Poème ardent - 32 Poèmes sur ardent


32 poèmes


Phonétique : aérodynamique aérodynamiques Ardennes ardent ardente ardentes ardents hardaient hardant hardent hardions hardons hordéine hordéines hourdaient hourdant hourdent hourdions hourdons

L’Amour et la Mort de Louise Ackermann


À M. Louis de Ronchaud
I
Regardez-les
passer, ces couples éphémères !
Dans
les bras l'un de l'autre enlacés un moment,
Tous
, avant de mêler à jamais leurs poussières,
Font
le même serment :

Toujours
! Un mot hardi que les cieux qui vieillissent
Avec
étonnement entendent prononcer,
Et
qu'osent répéter des lèvres qui pâlissent
Et
qui vont se glacer.


Vous
qui vivez si peu, pourquoi cette promesse
Qu
'un élan d'espérance arrache à votre coeur,
Vain
défi qu'au néant vous jetez, dans l'ivresse
D
'un instant de bonheur ?


Amants
, autour de vous une voix inflexible
Crie
à tout ce qui naît : « Aime et meurs ici-bas ! »
La
mort est implacable et le ciel insensible ;
Vous
n'échapperez pas.


Eh
bien ! puisqu'il le faut, sans trouble et sans murmure,
Forts
de ce même amour dont vous vous enivrez
Et
perdus dans le sein de l'immense Nature,
Aimez
donc, et mourez !


II

Non
, non, tout n'est pas dit, vers la beauté fragile
Quand
un charme invincible emporte le désir,
Sous
le feu d'un baiser quand notre pauvre argile
A
frémi de plaisir.


Notre
serment sacré part d'une âme immortelle ;
C
'est elle qui s'émeut quand frissonne le corps ;
Nous
entendons sa voix et le bruit de son aile
Jusque
dans nos transports.

Nous
le répétons donc, ce mot qui fait d'envie
Pâlir
au firmament les astres radieux,
Ce
mot qui joint les coeurs et devient, dès la vie,
Leur
lien pour les cieux.

Dans
le ravissement d'une éternelle étreinte
Ils
passent entraînés, ces couples amoureux,
Et
ne s'arrêtent pas pour jeter avec crainte
Un
regard autour d'eux.

Ils
demeurent sereins quand tout s'écroule et tombe ;
Leur
espoir est leur joie et leur appui divin ;
Ils
ne trébuchent point lorsque contre une tombe
Leur
pied heurte en chemin.

Toi-même
, quand tes bois abritent leur délire,
Quand
tu couvres de fleurs et d'ombre leurs sentiers,
Nature
, toi leur mère, aurais-tu ce sourire
S
'ils mouraient tout entiers ?

Sous
le voile léger de la beauté mortelle
Trouver
l'âme qu'on cherche et qui pour nous éclôt,
Le
temps de l'entrevoir, de s'écrier : « C'est Elle ! »
Et
la perdre aussitôt,


Et
la perdre à jamais ! Cette seule pensée
Change
en spectre à nos yeux l'image de l'amour.
Quoi
! ces voeux infinis, cette ardeur insensée
Pour
un être d'un jour !

Et
toi, serais-tu donc à ce point sans entrailles,
Grand
Dieu qui dois d'en haut tout entendre et tout voir,
Que
tant d'adieux navrants et tant de funérailles
Ne
puissent t'émouvoir,

Qu
cette tombe obscure où tu nous fais descendre
Tu
dises : « Garde-les, leurs cris sont superflus.
Amèrement
en vain l'on pleure sur leur cendre ;
Tu
ne les rendras plus ! »

Mais
non ! Dieu qu'on dit bon, tu permets qu'on espère ;
Unir
pour séparer, ce n'est point ton dessein.
Tout
ce qui s'est aimé, fût-ce un jour, sur la terre,
Va
s'aimer dans ton sein.

III

Éternité
de l'homme, illusion ! chimère !
Mensonge
de l'amour et de l'orgueil humain !
Il
n'a point eu d'hier, ce fantôme éphémère,
Il
lui faut un demain !

Pour
cet éclair de vie et pour cette étincelle
Qui
brûle une minute en vos coeurs étonnés,
Vous
oubliez soudain la fange maternelle
Et
vos destins bornés.

Vous
échapperiez donc, ô rêveurs téméraires
Seuls
au Pouvoir fatal qui détruit en créant ?
Quittez
un tel espoir ; tous les limons sont frères
En
face du néant.

Vous
dites à la Nuit qui passe dans ses voiles :
«
J'aime, et j'espère voir expirer tes flambeaux. »
La
Nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles
Luiront
sur vos tombeaux.

Vous
croyez que l'amour dont l'âpre feu vous presse
A
réservé pour vous sa flamme et ses rayons ;
La
fleur que vous brisez soupire avec ivresse :
«
Nous aussi nous aimons ! »

Heureux
, vous aspirez la grande âme invisible
Qui
remplit tout, les bois, les champs de ses ardeurs ;
La
Nature sourit, mais elle est insensible :
Que
lui font vos bonheurs ?

Elle
n'a qu'un désir, la marâtre immortelle,
C
'est d'enfanter toujours, sans fin, sans trêve, encor.
Mère
avide, elle a pris l'éternité pour elle,
Et
vous laisse la mort.

Toute
sa prévoyance est pour ce qui va naître ;
Le
reste est confondu dans un suprême oubli.
Vous
, vous avez aimé, vous pouvez disparaître :
Son
voeu s'est accompli.

Quand
un souffle d'amour traverse vos poitrines,
Sur
des flots de bonheur vous tenant suspendus,
Aux
pieds de la Beauté lorsque des mains divines
Vous
jettent éperdus ;

Quand
, pressant sur ce coeur qui va bientôt s'éteindre
Un
autre objet souffrant, forme vaine ici-bas,
Il
vous semble, mortels, que vous allez étreindre
L
'Infini dans vos bras ;

Ces
délires sacrés, ces désirs sans mesure
Déchaînés
dans vos flancs comme d'ardents essaims,
Ces
transports, c'est déjà l'Humanité future
Qui
s'agite en vos seins.

Elle
se dissoudra, cette argile légère
Qu
'ont émue un instant la joie et la douleur ;
Les
vents vont disperser cette noble poussière
Qui
fut jadis un coeur.

Mais
d'autres coeurs naîtront qui renoueront la trame
De
vos espoirs brisés, de vos amours éteints,
Perpétuant
vos pleurs, vos rêves, votre flamme,
Dans
les âges lointains.

Tous
les êtres, formant une chaîne éternelle,
Se
passent, en courant, le flambeau de l'amour.
Chacun
rapidement prend la torche immortelle
Et
la rend à son tour.

Aveuglés
par l'éclat de sa lumière errante,
Vous
jurez, dans la nuit où le sort vous plongea,
De
la tenir toujours : à votre main mourante
Elle
échappe déjà.

Du
moins vous aurez vu luire un éclair sublime ;
Il
aura sillonné votre vie un moment ;
En
tombant vous pourrez emporter dans l'abîme
Votre
éblouissement.

Et
quand il régnerait au fond du ciel paisible
Un
être sans pitié qui contemplât souffrir,
Si
son oeil éternel considère, impassible,
Le
naître et le mourir,

Sur
le bord de la tombe, et sous ce regard même,
Qu
'un mouvement d'amour soit encor votre adieu !
Oui
, faites voir combien l'homme est grand lorsqu'il aime,
Et
pardonnez à Dieu !

L’Amour et la Mort un poème de Louise Ackermann

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Pygmalion de Louise Ackermann


Du chef-d'oeuvre toujours un coeur fut le berceau.
L'art, au fond, n'est qu'amour. Pour provoquer la vie,
Soit qu'on ait la palette en main ou le ciseau,
Il faut une âme ardente et qu'un charme a ravie.
Après tout, tes enfants ne sont point des ingrats,
Artiste ! ils sauront bien te rendre ta caresse.
Lorsque Pygmalion, ce vrai fils de la Grèce,
Croit n'avoir embrassé qu'un marbre en son ivresse,
C'est de la chair qu'il sent palpiter dans ses bras.

Pygmalion un poème de Louise Ackermann

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L’Homme à la Nature de Louise Ackermann


Eh bien ! reprends-le donc ce peu de fange obscure
Qui
pour quelques instants s'anima sous ta main ;
Dans
ton dédain superbe, implacable Nature,
Brise
à jamais le moule humain.

De
ces tristes débris quand tu verrais, ravie,
D
'autres créations éclore à grands essaims,
Ton
Idée éclater en des formes de vie
Plus
dociles à tes desseins,

Est-ce
à dire que Lui, ton espoir, ta chimère,
Parce
qu'il fut rêvé, puisse un jour exister ?
Tu
crois avoir conçu, tu voudrais être mère ;
A
l'œuvre ! il s'agit d'enfanter.

Change
en réalité ton attente sublime.
Mais
quoi ! pour les franchir, malgré tous tes élans,
La
distance est trop grande et trop profond l'abîme
Entre
ta pensée et tes flancs.

La
mort est le seul fruit qu'en tes crises futures
Il
te sera donné d'atteindre et de cueillir ;
Toujours
nouveaux débris, toujours des créatures
Que
tu devras ensevelir.

Car
sur ta route en vain l'âge à l'âge succède ;
Les
tombes, les berceaux ont beau s'accumuler,
L
'Idéal qui te fuit, l'Ideal qui t'obsède,
A
l'infini pour reculer.

L
'objet de ta poursuite éternelle et sans trêve
Demeure
un but trompeur à ton vol impuissant
Et
, sous le nimbe ardent du désir et du rêve,
N
'est qu'un fantôme éblouissant.

Il
resplendit de loin, mais reste inaccessible.
Prodigue
de travaux, de luttes, de trépas,
Ta
main me sacrifie à ce fils impossible ;
Je
meurs, et Lui ne naîtra pas.

Pourtant
je suis ton fils aussi ; réel, vivace,
Je
sortis de tes bras des les siècles lointains ;
Je
porte dans mon cœur, je porte sur ma face,
Le
signe empreint des hauts destins.

Un
avenir sans fin s'ouvrait ; dans la carrière
Le
Progrès sur ses pas me pressait d'avancer ;
Tu
n'aurais même encor qu'à lever la barrière :
Je
suis là, prêt à m'élancer.

Je
serais ton sillon ou ton foyer intense ;
Tu
peux selon ton gré m'ouvrir ou m'allumer.
Une
unique étincelle, ô mère ! une semence !
Tout
s'enflamme ou tout va germer.

Ne
suis-je point encor seul à te trouver belle ?
J
'ai compté tes trésors, j'atteste ton pouvoir,
Et
mon intelligence, ô Nature éternelle !
T
'a tendu ton premier miroir.

