc tous les deux en retour ?
Une
larme, ô mon Dieu, voilà leur récompense ;
Voilà
pour eux le ciel ; la gloire et l'éloquence,
Et
par là le génie est semblable à l'amour.

 

XIII

Mon
premier chant est fait. — Je viens de le relire.
J
'ai bien mal expliqué ce que je voulais dire ;
Je
n'ai pas dit un mot de ce que j'aurais dit
Si
j'avais fait un plan une heure avant d'écrire ;
Je
crève de dégoût, de rage et de dépit
Je
crois en vérité que j'ai fait de l'esprit

 

XIV

Deux
sortes de roués existent sur la terre :
L
'an, beau comme Satan, froid comme la vipère,
Hautain
, audacieux, plein d'imitation,
Ne
laissant palpiter sur son cœur solitaire
Que
l'écorce d'un homme et de la passion ;
Faisant
un manteau d'or à son ambition ;

 

XV

Corrompant
sans plaisir, amoureux de lui-même,
Et
, pour s'aimer toujours, voulant toujours qu'on l'aime ;
Regardant
au soleil son ombre se mouvoir ;
Dès
qu'une source est pure, et que l'on peut s'y voir,
Venant
comme Narcisse y pencher son front blême,
Et
chercher la douleur pour s'en faire un miroir.

 

XVI
<
br> Son
idéal, c'est lui -Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,
Il
se regarde vivre, et s'écoute parler.
Car
il faut que demain on dise, quand il passe :
Cet homme que voilà, c'est Robert Lovelace
Autour
de ce mot-là le monde peut rouler ;
Il
est l'axe du monde, et lui permet d'aller.

 

XV


Avec
lui ni procès, ni crainte, ni scandale.
Il
jette un drap mouillé sur son père qui râle ;
Il
rôde, en chuchotant, sur la pointe du pied.
Un
amant plus sincère, à la main plus loyale,
Peut
serrer une main trop fort, et l'effrayer ;
Mais
lui, n'ayez pas peur de lui, c'est son métier.

 

XVIII

Qui
pourrait se vanter d'avoir surpris son âme ?
L
'étude de sa vie est d'en cacher le fond...
On
en parle, — on en pleure, — on en rit, qu'en voit on :
Quelques
duels oubliés, quelques soupirs de femme,
Quelque
joyau de prix sur une épaule infâme,
Quelque
croix de bois noir sur un tombeau sans nom.

 

XIX

Mais
comme tout se tait dès qu'il vient à paraître !
Clarisse
l'aperçoit, et commence à souffrir.
Comme
il est beau ! brillants comme il s'annonce en maître !
Si
Clarisse s'indigne et tarde à consentir,
Il
dira qu'il se tue-il se tuera peut-être ;

Mais
Clarisse aime mieux le sauver, et mourir.
 

XX

C
'est le roué sans cœur, le spectre à double face,
A
la patte de tigre, aux serres de vautour,
Le
roué sérieux qui n'eut jamais d'amour ;
Méprisant
la douleur comme la populace ;
Disant
au genre humain de lui laisser son jour-

Et
qui serait César, s'il n'était Lovelace
 

XXI

Ne
lui demandez pas s'il est heureux ou non ;
Il
n'en sait rien lui-même, il est ce qu'il doit être.
Il
meurt silencieux, tel que Dieu l'a fait naître
L
'antilope aux yeux bleus est plus tendre peut-être
Que
le roi des forêts ; mais le lion répond

Qu
'il n'est pas antilope, et qu'il a nom : lion.
 

XXII

Voilà
l'homme d'un siècle, et l'étoile polaire
Sur
qui les écoliers fixent leurs yeux ardents,
L
'homme dont Robertson fera le commentaire,
Qui
donnera sa vie à lire à nos enfants
Ses
crimes noirciront un large bréviaire,
Qui
brûlera les mains et les cœurs de vingt ans.

 

XXIII

Quant
au roué Français, au don Juan ordinaire,
Ivre
, riche, joyeux, raillant l'homme de pierre,
Ne
demandant partout qu'à trouver le vin bon,
Bernant
monsieur Dimanche, et disant à son père
Qu
'il serait mieux assis pour lui faire un sermon,
C
'est l'ombre d'un roué qui ne vaut pas Valmont.
 

XXIV


Il
en est un plus grand, plus beau, plus poétique,
Que
personne n'a fait, que Mozart a rêvé,
Qu
'Hoffmann a vu passer, au son de la musique,
Sous
un éclair divin de sa nuit fantastique,
Admirable
portrait qu'il n'a point achevé,
Et
que de notre temps Shakspeare aurait trouvé.
 

XXV

Un
jeune homme est assis au bord d'une prairie,

Pensif
comme l'amour, beau comme le génie ;
Sa
maîtresse enivrée est prête à s'endormir.
Il
vient d'avoir vingt ans, son cœur vient de s'ouvrir.
Rameau
tremblant encor de l'arbre de la vie,
Tombé
, comme le Christ, pour aimer et souffrir
 

XXVI

Le
voilà se noyant dans des larmes de femme,
Devant
cette nature aussi belle que lui ;

Pressant
le monde entier sur son cœur qui se pâme,
Faible
, et, comme le lierre, ayant besoin d'autrui ;
Et
ne le cachant pas, et suspendant son âme,
Comme
un luth éolien, aux lèvres de la Nuit.
 

XXVII

Le
voilà demandant pourquoi son cœur soupire,
Jurant
, les yeux en pleurs, qu'il ne désire rien ;

Caressant
sa maîtresse, et des sons de sa lyre
Egayant
son sommeil comme un ange gardien ;
Tendant
sa coupe d'or à ceux qu'il voit sourire,
Voulant
voir leur bonheur pour y chercher le sien.
 

XXVIII

Le
voilà, jeune et beau, sous le ciel de la France,
Déjà
riche à vingt ans comme un enfouisseur ;

Portant
sur la nature un cœur plein d'espérance,
Aimant
, aimé de tous, ouvert comme une fleur ;
Si
candide et si frais que l'ange d'innocence
Baiserait
sur son front la beauté de son cœur
 

XXIX

Le
voilà, regardez, devinez-lui sa vie.
Quel
sort peut-on prédire à cet enfant du ciel ?

L
'amour en l'approchant jure d'être éternel ;
Le
hasard pense à lui, — la sainte poésie
Retourne
en souriant sa coupe d'ambroisie
Sur
ses cheveux plus doux et plus blonds que le miel.
 

XXX

Ce
palais, c'est le sien ; — le serf et la campagne
Sont
à lui ; — la forêt, le fleuve et la montagne

Ont
retenu son nom en écoutant l'écho.
C
'est à lui le village, et le pâle troupeau
Des
moines. — Quand il passe et traverse un hameau,
Le
bon ange du lieu se lève et l'accompagne.
 

XXXI

Quatre
filles de prince ont demandé sa main.
Sachez
que s'il voulait la reine pour maîtresse,
Et
trois palais de plus, il les aurait demain !

Qu
'un juif deviendrait chauve à compter sa richesse,
Et
qu'il pourrait jeter, sans que rien en paraisse
Les
blés de ses moissons aux oiseaux du chemin.
 

XXXII

Eh
bien ! cet homme-là vivra dans les tavernes
Entre
deux charbonniers autour d'un poêle assis ;
La
poudre noircira sa barbe et ses sourcils ;

Vous
le verrez un jour, tremblant et les yeux ternes
Venir
dans son manteau dormir sous les lanternes,
La
face ensanglantée et les coudes noircis.
 

XXXIII

Vous
le verrez sauter sur l'échelle dorée,
Pour
courir dans un bouge au sortir d'un boudoir,
Portant
sa lèvre ardente à la prostituée,
Avant
qu'à son balcon done Elvire éplorée,

Dans
la profonde nuit croyant encor le voir,
Ait
cessé d'agiter sa lampe et son mouchoir.
 

XXXIV

Vous
le verrez, laquais pour une chambrière,
Cachant
sous ses habits son valet grelottant ;
Vous
le verrez, tranquille et froid comme une pierre,
Pousser
dans les ruisseaux le cadavre d'un père,
Et
laisser le vieillard traîner ses mains de sang

Sur
des murs chauds encor du viol de son enfant.
 

XXXV

Que
direz-vous alors ? Ah ! vous croirez peut-être
Que
le monde a blessé ce cœur vaste et hautain,
Que
c'est quelque Lara qui se sent méconnaître,
Que
l'homme a mal jugé, qui sait ce qu'il peut être,
Et
qui, s'apercevant qu'il le serait en vain,

Rend
haine contre haine et dédain pour dédain.
 