En
retour je n'obtiens que dédain et qu'offense.
Oui
, toujours au péril et dans les vains combats !
Éperdu
sur ton sein, sans recours ni défense,
Je
m'exaspère et me débats.

Ah !
si du moins ma force eût égalé ma rage,
Je
l'aurais déchiré ce sein dur et muet :
Se
rendant aux assauts de mon ardeur sauvage,
Il
m'aurait livré son secret.

C
'en est fait, je succombe, et quand tu dis : « J'aspire ! »
Je
te réponds : « Je souffre ! » infirme, ensanglanté ;
Et
par tout ce qui naît , par tout ce qui respire,
Ce
cri terrible est répété.

Oui
, je souffre ! et c'est toi, mère, qui m'extermines,
Tantôt
frappant mes flancs, tantôt blessant mon cœur ;
Mon
être tout entier, par toutes ses racines,
Plonge
sans fond dans la douleur.

J
'offre sous le soleil un lugubre spectacle.
Ne
naissant, ne vivant que pour agoniser.
L
'abîme s'ouvre ici, là se dresse l'obstacle :
Ou
m'engloutir, ou me briser !

Mais
, jusque sous le coup du désastre suprême,
Moi
, l'homme, je t'accuse à la face des cieux.
Créatrice
, en plein front reçois donc l'anathème
De
cet atome audacieux.

Sois
maudite, ô marâtre ! en tes œuvres immenses,
Oui
, maudite à ta source et dans tes éléments,
Pour
tous tes abandons, tes oublis, tes démences,
Aussi
pour tes avortements !

Que
la Force en ton sein s'épuise perte à perte !
Que
la Matière, à bout de nerf et de ressort,
Reste
sans mouvement, et se refuse, inerte,
A
te suivre dans ton essor !

Qu
'envahissant les cieux, I'Immobilité morne
Sous
un voile funèbre éteigne tout flambeau,
Puisque
d'un univers magnifique et sans borne
Tu
n'as su faire qu'un tombeau !

L’Homme à la Nature un poème de Louise Ackermann

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Prométhée de Louise Ackermann


Frappe encor, Jupiter, accable-moi, mutile
L
'ennemi terrassé que tu sais impuissant !
Écraser
n'est pas vaincre, et ta foudre inutile
S
'éteindra dans mon sang,

Avant
d'avoir dompté l'héroïque pensée
Qui
fait du vieux Titan un révolté divin ;
C
'est elle qui te brave, et ta rage insensée
N
'a cloué sur ces monts qu'un simulacre vain.
Tes
coups n'auront porté que sur un peu d'argile ;
Libre
dans les liens de cette chair fragile,
L
'âme de Prométhée échappe à ta fureur.
Sous
l'ongle du vautour qui sans fin me dévore,
Un
invisible amour fait palpiter encore
Les
lambeaux de mon cœur.

Si
ces pics désolés que la tempête assiège
Ont
vu couler parfois sur leur manteau de neige
Des
larmes que mes yeux ne pouvaient retenir,
Vous
le savez, rochers, immuables murailles
Que
d'horreur cependant je sentais tressaillir,
La
source de mes pleurs était dans mes entrailles ;
C
'est la compassion qui les a fait jaillir.

Ce
n'était point assez de mon propre martyre ;
Ces
flancs ouverts, ce sein qu'un bras divin déchire
Est
rempli de pitié pour d'autres malheureux.
Je
les vois engager une lutte éternelle ;
L
'image horrible est là ; j'ai devant la prunelle
La
vision des maux qui vont fondre sur eux.
Ce
spectacle navrant m'obsède et m'exaspère.
Supplice
intolérable et toujours renaissant,
Mon
vrai, mon seul vautour, c'est la pensée amère
Que
rien n'arrachera ces germes de misére
Que
ta haine a semés dans leur chair et leur sang.

Pourtant
, ô Jupiter, l'homme est ta créature ;
C
'est toi qui l'as conçu, c'est toi qui l'as formé,
Cet
être déplorable, infirme, désarmé,
Pour
qui tout est danger, épouvante, torture,
Qui
, dans le cercle étroit de ses jours enfermé,
Étouffe
et se débat, se blesse et se lamente.
Ah !
quand tu le jetas sur la terre inclémente,
Tu
savais quels fléaux l'y devaient assaillir,
Qu
'on lui disputerait sa place et sa pâture,
Qu
'un souffle l'abattrait, que l'aveugle Nature
Dans
son indifférence allait l'ensevelir.
Je
l'ai trouvé blotti sous quelque roche humide,
Ou
rampant dans les bois, spectre hâve et timide
Qui
n'entendait partout que gronder et rugir,
Seul
affamé, seul triste au grand banquet des êtres,
Du
fond des eaux, du sein des profondeurs champêtres
Tremblant
toujours de voir un ennemi surgir.

Mais
quoi ! sur cet objet de ta haine immortelle,
Imprudent
que j'étais, je me suis attendri ;
J
'allumai la pensée et jetai l'étincelle
Dans
cet obscur limon dont tu l'avais pétri.
Il
n'était qu'ébauché, j'achevai ton ouvrage.
Plein
d'espoir et d'audace, en mes vastes desseins
J
'aurais sans hésiter mis les cieux au pillage,
Pour
le doter après du fruit de mes larcins.
Je
t'ai ravi le feu ; de conquête en conquête
J
'arrachais de tes mains ton sceptre révéré.
Grand
Dieu ! ta foudre à temps éclata sur ma tête ;
Encore
un attentat, l'homme était délivré !

La
voici donc ma faute, exécrable et sublime.
Compatir
, quel forfait ! Se dévouer, quel crime !
Quoi !
j'aurais, impuni, défiant tes rigueurs,
Ouvert
aux opprimés mes bras libérateurs ?
Insensé !
m'être ému quand la pitié s'expie !
Pourtant
c'est Prométhée, oui, c'est ce même impie
Qui
naguère t'aidait à vaincre les Titans.
J
'étais à tes côtés dans l'ardente mêlée ;
Tandis
que mes conseils guidaient les combattants,
Mes
coups faisaient trembler la demeure étoilée.
Il
s'agissait pour moi du sort de l'univers :
Je
voulais en finir avec les dieux pervers.

Ton
règne allait m'ouvrir cette ère pacifique
Que
mon cœur transporté saluait de ses vœux.
En
son cours éthéré le soleil magnifique
N
'aurait plus éclairé que des êtres heureux.
La
Terreur s'enfuyait en écartant les ombres
Qui
voilaient ton sourire ineffable et clément,
Et
le réseau d'airain des Nécessités sombres
Se
brisait de lui-même aux pieds d'un maître aimant.
Tout
était joie, amour, essor, efflorescence ;
Lui-même
Dieu n'était que le rayonnement
De
la toute-bonté dans la toute-puissance.

O
mes désirs trompés ! O songe évanoui !
Des
splendeurs d'un tel rêve, encor l'œil ébloui,
Me
retrouver devant l'iniquité céleste.
Devant
un Dieu jaloux qui frappe et qui déteste,
Et
dans mon désespoir me dire avec horreur :
« Celui
qui pouvait tout a voulu la douleur ! »

Mais
ne t'abuse point ! Sur ce roc solitaire
Tu
ne me verras pas succomber en entier.
Un
esprit de révolte a transformé la terre,
Et
j'ai dès aujourd'hui choisi mon héritier.
Il
poursuivra mon œuvre en marchant sur ma trace,
qu'il est comme moi pour tenter et souffrir.
Aux
humains affranchis je lègue mon audace,
Héritage
sacré qui ne peut plus périr.
La
raison s'affermit, le doute est prêt à naître.
Enhardis
à ce point d'interroger leur maître,
Des
mortels devant eux oseront te citer :
Pourquoi
leurs maux ? Pourquoi ton caprice et ta haine ?
Oui
, ton juge t'attend, - la conscience humaine ;
Elle
ne peut t'absoudre et va te rejeter.

Le
voilà, ce vengeur promis à ma détresse !
Ah !
quel souffle épuré d'amour et d'allégresse
En
traversant le monde enivrera mon cœur
Le
jour où, moins hardie encor que magnanime,
Au
lieu de l'accuser, ton auguste victime
Niera
son oppresseur !

Délivré
de la Foi comme d'un mauvais rêve,
L
'homme répudiera les tyrans immortels,
Et
n'ira plus, en proie à des terreurs sans trêve,
Se
courber lâchement au pied de tes autels.
Las
de le trouver sourd, il croira le ciel vide.
Jetant
sur toi son voile éternel et splendide,
La
Nature déjà te cache à son regard ;
Il
ne découvrira dans l'univers sans borne,
Pour
tout Dieu désormais, qu'un couple aveugle et morne,
La
Force et le Hasard.

Montre-toi
, Jupiter, éclate alors, fulmine,
Contre
ce fugitif à ton joug échappé !
Refusant
dans ses maux de voir ta main divine,
Par
un pouvoir fatal il se dira frappé.
Il
tombera sans peur, sans plainte, sans prière ;
Et
quand tu donnerais ton aigle et ton tonnerre
Pour
l'entendre pousser, au fort de son tourment,
Un
seul cri qui t'atteste, une injure, un blasphème,
Il
restera muet : ce silence suprême
Sera
ton châtiment.

Tu
n'auras plus que moi dans ton immense empire
Pour
croire encore en toi, funeste Déité.
Plutôt
nier le jour ou l'air que je respire
Que
ta puissance inique et que ta cruauté.
Perdu
dans cet azur, sur ces hauteurs sublimes,
Ah !
j'ai vu de trop près tes fureurs et tes crimes ;
J
'ai sous tes coups déjà trop souffert, trop saigné ;
Le
doute est impossible à mon cœur indigné.
Oui !
tandis que du Mal, œuvre de ta colère,
Renonçant
désormais à sonder le mystère,
L
'esprit humain ailleurs portera son flambeau,
Seul
je saurai le mot de cette énigme obscure,
Et
j'aurai reconnu, pour comble de torture,
Un
Dieu dans mon bourreau.

Prométhée un poème de Louise Ackermann

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La guerre de Louise Ackermann


I

Du
fer, du feu, du sang ! C'est elle ! c'est la Guerre
Debout
, le bras levé, superbe en sa colère,
Animant
le combat d'un geste souverain.
Aux
éclats de sa voix s'ébranlent les armées ;
Autour
d'elle traçant des lignes enflammées,
Les
canons ont ouvert leurs entrailles d'airain.

Partout
chars, cavaliers, chevaux, masse mouvante !
En
ce flux et reflux, sur cette mer vivante,
A
son appel ardent l'épouvante s'abat.
Sous
sa main qui frémit, en ses desseins féroces,
Pour
aider et fournir aux massacres atroces
Toute
matière est arme, et tout homme soldat.