XXXVI

Eh
bien ! vous vous trompez. — Jamais personne au monde
N
'a pensé moins que lui qu'il c'`ait oublié.
Jamais
il n'a frappé sans qu'on ne lui réponde ;
Jamais
il n'a senti l'inconstance de l'onde,
Et
jamais il n'a vu se dresser sous son pié

Le
vivace serpent de la fausse amitié.
 

XXXVII

Que
dis-je ? tel qu'il est, le monde l'aime encore ;
Il
n'a perdu chez lui ni ses biens ni son rang.
Devant
Dieu, devant tous, il s'assoit à son banc.
Ce
qu'il a fait de mal, personne ne l'ignore ;
On
connaît son génie, on l'admire, on l'honore. —

Seulement
, voyez-vous, cet homme, c'est don Juan.
 

XXXVIII

Oui
, don Juan. Le voilà, ce nom que tout répète,
Ce
nom mystérieux que tout l'univers prend,
Dont
chacun vient parler, et que nul ne comprend ;
Si
vaste et si puissant qu'il n'est pas de poète
Qui
ne l'ait soulevé dans son cœur et sa tête,
Et
pour l'avoir tenté ne soit resté plus grand.

 

XXXIX

Insensé
que je suis ! que fais-je ici moi-même ?
Était-ce
donc mon tour de leur parler de toi,
Grande
ombre, et d'où viens-tu pour tomber jusqumoi ?
C
'est qu'avec leurs horreurs, leur doute et leur blasphème
Pas
un d'eux ne t'aimait, don Juan ; et moi, je t'aime

Comme
le vieux Blondel aimait son pauvre roi.
 

XL

Oh !
qui me jettera sur ton coursier rapide !
Oh !
qui me prêtera le manteau voyageur,
Pour
te suivre en pleurant, candide corrupteur !
Qui
me déroulera cette liste homicide,

Cette
liste d'amour si remplie et si vide,
Et
que ta main peuplait des oublis de ton cœur !
 

XLI

Trois
mille noms charmants ! Trois mille noms de femme !
Pas
un qu'avec des pleurs tu n'aies balbutié !
Et
ce foyer d'amour qui dévorait ton âme,

Qui
lorsque tu mourus, de tes veines de flamme
Remonta
dans le ciel comme un ange oublié,
De
ces trois mille amours pas un qui l'ait noyé !
 

XLII

Elles
t'aimaient pourtant, ces filles insensées
Que
sur ton cœur de fer tu pressas tour à tour ;
Le
vent qui t'emportait les avait traversées ;

Elles
t'aimaient, don Juan, ces pauvres délaissées
Qui
couvraient de baisers l'ombre de ton amour,
Qui
te donnaient leur vie, et qui n'avaient qu'un jour !
 

XLIII

Mais
toi, spectre énervé, toi, que faisais-tu d'elles ?
Ah !
massacre et malheur ! tu les aimais aussi,

Toi !
croyant toujours voir sur tes amours nouvelles
Se
lever le soleil de tes nuits éternelles,
Te
disant chaque soir : Peut-être le voici
Et
l'attendant toujours, et vieillissant ainsi !
 

XLIV

Demandant
aux forêts, à la mer, à la plaine,
Aux
brises du matin, à toute heure, à tout lieu,

La
femme de ton âme et de ton premier vœu !
Prenant
pour fiancée un rêve, une ombre vaine,
Et
fouillant dans le cœur d'une hécatombe humaine,
Prêtre
désespéré, pour y chercher ton Dieu.
 

XLV

Et
que voulais-tu donc ?-Voilà ce que le monde
Au
bout de trois cents ans demande encor tout bas

Le
sphinx aux yeux perçants attend qu'on lui réponde
Ils
savent compter l'heure, et que leur terre est ronde
Ils
marchent dans leur ciel sur le bout d'un compas'
Mais
ce que tu voulais, ils ne le savent pas.
 

XLVI

Quelle est donc, disent-ils,. cette femme inconnue,
Qui
seule eût mis la main au frein de son coursier ?
Qu
'il appelait toujours et qui n'est pas venue ?

l'avait-il trouvée ? où l'avait-il perdue ?
Et
quel nœud si puissant avait su les lier,
Que
, n'ayant pu venir, il n'ait pu l'oublier ?
 