Puis
, quand elle a repu ses yeux et ses oreilles
De
spectacles navrants, de rumeurs sans pareilles,
Quand
un peuple agonise en son tombeau couché,
Pâle
sous ses lauriers, l'âme d'orgueil remplie,
Devant
l'œuvre achevée et la tâche accomplie,
Triomphante
elle crie à la Mort: « Bien fauché ! »

Oui
, bien fauché ! Vraiment la récolte est superbe ;
Pas
un sillon qui n'ait des cadavres pour gerbe !
Les
plus beaux, les plus forts sont les premiers frappés.
Sur
son sein dévasté qui saigne et qui frissonne
L
'Humanité, semblable au champ que l'on moissonne,
Contemple
avec douleur tous ces épis coupés.

Hélas !
au gré du vent et sous sa douce haleine
Ils
ondulaient au loin, des coteaux à la plaine,
Sur
la tige encor verte attendant leur saison.
Le
soleil leur versait ses rayons magnifiques ;
Riches
de leur trésor, sous les cieux pacifiques,
Ils
auraient pu mûrir pour une autre moisson.


II

Si
vivre c'est lutter, à l'humaine énergie
Pourquoi
n'ouvrir jamais qu'une arène rougie ?
Pour
un prix moins sanglant que les morts que voilà
L
'homme ne pourrait-il concourir et combattre ?
Manque-t-il
d'ennemis qu'il serait beau d'abattre ?
Le
malheureux ! il cherche, et la Misère est là !

Qu
'il lui crie : « A nous deux ! » et que sa main virile
S
'acharne sans merci contre ce flanc stérile
Qu
'il s'agit avant tout d'atteindre et de percer.
A
leur tour, le front haut, l'Ignorance et le Vice,
L
'un sur l'autre appuyé, l'attendent dans la lice :
Qu
'il y descende donc, et pour les terrasser.

A
la lutte entraînez les nations entières.
Délivrance
partout ! effaçant les frontières,
Unissez
vos élans et tendez-vous la main.
Dans
les rangs ennemis et vers un but unique,
Pour
faire avec succès sa trouée héroïque,
Certes
ce n'est pas trop de tout l'effort humain.

L
'heure semblait propice, et le penseur candide
Croyait
, dans le lointain d'une aurore splendide,
Voir
de la Paix déjà poindre le front tremblant.
On
respirait. Soudain, la trompette à la bouche,
Guerre
, tu reparais, plus âpre, plus farouche,
Écrasant
le progrès sous ton talon sanglant.

C
'est à qui le premier, aveuglé de furie,
Se
précipitera vers l'immense tuerie.
A
mort ! point de quartier ! L'emporter ou périr!
Cet
inconnu qui vient des champs ou de la forge
Est
un frère ; il fallait l'embrasser, - on l'égorge.
Quoi !
lever pour frapper des bras faits pour s'ouvrir !

Les
hameaux, les cités s'écroulent dans les flammes.
Les
pierres ont souffert ; mais que dire des âmes ?
Près
des pères les fils gisent inanimés.
Le
Deuil sombre est assis devant les foyers vides,
Car
ces monceaux de morts, inertes et livides,
Étaient
des cœurs aimants et des êtres aimés.

Affaiblis
et ployant sous la tâche infinie,
Recommence
, Travail ! rallume-toi, Génie !
Le
fruit de vos labeurs est broyé, dispersé.
Mais
quoi ! tous ces trésors ne formaient qu'un domaine ;
C
'était le bien commun de la famille humaine,
Se
ruiner soi-même, ah ! c'est être insensé !

Guerre
, au seul souvenir des maux que tu déchaînes,
Fermente
au fond des cœurs le vieux levain des haines ;
Dans
le limon laissé par tes flots ravageurs
Des
germes sont semés de rancune et de rage,
Et
le vaincu n'a plus, dévorant son outrage,
Qu
'un désir, qu'un espoir : enfanter des vengeurs.

Ainsi
le genre humain, à force de revanches,
Arbre
découronné, verra mourir ses branches,
Adieu
, printemps futurs ! Adieu, soleils nouveaux !
En
ce tronc mutilé la sève est impossible.
Plus
d'ombre, plus de fleurs ! et ta hache inflexible,
Pour
mieux frapper les fruits, a tranché les rameaux.


III

Non
, ce n'est point à nous, penseur et chantre austère,
De
nier les grandeurs de la mort volontaire ;
D
'un élan généreux il est beau d'y courir.
Philosophes
, savants, explorateurs, apôtres,
Soldats
de l'Idéal, ces héros sont les nôtres :
Guerre !
ils sauront sans toi trouver pour qui mourir.

Mais
à ce fier brutal qui frappe et qui mutile,
Aux
exploits destructeurs, au trépas inutile,
Ferme
dans mon horreur, toujours je dirai : « Non ! »
O
vous que l'Art enivre ou quelque noble envie,
Qui
, débordant d'amour, fleurissez pour la vie,
On
ose vous jeter en pâture au canon !

Liberté
, Droit, Justice, affaire de mitraille !
Pour
un lambeau d'Etat, pour un pan de muraille,
Sans
pitié, sans remords, un peuple est massacré.
-
Mais il est innocent ! - Qu'importe ? On l'extermine.
Pourtant
la vie humaine est de source divine :
N
'y touchez pas, arrière ! Un homme, c'est sacré !

Sous
des vapeurs de poudre et de sang, quand les astres
Pâlissent
indignés parmi tant de désastres,
Moi-même
à la fureur me laissant emporter,
Je
ne distingue plus les bourreaux des victimes ;
Mon
âme se soulève, et devant de tels crimes
Je
voudrais être foudre et pouvoir éclater.

Du
moins te poursuivant jusqu'en pleine victoire,
A
travers tes lauriers, dans les bras de l'Histoire
Qui
, séduite, pourrait t'absoudre et te sacrer,
O
Guerre, Guerre impie, assassin qu'on encense,
Je
resterai, navrée et dans mon impuissance,
Bouche
pour te maudire, et cœur pour t'exécrer !

La guerre un poème de Louise Ackermann

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Le Positivisme de Louise Ackermann


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Mon Livre de Louise Ackermann


Je ne vous offre plus pour toutes mélodies
Que
des cris de révolte et des rimes hardies.
Oui !
Mais en m'écoutant si vous alliez pâlir ?
Si
, surpris des éclats de ma verve imprudente,
Vous
maudissez la voix énergique et stridente
Qui
vous aura fait tressaillir ?

Pourtant
, quand je m'élève à des notes pareilles,
Je
ne prétends blesser les cœurs ni les oreilles.
Même
les plus craintifs n'ont point à s'alarmer ;
L
'accent désespéré sans doute ici domine,
Mais
je n'ai pas tiré ces sons de ma poitrine
Pour
le plaisir de blasphémer.

Comment ?
la Liberté déchaîne ses colères ;
Partout
, contre l'effort des erreurs séculaires ;
La
Vérité combat pour s'ouvrir un chemin ;
Et
je ne prendrais pas parti de ce grand drame ?
Quoi !
ce cœur qui bat là, pour être un cœur de femme,
En
est-il moins un cœur humain ?

Est-ce
ma faute à moi si dans ces jours de fièvre
D
'ardentes questions se pressent sur ma lèvre ?
Si
votre Dieu surtout m'inspire des soupçons ?
Si
la Nature aussi prend des teintes funèbres,
Et
si j'ai de mon temps, le long de mes vertèbres,
Senti
courir tous les frissons ?

Jouet
depuis longtemps des vents et de la houle,
Mon
bâtiment fait eau de toutes parts ; il coule.
La
foudre seule encore à ses signaux répond.
Le
voyant en péril et loin de toute escale,
Au
lieu de m'enfermer tremblante à fond de cale,
J
'ai voulu monter sur le pont.

À
l'écart, mais debout, là, dans leur lit immense
J
'ai contemplé le jeu des vagues en démence.
Puis
, prévoyant bientôt le naufrage et la mort,
Au
risque d'encourir l'anathème ou le blâme,
À
deux mains j'ai saisi ce livre de mon âme,
Et
j'ai lancé par-dessus bord.

C
'est mon trésor unique, amassé page à page.
À
le laisser au fond d'une mer sans rivage
Disparaître
avec moi je n'ai pu consentir.
En
dépit du courant qui l'emporte ou l'entrave,
Qu
'il se soutienne donc et surnage en épave
Sur
ces flots qui vont m'engloutir !


Paris, 7 janvier 1874.


Mon Livre un poème de Louise Ackermann

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La jeunesse de Louise Ackermann


Prodigue de trésors et d'ivresse idolâtre,
La Jeunesse a toujours fait comme Cléopâtre :
Un pur et simple vin est trop froid pour son cœur ;
Elle y jette un joyau, dans sa fougue imprudente.
À peine a-t-elle, hélas ! touché la coupe ardente,
Qu'il n'y reste plus rien, ni perle, ni liqueur.

La jeunesse un poème de Louise Ackermann

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L'abeille de Louise Ackermann


Quand l'abeille, au printemps, confiante et charmée,
Sort de la ruche et prend son vol au sein des airs,
Tout l'invite et lui rit sur sa route embaumée.
L'églantier berce au vent ses boutons entr'ouverts ;
La clochette des prés incline avec tendresse
Sous le regard du jour son front pâle et léger.

L'abeille cède émue au désir qui la presse ;
Elle aperçoit un lis et descend s'y plonger.
Une fleur est pour elle une mer de délices.
Dans son enchantement, du fond de cent calices
Elle sort trébuchant sous une poudre d'or.
Son fardeau l'alourdit, mais elle vole encor.
Une rose est là-bas qui s'ouvre et la convie ;
Sur ce sein parfumé tandis qu'elle s'oublie,
Le soleil s'est voilé. Poussé par l'aquilon,
Un orage prochain menace le vallon.
Le tonnerre a grondé. Mais dans sa quête ardente
L'abeille n'entend rien, ne voit rien, l'imprudente !
Sur les buissons en fleur l'eau fond de toute part ;
Pour regagner la ruche il est déjà trop tard.
La rose si fragile, et que l'ouragan brise,
Referme pour toujours son calice odorant ;
La rose est une tombe, et l'abeille surprise
Dans un dernier parfum s'enivre en expirant.

Qui dira les destins dont sa mort est l'image ?
Ah ! combien parmi nous d'artistes inconnus,
Partis dans leur espoir par un jour sans nuage,
Des champs qu'ils parcouraient ne sont pas revenus !
Une ivresse sacrée aveuglait leur courage ;
Au gré de leurs désirs, sans craindre les autans,
Ils butinaient au loin sur la foi du printemps.
Quel retour glorieux l'avenir leur apprête !
À ces mille trésors épars sur leur chemin
L'amour divin de l'art les guide et les arrête :
Tout est fleur aujourd'hui, tout sera miel demain.
Ils revenaient déjà vers la ruche immortelle ;
Un vent du ciel soufflait, prêt à les soulever.
Au milieu des parfums la Mort brise leur aile ;
Chargés comme l'abeille, ils périssent comme elle
Sur le butin doré qu'ils n'ont pas pu sauver.