XLVII

N
'en était-il pas une, ou plus noble, ou plus belle,
Parmi
tant de beautés, qui, de loin ou de près,
De
son vague idéal eût du moins quelques traits ?

Que
ne la gardait-il ! qu'on nous dise laquelle.
Toutes
lui ressemblaient, — ce n'était jamais elle,
Toutes
lui ressemblaient, don Juan, et tu marchais !
 

XLVIII

Tu
ne t'es pas lassé de parcourir la terre !
Ce
vain fantôme, à qui Dieu t'avait envoyé,
Tu
n'en as pas brisé la forme sous ton pied !

Tu
n'es pas remonté, comme l'aigle à son aire
Sans
avoir sa pâture, ou comme le tonnerre
Dans
sa nue aux flancs d'or, sans avoir foudroyé !
 

XLIX

Tu
n'as jamais médit de ce monde stupide
Qui
te dévisageait d'un regard hébété ;
Tu
l'as vu, tel qu'il est, dans sa difformité ;

Et
tu montais toujours cette montagne aride,
Et
tu suçais toujours, plus jeune et plus aride,
Les
mamelles d'airain de la Réalité.
 

L

Et
la vierge aux yeux bleus, sur la souple ottomane,
Dans
ses bras parfumés te berçait mollement ;
De
la fille de roi jusqu'à la paysanne
Tu
ne méprisais rien, même la courtisane,

À
qui tu disputais son misérable amant ;
Mineur
, qui dans un puits cherchais un diamant.
 

LI

Tu
parcourais Madrid, Paris, Naple et Florence ;
Grand
seigneur aux palais, voleur aux carrefours ;
Ne
comptant ni l'argent, ni les nuits, ni les jours ;

Apprenant
du passant à chanter sa romance ;
Ne
demandant à Dieu, pour aimer l'existence,
Que
ton large horizon et tes larges amours.
 

LII

Tu
retrouvais partout la vérité hideuse,
Jamais
ce qu'ici-bas cherchaient tes vœux ardents,
Partout
l'hydre éternel qui te montrait les dents ;

Et
poursuivant toujours ta vie aventureuse,
Regardant
sous tes pieds cette mer orageuse,
Tu
te disais tout bas : Ma perle est là dedans.
 

LIII

Tu
mourus plein d'espoir dans ta route infinie,
Et
te souciant peu de laisser ici-bas
Des
larmes et du sang aux traces de tes pas.
Plus
vaste que le ciel et plus grand que la vie,

Tu
perdis ta beauté, ta gloire et ton génie
Pour
un être impossible, et qui n'existait pas.
 

LIV

Et
le jour que parut le convive de pierre,
Tu
vins à sa rencontre, et lui tendis la main ;
Tu
tombas foudroyé sur ton dernier festin :
Symbole
merveilleux de l'homme sur la terre,

Cherchant
de ta main gauche à soulever ton verre
Abandonnant
ta droite à celle du Destin !
 

LV

Maintenant
, c'est à toi, lecteur, de reconnaître
Dans
quel gouffre sans fond peut descendre ici-bas
Le
rêveur insensé qui voudrait d'un tel maître.
Je
ne dirai qu'un mot, et tu le comprendras :

Ce
que don Juan aimait, Hassan l'aimait peut-être ;
Ce
que don Juan cherchait, Hassan n'y croyait pas.

Namouna - Chant deuxième un poème de Alfred de Musset

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Poème de l'amour de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles


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Poème de l'amour de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles


Il faudra bien pourtant que le jour vienne, un jour,
je ne pourrai plus t'aimer,
mon coeur sera dur, mon esprit sombre et sourd,
Ma
main froide et mes yeux fermés !

Cet
inutile effort pour ne pas te quitter,
Ce
vain espoir de vivre encor,
L
'horreur de déserter ma place à ton côté,
C
'est cela, rien d'autre, la mort !

Ce
n'est plus cette angoisse et ce scandale altier.
De
sombrer dans un noir séjour,
De
ne plus se sentir robuste et de moitié
Dans
tous les mouvements du jour !