L'abeille un poème de Louise Ackermann

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À Alfred de Musset de Louise Ackermann


Un poète est parti ; sur sa tombe fermée
Pas un chant, pas un mot dans cette langue aimée
Dont la douceur divine ici-bas l'enivrait.
Seul, un pauvre arbre triste à la pâle verdure,
Le saule qu'il rêvait, au vent du soir, murmure
Sur son ombre éplorée un tendre et long regret.

Ce n'est pas de l'oubli ; nous répétons encore,
Poète de l'amour, ces chants que fit éclore
Dans ton âme éperdue un éternel tourment,
Et le Temps sans pitié qui brise de son aile
Bien des lauriers, le Temps d'une grâce nouvelle
Couronne en s'éloignant ton souvenir charmant.

Tu fus l'enfant choyé du siècle. Tes caprices
Nous trouvaient indulgents. Nous étions les complices
De tes jeunes écarts ; tu pouvais tout oser.
De la Muse pour toi nous savions les tendresses,
Et nos regards charmés ont compté ses caresses,
De son premier sourire à son dernier baiser.

Parmi nous maint poète à la bouche inspirée
Avait déjà rouvert une source sacrée ;
Oui, d'autres nous avaient de leurs chants abreuvés.
Mais le cri qui saisit le cœur et le remue,
Mais ces accents profonds qui d'une lèvre émue
Vont à l'âme de tous, toi seul les as trouvés.

Au concert de nos pleurs ta voix s'était mêlée.
Entre nous, fils souffrants d'une époque troublée,
Le doute et la douleur formaient comme un lien.
Ta lyre en nous touchant nous était douce et chère ;
Dans le chantre divin nous sentions tous un frère ;
C'est le sang de nos cœurs qui courait dans le tien.

Rien n'arrêtait ta plainte, et ton âme blessée
La laissait échapper navrante et cadencée.
Tandis que vers le ciel qui se voile et se clôt
De la foule montait une rumeur confuse,
Fier et beau, tu jetais, jeune amant de la Muse,
À travers tous ces bruits ton immortel sanglot.

Lorsque le rossignol, dans la saison brûlante
De l'amour et des fleurs, sur la branche tremblante
Se pose pour chanter son mal cher et secret,
Rien n'arrête l'essor de sa plainte infinie,
Et de son gosier frêle un long jet d'harmonie
S'élance et se répand au sein de la forêt.

La voix mélodieuse enchante au loin l'espace...
Mais soudain tout se tait ; le voyageur qui passe
Sous la feuille des bois sent un frisson courir.
De l'oiseau qu'entraînait une ivresse imprudente
L'âme s'est envolée avec la note ardente ;
Hélas ! chanter ainsi c'était vouloir mourir !

À Alfred de Musset un poème de Louise Ackermann

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Quel froid ! de Agénor Altaroche


Sans feu Paris ne peut plus vivre ;
Il
court, tout crispé de frissons,
Secouant
sa barbe de givre
Et
son lourd manteau de glaçons.
Sous
la laine où le vent pénètre,
Chaque
nez rouge que l'on voit
Dit
encore mieux qu'un thermomètre :
Quel froid ! Quel froid !

Dans
sa mansarde crevassée,
Ouverte
aux injures du temps,
Le
pauvre sous la paille usée
Cache
ses membres grelottants.
Trop
faible, en vain sa voix appelle
Le
pain qui manque... A son vieux toit
Un
seul hôte reste fidèle :
Le froid ! Le froid !

Le
monarque, en dix-huit cent trente,
Sur
ses pas amassait toujours
La
foule enthousiaste, ardente,
Sous
le chaud soleil des trois jours.
Mais
quand sur le quai la cour passe,
Aujourd
'hui, Seine et peuple, on voit
Tout
immobile, tout de glace...
Quel froid ! Quel froid !

Toujours
la gauche dynastique,
Eprise
de programmes creux,
Poursuit
sa futile tactique
De
demi-pas, de demi-vœux.
Son
éloquence en vain s'agite
Et
tourne dans un cercle étroit ;
Le
peuple dit en passant vile :
C'est froid ! C'est froid !

Chaque
matin, près de Lisette,
Mon
voisin, adroit séducteur,
Sans
feu, dans une humble chambrette
De
sa flamme exprime l'ardeur.
Mais
lorsqu'après l'amour en fraude,
L
'amour conjugal le reçoit,
Quoique
la chambre soit bien chaude,
Quel froid ! Quel froid !

En
dépit des calorifères,
Le
froid pénètre un peu partout,
Dans
les salons des ministères,
Et
même dans plus d'un grand raout.
A
l'Institut où l'on sommeille,
Aux
Cours où sans peine on s’assoit,
Aux
Français où l'art se réveille,
Quel froid ! Quel froid !

Mais
je sens, malgré ma douillette,
Qu
'en mon corps le froid s'est glissé,
Car
le feu sacré du poète
Est
lui-même au froid exposé,
Je
n'ai plus la force d'écrire
Et
la plume échappe à mon doigt...
Cessons
, car vous pourriez me dire
C'est froid ! C'est froid !

Quel froid ! un poème de Agénor Altaroche

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Bohémiens en voyage de Charles Baudelaire


Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Charles Baudelaire (n° 229)  Voter pour ce poème520 votes

Les Phares de Charles Baudelaire


Rubens, fleuve d'oubli, jardin de la paresse,
Oreiller
de chair fraîche où l'on ne peut aimer,
Mais
où la vie afflue et s'agite sans cesse,
Comme
l'air dans le ciel et la mer dans la mer ;

Léonard
de Vinci, miroir profond et sombre,
des anges charmants, avec un doux souris
Tout
chargé de mystère, apparaissent à l'ombre
Des
glaciers et des pins qui ferment leur pays ;

Rembrandt
, triste hôpital tout rempli de murmures,
Et
d'un grand crucifix décoré seulement,
la prière en pleurs s'exhale des ordures,
Et
d'un rayon d'hiver traversé brusquement ;

Michel-Ange
, lieu vague où l'on voit des hercules
Se
mêler à des Christs, et se lever tout droits
Des
fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent
leur suaire en étirant leurs doigts ;

Colères
de boxeur, impudences de faune,
Toi
qui sus ramasser la beauté des goujats,
Grand
cœur gonflé d'orgueil, homme débile et jaune,
Puget
, mélancolique empereur des forçats ;

Watteau
, ce carnaval où bien des cœurs illustres,
Comme
des papillons, errent en flamboyant,
Décors
frais et légers éclairés par des lustres
Qui
versent la folie à ce bal tournoyant ;

Goya
, cauchemar plein de choses inconnues,
De
fœtus qu'on fait cuire au milieu des sabbats,
De
vieilles au miroir et d'enfants toutes nues,
Pour
tenter les démons ajustant bien leurs bas ;

Delacroix
, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé
par un bois de sapins toujours vert,
sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent
, comme un soupir étouffé de Weber ;

Ces
malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces
extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont
un écho redit par mille labyrinthes ;
C
'est pour les cœurs mortels un divin opium !

C
'est un cri répété par mille sentinelles,
Un
ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C
'est un phare allumé sur mille citadelles,
Un
appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

Car
c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que
nous puissions donner de notre dignité
Que
cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge
Et
vient mourir au bord de votre éternité !

Les Phares un poème de Charles Baudelaire

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Je vous aime, ô jeune fille ! de Théophile Gautier


Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Théophile Gautier (n° 440)  Voter pour ce poème453 votes

Antoine et Cléopâtre de José Maria de Heredia


Plus sur ce poème >>📃📋Poème de José Maria de Heredia (n° 216)  Voter pour ce poème607 votes

L'anneau d'Hans Carvel de Jean de La Fontaine


Hans Carvel prit sur ses vieux ans
Femme
jeune en toute manière;
Il
prit aussi soucis cuisants;
Car
l'un sans l'autre ne va guère.

Babeau
(c'est la jeune femelle, Fille du bailli Concordat)
Fut
du bon poil, ardente, et belle
Et
propre à l'amoureux combat.
Carvel
craignant de sa nature
Le
cocuage et les railleurs,
Alléguait
à la créature

Et
la Légende, et l'Ecriture,
Et
tous les livres les meilleurs:
Blâmait
les visites secrètes;
Frondait
l'attirail des coquettes,
Et
contre un monde de recettes,
Et
de moyens de plaire aux yeux,

Invectivait
tout de son mieux.
A
tous ces discours la galande
Ne
s'arrêtait aucunement;
Et
de sermons n'était friande
A
moins qu'ils fussent d'un amant.
Cela
faisait que le bon sire

Ne
savait tantôt plus qu'y dire,
Eut
voulu souvent être mort.
Il
eut pourtant dans son martyre
Quelques
moments de réconfort:
L
'histoire en est très véritable.
Une
nuit, qu'ayant tenu table,

Et
bu force bon vin nouveau,
Carvel
ronflait près de Babeau,
Il
lui fut avis que le diable
Lui
mettait au doigt un anneau,
Qu
'il lui disait..: Je sais la peine
Qui
te tourmente, et qui te gène ;

Carvel
, j'ai pitié de ton cas,
Tiens
cette bague, et ne la lâches.
Car
tandis qu'au doigt tu l'auras,
Ce
que tu crains point ne seras,
Point
ne seras sans que le saches.
Trop
ne puis vous remercier,

Dit
Carvel, la faveur est grande.
Monsieur
Satan, Dieu vous le rende,
Grand
merci Monsieur l'aumônier
Là-dessus
achevant son somme,
Et
les yeux encore aggraves,
Il
se trouva que le bon homme

Avait
le doigt ou vous savez.

L'anneau d'Hans Carvel un poème de Jean de La Fontaine

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Jean de La Fontaine (n° 392)  Voter pour ce poème379 votes

Namouna - Chant deuxième de Alfred de Musset


Qu'est-ce que l'amour ?
L'échange de deux fantaisies
Et le contact de deux épidermes
Chamfort

I


Eh
bien ! en vérité, les sots auront beau dire,
Quand
on n'a pas d'argent, c'est amusant d'écrire.
Si
c'est un passe-temps pour se désennuyer,

Il
vaut bien la bouillotte ; et, si c'est un métier,
Peut-être
qu'après tout ce n'en est pas un pire
Que
fille entretenue, avocat ou portier
 

II


J
'aime surtout les vers, cette langue immortelle.
C
'est peut-être un blasphème, et je le dis tout bas
Mais
je l'aime à la rage. Elle a cela pour elle
Que
les sots d'aucun temps n'en ont pu faire cas,

Qu
'elle nous vient de Dieu, — qu'elle est limpide et belle,
Que
le monde l'entend, et ne la parle pas.
 

III


Eh
bien ! Sachez-le donc, vous qui voulez sans cesse
Mettre
votre scalpel dans un couteau de bois
Vous
qui cherchez l'auteur à de certains endroits,
Comme
un amant heureux cherche, dans son ivresse
Sur
un billet d'amour les pleurs de sa maîtresse,

Et
rêve, en le lisant, au doux son de sa voix.
 

IV


Sachez-le
, — c'est le cœur qui parle et qui soupire
Lorsque
la main écrit, — c'est le cœur qui se fond ;
C
'est le cœur qui s'étend, se découvre et respire
Comme
un gai pèlerin sur le sommet d'un mont
Et
puissiez-vous trouver, quand vous en voudrez rire
À
dépecer nos vers le plaisir qu'ils nous font !

 

V


Qu
'importe leur valeur ? La muse est toujours belle,
Même
pour l'insensé, même pour l'impuissant ;
Car
sa beauté pour nous, c'est notre amour pour elle.
Mordez
et croassez, corbeaux, battez de l'aile ;
Le
poète est au ciel, et lorsqu'en vous poussant
Il
vous y fait monter, c'est qu'il en redescend

 

VI

Allez
, — exercez-vous, — débrouillez la quenouille,
Essoufflez-vous
à faire un bœuf d'une grenouille
Avant
de lire un livre, et de dire : J'y crois !
Analysez
la plaie, et fourrez-y les doigts ;
Il
faudra de tout temps que l'incrédule y fouille,
Pour
savoir si son Christ est monté sur la croix

 

VII


Eh
, depuis quand un livre est-il donc autre chose
Que
le rêve d'un jour qu'on raconte un instant ;
Un
Oiseau qui gazouille et s'envole ; — une rose
Qu
'on respire et qu'on jette, et qui meurt en tombant ;
Un
ami qu'on aborde, avec lequel on cause,
Moitié
lui répondant, et moitié l'écoutant ?

 

VIII


Aujourd
'hui' par exemple, il plait à ma cervelle
De
rimer en sixains le conte que voici,
Va-t-on
le maltraiter et lui chercher querelle ?
Est-ce
sa faute, à lui, si je l'écris ainsi ?
Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle.
Vous
ne savez donc pas qu'il imitait Pulci ?

 

IX


Lisez
les Italiens, vous verrez s'il les vole.
Rien
n'appartient à rien, tout appartient à tous.
Il
faut être ignorant comme un maître d'école
Pour
se flatter de dire une seule parole
Que
personne ici-bas n'ait pu dire avant vous.
C
'est imiter quelqu'un que de planter des choux.
 

X



Ah !
pauvre Laforêt, qui ne savais pas lire,
Quels
vigoureux soufflets ton nom seul a donnés
Au
peuple travailleur des discuteurs damnés !
Molière
t'écoutait lorsqu'il venait d'écrire
Quel
mépris des humains dans le simple et gros rire
Dont
tu lui baptisais ses hardis nouveau-nés !
 

XI


Il
ne te lisait pas, dit-on, les vers d'Alceste ;
Si
je les avais faits, je te les aurais lus.
L
'esprit et les bons mots auraient été perdus ;
Mais
les meilleurs accords de l'instrument céleste
Seraient
allés au cœur comme ils en sont venus.
J
'aurais dit aux bavards du siècle : A vous le reste
 

XII


Pourquoi
donc les amants veillent-ils nuit et jour ?
Pourquoi
donc le poète aime-t-il sa souffrance ?
Que
demandent-ils donc tous les deux en retour ?
Une
larme, ô mon Dieu, voilà leur récompense ;
Voilà
pour eux le ciel ; la gloire et l'éloquence,
Et
par là le génie est semblable à l'amour.

 

XIII

Mon
premier chant est fait. — Je viens de le relire.
J
'ai bien mal expliqué ce que je voulais dire ;
Je
n'ai pas dit un mot de ce que j'aurais dit
Si
j'avais fait un plan une heure avant d'écrire ;
Je
crève de dégoût, de rage et de dépit
Je
crois en vérité que j'ai fait de l'esprit

 

XIV

Deux
sortes de roués existent sur la terre :
L
'an, beau comme Satan, froid comme la vipère,
Hautain
, audacieux, plein d'imitation,
Ne
laissant palpiter sur son cœur solitaire
Que
l'écorce d'un homme et de la passion ;
Faisant
un manteau d'or à son ambition ;

 

XV

Corrompant
sans plaisir, amoureux de lui-même,
Et
, pour s'aimer toujours, voulant toujours qu'on l'aime ;
Regardant
au soleil son ombre se mouvoir ;
Dès
qu'une source est pure, et que l'on peut s'y voir,
Venant
comme Narcisse y pencher son front blême,
Et
chercher la douleur pour s'en faire un miroir.

 

XVI
<
br> Son
idéal, c'est lui -Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,
Il
se regarde vivre, et s'écoute parler.
Car
il faut que demain on dise, quand il passe :
Cet homme que voilà, c'est Robert Lovelace
Autour
de ce mot-là le monde peut rouler ;
Il
est l'axe du monde, et lui permet d'aller.

 

XV


Avec
lui ni procès, ni crainte, ni scandale.
Il
jette un drap mouillé sur son père qui râle ;
Il
rôde, en chuchotant, sur la pointe du pied.
Un
amant plus sincère, à la main plus loyale,
Peut
serrer une main trop fort, et l'effrayer ;
Mais
lui, n'ayez pas peur de lui, c'est son métier.

 

XVIII

Qui
pourrait se vanter d'avoir surpris son âme ?
L
'étude de sa vie est d'en cacher le fond...
On
en parle, — on en pleure, — on en rit, qu'en voit on :
Quelques
duels oubliés, quelques soupirs de femme,
Quelque
joyau de prix sur une épaule infâme,
Quelque
croix de bois noir sur un tombeau sans nom.

 

XIX

Mais
comme tout se tait dès qu'il vient à paraître !
Clarisse
l'aperçoit, et commence à souffrir.
Comme
il est beau ! brillants comme il s'annonce en maître !
Si
Clarisse s'indigne et tarde à consentir,
Il
dira qu'il se tue-il se tuera peut-être ;

Mais
Clarisse aime mieux le sauver, et mourir.
 

XX

C
'est le roué sans cœur, le spectre à double face,
A
la patte de tigre, aux serres de vautour,
Le
roué sérieux qui n'eut jamais d'amour ;
Méprisant
la douleur comme la populace ;
Disant
au genre humain de lui laisser son jour-

Et
qui serait César, s'il n'était Lovelace
 

XXI

Ne
lui demandez pas s'il est heureux ou non ;
Il
n'en sait rien lui-même, il est ce qu'il doit être.
Il
meurt silencieux, tel que Dieu l'a fait naître
L
'antilope aux yeux bleus est plus tendre peut-être
Que
le roi des forêts ; mais le lion répond

Qu
'il n'est pas antilope, et qu'il a nom : lion.
 

XXII

Voilà
l'homme d'un siècle, et l'étoile polaire
Sur
qui les écoliers fixent leurs yeux ardents,
L
'homme dont Robertson fera le commentaire,
Qui
donnera sa vie à lire à nos enfants
Ses
crimes noirciront un large bréviaire,
Qui
brûlera les mains et les cœurs de vingt ans.

 

XXIII

Quant
au roué Français, au don Juan ordinaire,
Ivre
, riche, joyeux, raillant l'homme de pierre,
Ne
demandant partout qu'à trouver le vin bon,
Bernant
monsieur Dimanche, et disant à son père
Qu
'il serait mieux assis pour lui faire un sermon,
C
'est l'ombre d'un roué qui ne vaut pas Valmont.
 

XXIV


Il
en est un plus grand, plus beau, plus poétique,
Que
personne n'a fait, que Mozart a rêvé,
Qu
'Hoffmann a vu passer, au son de la musique,
Sous
un éclair divin de sa nuit fantastique,
Admirable
portrait qu'il n'a point achevé,
Et
que de notre temps Shakspeare aurait trouvé.
 

XXV

Un
jeune homme est assis au bord d'une prairie,

Pensif
comme l'amour, beau comme le génie ;
Sa
maîtresse enivrée est prête à s'endormir.
Il
vient d'avoir vingt ans, son cœur vient de s'ouvrir.
Rameau
tremblant encor de l'arbre de la vie,
Tombé
, comme le Christ, pour aimer et souffrir
 

XXVI

Le
voilà se noyant dans des larmes de femme,
Devant
cette nature aussi belle que lui ;

Pressant
le monde entier sur son cœur qui se pâme,
Faible
, et, comme le lierre, ayant besoin d'autrui ;
Et
ne le cachant pas, et suspendant son âme,
Comme
un luth éolien, aux lèvres de la Nuit.
 

XXVII

Le
voilà demandant pourquoi son cœur soupire,
Jurant
, les yeux en pleurs, qu'il ne désire rien ;

Caressant
sa maîtresse, et des sons de sa lyre
Egayant
son sommeil comme un ange gardien ;
Tendant
sa coupe d'or à ceux qu'il voit sourire,
Voulant
voir leur bonheur pour y chercher le sien.
 

XXVIII

Le
voilà, jeune et beau, sous le ciel de la France,
Déjà
riche à vingt ans comme un enfouisseur ;

Portant
sur la nature un cœur plein d'espérance,
Aimant
, aimé de tous, ouvert comme une fleur ;
Si
candide et si frais que l'ange d'innocence
Baiserait
sur son front la beauté de son cœur
 

XXIX

Le
voilà, regardez, devinez-lui sa vie.
Quel
sort peut-on prédire à cet enfant du ciel ?

L
'amour en l'approchant jure d'être éternel ;
Le
hasard pense à lui, — la sainte poésie
Retourne
en souriant sa coupe d'ambroisie
Sur
ses cheveux plus doux et plus blonds que le miel.
 

XXX

Ce
palais, c'est le sien ; — le serf et la campagne
Sont
à lui ; — la forêt, le fleuve et la montagne

Ont
retenu son nom en écoutant l'écho.
C
'est à lui le village, et le pâle troupeau
Des
moines. — Quand il passe et traverse un hameau,
Le
bon ange du lieu se lève et l'accompagne.
 

XXXI

Quatre
filles de prince ont demandé sa main.
Sachez
que s'il voulait la reine pour maîtresse,
Et
trois palais de plus, il les aurait demain !

Qu
'un juif deviendrait chauve à compter sa richesse,
Et
qu'il pourrait jeter, sans que rien en paraisse
Les
blés de ses moissons aux oiseaux du chemin.
 

XXXII

Eh
bien ! cet homme-là vivra dans les tavernes
Entre
deux charbonniers autour d'un poêle assis ;
La
poudre noircira sa barbe et ses sourcils ;

Vous
le verrez un jour, tremblant et les yeux ternes
Venir
dans son manteau dormir sous les lanternes,
La
face ensanglantée et les coudes noircis.
 