Ce
n'est plus ce regret et ce décent orgueil
D
'adresser aux cieux constellés
L
'adieu méditatif et stupéfait d'un oeil
Qui
fut à leurs astres mêlé,

-
Mais n'être plus, parmi les humains inconnus,
Qui
vont chacun à leur labeur,
La
main forte et fidèle où tes doigts ont tenu,
Le
sein où s'est posé ton coeur;

N
'être plus le secret qui dit: C'est moi qui prends
Ce
qui te tourmente et te nuit;
N
'être plus ce désir anxieux et souffrant
Qui
songe à ton sommeil, la nuit;

N
'être plus ce brasier, qui tient ses feux couverts,
Dont
parfois tu n'as pas besoin !
Hais
qui saurait t'offrir un brûlant univers,
Si
tes voeux réclamaient ce soin.

N
'avoir plus, - ayant tout acquis et possédé,
-
Cette tâche, modeste enfin,
De
pouvoir, sans emphase, être prête à t'aider
Quand
ton esprit a soif et faim,

Voilà
ce qui m'effraie et comble de douleur
Une
âme à présent sans fierté.
Car
j'ai vraiment rendu de suffisants honneurs
Aux
cieux inhumains de l'été !...

Poème de l'amour un poème de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles

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Poème de l'amour de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles


J'ai perdu l'univers puisque tu me suffis,
Je
vois qu'il appartient aux autres; quelquefois
Je
songe à la grandeur que l'espace eut en moi,
Mais
j'ai quitté l'azur à cause que tu vis.

Je
regarde et j'entends les secrets mouvements
De
l'infini, des sons, des parfums, des couleurs;
Mais
l'air, l'arbre, les monts ne sont qu'un vêtement
Que
j'écarte des doigts comme une humble vapeur,
Pour
que tu restes seul parmi les éléments
À
vivre dans la vie ainsi que dans mon coeur...

Poème de l'amour un poème de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles

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Poème de l'amour de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles


Je croyais que l'amour c'était toi seul. J'entends
Soudain
l'étrange et pur silence du printemps !
Le
soir n'arrive point à l'heure coutumière :
Ce
doux prolongement de rêveuse lumière
Est
comme un messager qui dans le drame accourt
Et
puis d'abord se tait. - Je croyais que l'amour
C
'était toi seul, avec, serrés sur ton visage,
La
musique, les cieux, les climats, les voyages.
Mais
plus énigmatique, et plus réelle aussi,
Le
doigt levé, ainsi que, Saint Jean, de Vinci,
Écoutant
je ne sais quelle immense nouvelle,
L
'heure, qui se maintient et lentement chancelle,
Me
fixe d'un regard où les siècles ont mis
Le
secret fraternel à mon esprit promis...

Le
vent s'essaye et tombe. Au loin un chien aboie.

Toi
qui fus la douleur dont j'avais fait ma joie,
Toi
par qui je portais, mendiant, un trésor,
Qui
fus mon choix soudain et pourtant mon effort,
Toi
que mon coeur vantait, en appelant sa chance
Cette
ardente, servile, oppressante souffrance
De
sentir tout mon être entravé par ton corps,
Toi
qui fus mon salut et mon péril extrême,
Se
, pourrait-il ce soir que, plus fort que toi-même,
L
'éternel univers fût vraiment ce que j'aime ?...

Poème de l'amour un poème de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles

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Poème de l'amour de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles


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Poème de l'amour de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles


Tu as ta force, j'ai ma ruse;
Ta
force est d'être ce que j'aime,
Elle
est dans ta faiblesse même.
-
Mais parfois mon instinct plaintif
Écoute
d'un coeur attentif
Ma
passion pour toi qui s'use.

Tu
ne peux t'en douter, sachant
Qu
'on n'épuise jamais mon âme,
Tu
n'entends pas mon secret blâme,
Ni
ce léger chant triomphant
D
'une ardeur que le temps entame.
Tu
restes calme et confiant.

-
Mais moi, épiant ma détresse,
Je
perçois jusqu'au battement
Plus
délicat de mon ivresse;
Je
goûte, - lourde et sans tourment, -
Une
consolante paresse.

-
Ah ! si je pouvais oublier
Ces
instants courts, rares, extrêmes,
, mes doigts à tes bras liés,
Je
poursuis en ton coeur pillé
Je
ne sais quel plus pur moi-même,

Je
déferais mon coeur du tien,
Et
, recouvrant mon amplitude,
J
'irais vers cette solitude
En
qui tout être m'appartient !...

Poème de l'amour un poème de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles

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