XXXIII

Vous
le verrez sauter sur l'échelle dorée,
Pour
courir dans un bouge au sortir d'un boudoir,
Portant
sa lèvre ardente à la prostituée,
Avant
qu'à son balcon done Elvire éplorée,

Dans
la profonde nuit croyant encor le voir,
Ait
cessé d'agiter sa lampe et son mouchoir.
 

XXXIV

Vous
le verrez, laquais pour une chambrière,
Cachant
sous ses habits son valet grelottant ;
Vous
le verrez, tranquille et froid comme une pierre,
Pousser
dans les ruisseaux le cadavre d'un père,
Et
laisser le vieillard traîner ses mains de sang

Sur
des murs chauds encor du viol de son enfant.
 

XXXV

Que
direz-vous alors ? Ah ! vous croirez peut-être
Que
le monde a blessé ce cœur vaste et hautain,
Que
c'est quelque Lara qui se sent méconnaître,
Que
l'homme a mal jugé, qui sait ce qu'il peut être,
Et
qui, s'apercevant qu'il le serait en vain,

Rend
haine contre haine et dédain pour dédain.
 

XXXVI

Eh
bien ! vous vous trompez. — Jamais personne au monde
N
'a pensé moins que lui qu'il c'`ait oublié.
Jamais
il n'a frappé sans qu'on ne lui réponde ;
Jamais
il n'a senti l'inconstance de l'onde,
Et
jamais il n'a vu se dresser sous son pié

Le
vivace serpent de la fausse amitié.
 

XXXVII

Que
dis-je ? tel qu'il est, le monde l'aime encore ;
Il
n'a perdu chez lui ni ses biens ni son rang.
Devant
Dieu, devant tous, il s'assoit à son banc.
Ce
qu'il a fait de mal, personne ne l'ignore ;
On
connaît son génie, on l'admire, on l'honore. —

Seulement
, voyez-vous, cet homme, c'est don Juan.
 

XXXVIII

Oui
, don Juan. Le voilà, ce nom que tout répète,
Ce
nom mystérieux que tout l'univers prend,
Dont
chacun vient parler, et que nul ne comprend ;
Si
vaste et si puissant qu'il n'est pas de poète
Qui
ne l'ait soulevé dans son cœur et sa tête,
Et
pour l'avoir tenté ne soit resté plus grand.

 

XXXIX

Insensé
que je suis ! que fais-je ici moi-même ?
Était-ce
donc mon tour de leur parler de toi,
Grande
ombre, et d'où viens-tu pour tomber jusqumoi ?
C
'est qu'avec leurs horreurs, leur doute et leur blasphème
Pas
un d'eux ne t'aimait, don Juan ; et moi, je t'aime

Comme
le vieux Blondel aimait son pauvre roi.
 

XL

Oh !
qui me jettera sur ton coursier rapide !
Oh !
qui me prêtera le manteau voyageur,
Pour
te suivre en pleurant, candide corrupteur !
Qui
me déroulera cette liste homicide,

Cette
liste d'amour si remplie et si vide,
Et
que ta main peuplait des oublis de ton cœur !
 

XLI

Trois
mille noms charmants ! Trois mille noms de femme !
Pas
un qu'avec des pleurs tu n'aies balbutié !
Et
ce foyer d'amour qui dévorait ton âme,

Qui
lorsque tu mourus, de tes veines de flamme
Remonta
dans le ciel comme un ange oublié,
De
ces trois mille amours pas un qui l'ait noyé !
 

XLII

Elles
t'aimaient pourtant, ces filles insensées
Que
sur ton cœur de fer tu pressas tour à tour ;
Le
vent qui t'emportait les avait traversées ;

Elles
t'aimaient, don Juan, ces pauvres délaissées
Qui
couvraient de baisers l'ombre de ton amour,
Qui
te donnaient leur vie, et qui n'avaient qu'un jour !
 

XLIII

Mais
toi, spectre énervé, toi, que faisais-tu d'elles ?
Ah !
massacre et malheur ! tu les aimais aussi,

Toi !
croyant toujours voir sur tes amours nouvelles
Se
lever le soleil de tes nuits éternelles,
Te
disant chaque soir : Peut-être le voici
Et
l'attendant toujours, et vieillissant ainsi !
 

XLIV

Demandant
aux forêts, à la mer, à la plaine,
Aux
brises du matin, à toute heure, à tout lieu,

La
femme de ton âme et de ton premier vœu !
Prenant
pour fiancée un rêve, une ombre vaine,
Et
fouillant dans le cœur d'une hécatombe humaine,
Prêtre
désespéré, pour y chercher ton Dieu.
 

XLV

Et
que voulais-tu donc ?-Voilà ce que le monde
Au
bout de trois cents ans demande encor tout bas

Le
sphinx aux yeux perçants attend qu'on lui réponde
Ils
savent compter l'heure, et que leur terre est ronde
Ils
marchent dans leur ciel sur le bout d'un compas'
Mais
ce que tu voulais, ils ne le savent pas.
 

XLVI

Quelle est donc, disent-ils,. cette femme inconnue,
Qui
seule eût mis la main au frein de son coursier ?
Qu
'il appelait toujours et qui n'est pas venue ?

l'avait-il trouvée ? où l'avait-il perdue ?
Et
quel nœud si puissant avait su les lier,
Que
, n'ayant pu venir, il n'ait pu l'oublier ?
 

XLVII

N
'en était-il pas une, ou plus noble, ou plus belle,
Parmi
tant de beautés, qui, de loin ou de près,
De
son vague idéal eût du moins quelques traits ?

Que
ne la gardait-il ! qu'on nous dise laquelle.
Toutes
lui ressemblaient, — ce n'était jamais elle,
Toutes
lui ressemblaient, don Juan, et tu marchais !
 

XLVIII

Tu
ne t'es pas lassé de parcourir la terre !
Ce
vain fantôme, à qui Dieu t'avait envoyé,
Tu
n'en as pas brisé la forme sous ton pied !

Tu
n'es pas remonté, comme l'aigle à son aire
Sans
avoir sa pâture, ou comme le tonnerre
Dans
sa nue aux flancs d'or, sans avoir foudroyé !
 

XLIX

Tu
n'as jamais médit de ce monde stupide
Qui
te dévisageait d'un regard hébété ;
Tu
l'as vu, tel qu'il est, dans sa difformité ;

Et
tu montais toujours cette montagne aride,
Et
tu suçais toujours, plus jeune et plus aride,
Les
mamelles d'airain de la Réalité.
 

L

Et
la vierge aux yeux bleus, sur la souple ottomane,
Dans
ses bras parfumés te berçait mollement ;
De
la fille de roi jusqu'à la paysanne
Tu
ne méprisais rien, même la courtisane,

À
qui tu disputais son misérable amant ;
Mineur
, qui dans un puits cherchais un diamant.
 

LI

Tu
parcourais Madrid, Paris, Naple et Florence ;
Grand
seigneur aux palais, voleur aux carrefours ;
Ne
comptant ni l'argent, ni les nuits, ni les jours ;

Apprenant
du passant à chanter sa romance ;
Ne
demandant à Dieu, pour aimer l'existence,
Que
ton large horizon et tes larges amours.
 

LII

Tu
retrouvais partout la vérité hideuse,
Jamais
ce qu'ici-bas cherchaient tes vœux ardents,
Partout
l'hydre éternel qui te montrait les dents ;

Et
poursuivant toujours ta vie aventureuse,
Regardant
sous tes pieds cette mer orageuse,
Tu
te disais tout bas : Ma perle est là dedans.
 

LIII

Tu
mourus plein d'espoir dans ta route infinie,
Et
te souciant peu de laisser ici-bas
Des
larmes et du sang aux traces de tes pas.
Plus
vaste que le ciel et plus grand que la vie,

Tu
perdis ta beauté, ta gloire et ton génie
Pour
un être impossible, et qui n'existait pas.
 

LIV

Et
le jour que parut le convive de pierre,
Tu
vins à sa rencontre, et lui tendis la main ;
Tu
tombas foudroyé sur ton dernier festin :
Symbole
merveilleux de l'homme sur la terre,

Cherchant
de ta main gauche à soulever ton verre
Abandonnant
ta droite à celle du Destin !
 

LV

Maintenant
, c'est à toi, lecteur, de reconnaître
Dans
quel gouffre sans fond peut descendre ici-bas
Le
rêveur insensé qui voudrait d'un tel maître.
Je
ne dirai qu'un mot, et tu le comprendras :

Ce
que don Juan aimait, Hassan l'aimait peut-être ;
Ce
que don Juan cherchait, Hassan n'y croyait pas.

Namouna - Chant deuxième un poème de Alfred de Musset

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Namouna - Chant premier de Alfred de Musset


Une femme est comme votre ombre :
courez
après, elle vous fuit ; fuyez-la,
elle
court après vous.


I


Le
sofa sur lequel Hassan était couché
Était
dans son espèce une admirable chose.
Il
était de peau d'ours, — mais d'un ours bien léché ;

Moelleux
comme une chatte, et frais comme une rose
Hassan
avait d'ailleurs une très noble pose,
Il
était nu comme Ève à son premier péché.
 

II


Quoi !
tout nu ! dira-t-on, n'avait-il pas de honte ?
Nu
, dès le second mot !-Que sera-ce à la fin ?

Monsieur
, excusez-moi, — je commence ce conte
Juste
quand mon héros vient de sortir du bain
Je
demande pour lui l'indulgence, et j'y compte.
Hassan
était donc nu, — mais nu comme la main,
 

III


Nu
comme un plat d'argent, — nu comme un mur
Nu
comme le discours d'un académicien.
Ma
lectrice rougit, et je la scandalise.

Mais
comment se fait-il, madame, que l'on dise
Que
vous avez la jambe et la poitrine bien ?
Comment
le dirait-on, si l'on n'en savait rient
 

IV


Madame
alléguera qu'elle monte en berline ;
Qu
'elle a passé les ponts quand il faisait du vent ;
Que
, lorsqu'on voit le pied, la jambe se devine ;

Et
tout le monde sait qu'elle a le pied charmant
Mais
moi qui ne suis pas du monde, j'imagine
Qu
'elle aura trop aimé quelque indiscret amant.
 

V


Et
quel crime est-ce donc de se mettre à son aise,
Quand
on est tendrement aimée, — et qu'il fait chaud ?
On
est si bien tout nu, dans une large chaise !

Croyez-m
'en, belle dame, et, ne vous en déplaise,
Si
vous m'apparteniez, vous y seriez bientôt.
Vous
en crieriez sans doute un peu, — mais pas bien haut,
 

VI


Dans
un objet aimé qu'est-ce donc que l'on aime ?
Est-ce
du taffetas ou du papier gommé ?
Est-ce
un bracelet d'or, un peigne parfumé ?

Non
, — ce qu'on aime en vous, madame, c'est vous même.
La
parure est une arme, et le bonheur suprême,
Après
qu'on a vaincu, c'est d'avoir désarmé.
 

VII

Tout
est nu sur la terre, hormis l'hypocrisie ;
Tout
est nu dans les cieux, tout est nu dans la vie,
Les
tombeaux, les enfants et les divinités.
Tous
les cœurs vraiment beaux laissent voir leurs beautés

Ainsi
donc le héros de cette comédie
Restera
nu, madame, — et vous y consentez.
 

VIII


Un
silence parfait règne dans cette histoire
Sur
les bras du jeune homme et sur ses pieds d'ivoire
La
naïade aux yeux verts pleurait en le quittant.
On
entendait à peine au fond de la baignoire
Glisser
l'eau fugitive, et d'instant en instant

Les
robinets d'airain chanter en s'égouttant.
 

IX


Le
soleil se couchait ; — on était en septembre :
Un
triste mois chez nous, — mais un mois sans pareil
Chez
ces peuples dorés qu'a bénis le soleil.
Hassan
poussa du pied la porte de la chambre.
Heureux
homme !-il fumait de l'opium dans de l'ambre,

Et
vivant sans remords, il aimait le sommeil.
 

X


Bien
qu'il ne s'élevât qu'à quelques pieds de terre,
Hassan
était peut-être un homme à caractère ;
Il
ne le montrait pas, n'en ayant pas besoin
Sa
petite médaille annonçait un bon coin.
Il
était très bien pris ; — on eût dit que sa mère

L
'avait fait tout petit pour le faire avec soin.
 

XI


Il
était indolent, et très opiniâtre ;
Bien
cambré, bien lavé, le visage olivâtre,
Des
mains de patricien, — l'aspect fier et nerveux,
La
barbe et les sourcils très noirs, — un corps d'albâtre.
Ce
qu'il avait de beau surtout, c'étaient les yeux.
Je
ne vous dirai pas un mot de ses cheveux ;

 

XII

 

C
'est une vanité qu'on rase en Tartarie.
Ce
pays-là pourtant n'était pas sa patrie.
Il
était renégat, — Français de nation, —
Riche
aujourd'hui, jadis chevalier d'industrie,
Il
avait dans la mer jeté comme un haillon
Son
titre, sa famille et sa religion.
 


XIII

Il
était très joyeux, et pourtant très maussade.
Détestable
voisin, — excellent camarade,
Extrêmement
futile, — et pourtant très posé,
Indignement
naïf, — et pourtant très blasé,
Horriblement
sincère, — et pourtant très rusé
Vous
souvient-il, lecteur, de cette sérénade
 

XIV


Que
don Juan, déguisé, chante sous un balcon ?
-Une
mélancolique et piteuse chanson,
Respirant
la douleur, l'amour et la tristesse.
Mais
l'accompagnement parle d'un autre ton.
Comme
il est vif, joyeux ! avec quelle prestesse
Il
sautille !-On dirait que la chanson caresse
 

XV


Et
couvre de langueur le perfide instrument,
Tandis
que l'air moqueur de l'accompagnement
Tourne
en dérision la chanson elle-même,
Et
semble la railler d'aller si tristement
Tout
cela cependant fait un plaisir extrême. —
C
'est que tout en est vrai, — c'est qu'on trompe et
 

XVI

C
'est qu'on pleure en riant ; — c'est qu'on est innocent

Et
coupable à la fois ; — c'est qu'on se croit parjure
Lorsqu
'on n'est qu'abusé ; c'est qu'on verse le sang
Avec
des mains sans tache, et que notre nature
A
de mal et de bien pétri sa créature :
Tel
est le monde, hélas ! et tel était Hassan.
 

XVII


C
'était un bon enfant dans la force du terme ;
Très
bon-et très enfant ; — mais quand il avait dit :
Je
veux que cela soit , il était comme un terme.
Il
changeait de dessein comme on change d'habit ;
Mais
il fallait toujours que le dernier se fît.
C
'était un océan devenu terre ferme.
 


XVIII

Bizarrerie
étrange ! avec ses goûts changeants,
Il
ne pouvait souffrir rien d'extraordinaire
Il
n'aurait pas marché sur une mouche à terre.
Mais
s'il l'avait trouvée à dîner dans son verre,
Il
aurait assommé quatre ou cinq de ses gens -
Parlez
après cela des bons et des méchants !
 


XIX

Venez
après cela crier d'un ton de maître
Que
c'est le cœur humain qu'un auteur doit connaître !
Toujours
le cœur humain pour modèle et pour loi.
Le
cœur humain de qui ? le cœur humain de quoi ?
Celui
de mon voisin a sa manière d'être ;
Mais
morbleu ! comme lui, j'ai mon cœur humain, moi.

 

XX

Cette
vie est à tous, et celle que je mène,
Quand
le diable y serait, est une vie humaine.
Alors
, me dira-t-on, c'est vous que vous peignez,
Vous
êtes le héros, vous vous mettez en scène
-Pas
du tout, — cher lecteur, — je prends à l'un le nez
l'autre, le talon, — à l'autre, — devinez.
 

XXI


En ce cas vous créez un monstre, une chimère,
Vous
faites un enfant qui n'aura point de père.
-Point
de père, grand Dieu ! quand, comme Trissotin
J
'en suis chez mon libraire accouché ce matin !
D
'ailleurs is pater est quem nuptiae... j'espère
Que
vous m'épargnerez de vous parler latin.
 


XXII

Consultez
les experts, le moderne et l'antique ;
On
est, dit Brid'oison, toujours fils de quelqu'un .
Que
l'on fasse, après tout, un enfant blond, ou brun,
Pulmonique
ou bossu, borgne ou paralytique,
C
'est déjà très joli, quand on en a fait un ;
Et
le mien a pour lui qu'il n'est point historique.
 


XXIII

Considérez
aussi que je n ai rien volé
A
la Bibliothèque ; — et bien que cette histoire
Se
passe en Orient, je n'en ai point parlé.
Il
est vrai que, pour moi, je n'y suis point allé.
Mais
c'est si grand, si loin !-Avec de la mémoire
On
se tire de tout :-allez voir pour y croire.

 

XXIV

Si
d'un coup de pinceau je vous avais bâti
Quelque
ville aux toits bleus, quelque blanche mosquée,
Quelque
tirade en vers, d'or et d'argent plaquée,
Quelque
description de minarets flanquée,
Avec
l'horizon rouge et le ciel assorti,
M
'auriez-vous répondu : Vous en avez menti ?

 

XXV

Je
vous dis tout cela, lecteur, pour qu'en échange
Vous
me fassiez aussi quelque concession.
J
'ai peur que mon héros ne vous paraisse étrange ;
Car
l'étrange, à vrai dire, était sa passion.
Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange.
Et
qui l'est ici-bas ?-Tartuffe a bien raison.

 

XXVI

Hassan
était un être impossible à décrire.
C
'est en vain qu'avec lui je voudrais vous lier,
Son
cœur est un logis qui n'a pas d'escalier.
Ses
intimes amis ne savaient trop qu'en dire.
Parler
est trop facile, et c'est trop long d'écrire :
Ses
secrets sentiments restaient sur l'oreiller.
 


XXVII

Il
n'avait ni parents, ni guenon, ni maîtresse.
Rien
d'ordinaire en lui, — rien qui le rattachât
Au
commun des martyrs, — pas un chien, pas un chat.
Il
faut cependant bien que je vous intéresse
A
mon pauvre héros. — Dire qu'il est pacha,
C
'est un moyen usé, c'est une maladresse.
 

XXVIII


Dire
qu'il est grognon, sombre et mystérieux,
Ce
n'est pas vrai d'abord, et c'est encor plus vieux.
Dire
qu'il me plaît fort, cela n'importe guère.
C
'est tout simple d'ailleurs, puisque je suis son père
Dire
qu'il est gentil comme un cœur, c'est vulgaire.
J
'ai déjà dit là-haut qu'il avait de beaux yeux.
 

XXIX

Dire
qu'il n'avait peur ni de Dieu ni du diable,

C
'est chanceux d'une part, et de l'autre immoral.
Dire
qu'il vous plaira, ce n'est pas vraisemblable.
Ne
rien dire du tout, cela vous est égal.
Je
me contente donc du seul terme passable
Qui
puisse l'excuser :-c'est un original.
 

XXX

Plût
à Dieu, qui peut tout, que cela pût suffire
A
le justifier de ce que je vais dire !

Il
le faut cependant, — le vrai seul est ma loi.
Au
fait, s'il agit mal, on pourrait rêver pire.
Ma
foi, tant pis pour lui :-je ne vois pas pourquoi
Les
sottises d'Hassan retomberaient sur moi.
 

XXXI

D
'ailleurs on verra bien, si peu qu'on me connaisse,
Que
mon héros de moi diffère entièrement.
J
'ai des prétentions à la délicatesse ;

Quand
il m'est arrivé d'avoir une maîtresse,
Je
me suis comporté très pacifiquement.
En
honneur devant Dieu, je ne sais pas comment
 

XXXII

J
'ai pu, tel que je suis, entamer cette histoire,
Pleine
, telle qu'elle est, d'une atrocité noire.
C
'est au point maintenant que je me sens tenté
De
l'abandonner là pour ma plus grande gloire,

Et
que je brûlerais mon œuvre, en vérité,
Si
ce n'était respect pour la postérité.
 

XXXIII

Je
disais donc qu'Hassan était natif de France ;
Mais
je ne disais pas par quelle extravagance
Il
en était venu jusqucroire, à vingt ans,
Qu
'une femme ici-bas n'était qu'un passe-temps.
Quand
il en rencontrait une à sa convenance,

S
'il la cardait huit jours. c'était déjà longtemps.
 

XXXIV

On
sent l'absurdité d'un semblable système,
Puisqu
'il est avéré que, lorsqu'on dit qu'on aime,
On
dit en même temps qu'on aimera toujours, —
Et
qu'on n'a jamais vu ni rois ni troubadours
Jurer
à leurs beautés de les aimer huit jours.
Mais
cet enfant gâté ne vivait que de crème

 

XXXV

Je
sais bien, disait-il un jour qu'on en parlait,
Que
les trois quarts du temps ma crème a le goût d'ailette
Nous
avons sur ce point un siècle de vinaigre,
c'est déjà beaucoup que de trouver du lait
Mais
toute servitude en amour me déplaît ;
J
'aimerais mieux. je crois, être le chien d'un nègre,
 


XXXVI

Ou
mourir sous le fouet d'un cheval rétif,
Que
de craindre une jupe et d'avoir pour maîtresse
Un
de ces beaux geôliers, au regard attentif,
Qui
, d'un pas mesuré marchant sur la souplesse
Du
haut de leurs yeux bleus vous promènent en laisse
Un
bâton de noyer, au moins, c'est positif.
 

XXXVII


On
connaît son affaire, — on sait à quoi s'attendre ;
On
se frotte le dos, — on s'y fait par degré
Mais
vivre ensorcelé sous un ruban doré !
boire
du lait sucré dans un maillot vert tendre !
N
'avoir à son cachot qu'un mur si délabré,
Qu
'on ne s'y saurait même accrocher pour s'a pendre
 

XXXVIII


Ajoutez
à cela que, pour comble d'horreur,
La
femme la plus sèche et la moins malhonnête
Au
bout de mes huit jours trouvera dans sa tête,
Ou
dans quelque recoin oublié de son cœur,
Un
amant qui jadis lui faisait plus d'honneur,
Un
cœur plus expansif, une jambe mieux faite
 

XXXIX

Plus
de douceur dans l'âme ou de nerf dans les bras

Je rappelle au lecteur qu'ici comme là-bas
C
'est mon héros qui parle, et je mourrais de honte
S
'il croyait un instant que ce que je raconte,
Ici
plus que jamais, ne me révolte pas
Or
donc, disait Hassan, plus la rupture est prompte,
 

XL

Plus
mes petits talents gardent de leur fraîcheur
C
'est la satiété qui calcule et qui pense.

Tant
qu'un grain d'amitié reste dans la balance.
Le
Souvenir souffrant s'attache à l'espérance
Comme
un enfant malade aux lèvres de sa sœur.
L
'esprit n'y voit pas clair avec les yeux du cœur.
 

XLI

Le
dégoût, c'est la haine — et quel motif de haine
Pourrais-je
soulever ?— pourquoi m'en voudrait-on ?

Une
femme dira qu'elle pleure : — et moi donc !
Je
pleure horriblement ! — je me soutiens à peine ;
Que
dis-je, malheureux ! il faut qu'on me soutienne.
Je
n'ose même pas demander mon pardon.
 

XLII

Je
me prive du corps, mais je conserve l'âme.

Il
est vrai, dira-t-on, qu'il est plus d'une femme
Près
de qui l'on ne fait, avec un tel moyen,
Que
se priver de tout et ne conserver rien.
Mais
c'est un pur mensonge, un calembour infâme,
Qui
ne mordra jamais sur un homme de bien
 

XLIII

Voilà
ce que disait Hassan pour sa défense.
Bien
entendu qu'alors tout se passait en France,

Du
temps que sur l'oreille il avait ce bonnet
Qui
fit à son départ une si belle danse
Par
dessus les moulins. Du reste, s'il tenait
A
son raisonnement, c'est qu'il le comprenait.
 

XLIV

Bien
qu'il traitât l'amour d'après un catéchisme,
Et
qu'il mit tous ses soins à dorer son sophisme,
Hassan
avait des nerfs qu'il ne pouvait railler.

Chez
lui la jouissance était un paroxysme
Vraiment
inconcevable et fait pour effrayer :
Non
pas qu'on l'entendit ni pleurer ni crier. —
 

XLV

Un
léger tremblement, — une pâleur extrême, —
Une
convulsion de la gorge un blasphème, —
Quelques
mots sans raison balbutiés tout bas,
C
'est tout ce qu'on voyait sa maîtresse elle-même

N
'en sentait rien, sinon qu'il restait dans ses bras
Sans
haleine et sans force, et ne répondait pas.
 

XLVI

Mais
à cette bizarre et ridicule ivresse
Succédait
d'ordinaire un tel enchantement
Qu
'il commençait d'abord par faire à sa maîtresse
Mille
et un madrigaux, le tout très lourdement.
Il
devenait tout miel, tout sucre et tout caresse.

Il
eût communié dans un pareil moment.
 

XLVII
.
Il
n'existait alors secret ni confidence
Qui
pût y résister. — Tout partait, tout roulait ;
Tous
les épanchements du monde entraient en danse,
Illusions
, soucis, gloire, amour, espérance ;
Jamais
confessionnal ne vit de chapelet

Comparable
en longueur à ceux qu'il défilait.
 

XLVIII

Ah !
c'est un grand malheur, quand on a le cœur tendre,
Que
ce lien de fer que la nature a mis
Entre
l'âme et le corps, ces frères ennemis !
Ce
qui m'étonne, moi, c'est que Dieu l'ait permis
Voilà
le nœud gordien qu'il fallait qu'Alexandre

Rompît
de son épée, et réduisit en cendre.
 

XLIX

L
'âme et le corps, hélas ! ils iront deux à deux,
Tant
que le monde ira, — pas à pas, — côte à côte,
Comme
s'en vont les vers classiques et les bœufs.
L
'un disant : Tu fais mal ! et l'autre : C'est ta faute.

Ah !
misérable hôtesse, et plus misérable hôte !
Ce
n'est vraiment pas vrai que tout soit pour le mieux.
 

L

Et
la preuve, lecteur, la preuve irrécusable
Que
ce monde est mauvais, c'est que pour y rester
Il
a fallu s'en faire un autre, et l'inventer
Un
autre !-monde étrange, absurde, inhabitable,

Et
qui, pour valoir mieux que le seul véritable,
N
'a pas même un instant eu besoin d'exister
 

LI

Oui
, oui, n'en doutez pas, c'est un plaisir perfide
Que
d'enivrer son âme avec le vin des sens ;
Que
de baiser au front la volupté timide,
Et
de laisser tomber, comme la jeune Elfride.
La
clef d'or de son cœur dans les eaux des torrents.

Heureux
celui qui met, dans de pareils moments,
 

LII

Comme
ce vieux vizir qui gardait sa sultane,
La
lame de son sabre entre une femme et lui !
Heureux
l'autel impur qui n'a pas de profane !
Heureux
l'homme indolent pour qui tout est fini
Quand
le plaisir s'émousse, et que la courtisane

N
'a jamais vu pleurer après qu'il avait ri !
 

LIII

Ah !
l'abîme est si grand ! la pente est si glissante !
Une
maîtresse aimée est si près d'une sœur !
Elle
vient si souvent, plaintive et caressante,
Poser
, en chuchotant, son cœur sur votre cœur !

L
'homme est si faible alors ! la femme est si puissante !
Le
chemin est si doux du plaisir au bonheur !
 

LIV

Pauvres
gens que nous tous !-Et celui qui se livre,
De
ce qu'il aura fait doit tôt ou tard gémir !
La
coupe est là, brûlante, — et celui qui s'enivre

Doit
rire de pitié s'il ne veut pas frémir !
Voilà
le train du monde, et ceux qui savent vivre
Vous
diront à cela qu'il valait mieux dormir.
 

LV

Oui
, dormir-et rêver !-Ah ! que la vie est belle,
Quand
un rêve divin fait sur sa nudité
Pleuvoir
les rayons d'or de son prisme enchanté !

Frais
comme la rosée, et fils du ciel comme elle !
Jeune
oiseau de la nuit, qui, sans mouiller son aile,
Voltige
sur les mers de la réalité !
 

LVI

Ah !
si la rêverie était toujours possible !
Et
si le somnambule, en étendant la main,

Ne
trouvait pas toujours la nature inflexible
Qui
lui heurte le front contre un pilier d'airain !
Si
l'on pouvait se faire une armure insensible !
Si
l'on rassasiait l'amour comme la faim !
 

LVII

Pourquoi
Manon Lescaut, dès la première scène,
Est-elle
si vivante et si vraiment humaine,

Qu
'il semble qu'on l'a vue et que c'est un portrait ?
Et
pourquoi l'Héloïse est-elle une ombre vaine,
Qu
'on aime sans y croire et que nul ne connaît ?
Ah !
rêveurs, ah, rêveurs, que vous avons-nous fait ?
 

LVIII

Pourquoi
promenez-vous ces spectres de lumière

Devant
le rideau noir de nos nuits sans sommeil,
Puisqu
'il faut qu'ici-bas tout songe ait son réveil,
Et
puisque le désir se sent cloué sur terre,
Comme
un aigle blessé qui meurt dans la poussière,
L
'aile ouverte, et les yeux fixés sur le soleil ?
 

LIX

Manon !
sphinx étonnants véritable sirène,

Cœur
trois fois féminin, Cléopâtre en paniers !
Quoi
qu'on dise ou qu'on fasse, et bien qu'à Sainte Hélène
On
ait trouvé ton livre écrit pour des portiers,
Tu
n'en es pas moins vraie, infâme, et Cléomène
N
'est pas digne, à mon sens, de te baiser les pieds
 

LX

Tu
m'amuses autant que Tiberge m'ennuie ,
Comme
je crois en toi ! que je t'aime et te hais !

Quelle
perversité ! quelle ardeur inouïe
Pour
l'or et le plaisir ! Comme toute la vie
Est
dans tes moindres mots ! Ah ! folle que tu es.
Comme
je t'aimerais demain, si tu vivais !
 

LXI

En
vérité, lecteur, je crois que je radote.

Si
tout ce que je dis vient à propos de botte,
Comment
goûteras-tu ce que je dis de bon ?
J
'ai fait un hiatus indigne de pardon ;
Je
compte là-dessus rédiger une note.
J
'en suis donc à te dire... où diable en suis-je donc ?
 

LXII

M
'y voilà. — Je disais qu'Hassan, près d'une femme,

Était
très expansif, — il voulait tout ou rien.
Je
confesse, pour moi, que je ne sais pas bien
Comment
on peut donner le corps sans donner l'âme,
L
'un étant la fumée, et l'autre étant la flamme.
Je
ne sais pas non plus s'il était bon chrétien ;
 

LXIII

Je
ne sais même pas quelle était sa croyance,
Ni
quel secret si tendre il avait confié,

Ni
de quelle façon, quand il était en France,
Ses
maîtresses d'un jour l'avaient mystifié,
Ni
ce qu'il en pensait, — ni quelle extravagance
L
'avait fait blasphémer l'amour et l'amitié,
 

LXIV

Mais
enfin, certain soir qu'il ne savait que faire,
Se
trouvant mal en train vis-à-vis de son verre,
Pour
tuer un quart d'heure il prit monsieur Galland.

Dieu
voulut qu'il y vît comme quoi le sultan
Envoyait
tous les jours une sultane en terre,
Et
ce fut là-dessus qu'il se fit musulman .
 

LXV

Tous
les premiers du mois, un juif aux mains crochues
Amenait
chez Hassan deux jeunes filles nues,
Tous
les derniers du mois on leur donnait un bain,
Un
déjeuner, un voile, un sequin dans la main,

Et
puis on les priait d'aller courir les rues.
Système
assurément qui n'a rien d'inhumain
 

LXVI

C
'était ainsi qu'Hassan, quatre fois par semaine,
Abandonnait
son âme au doux plaisir d'aimer.
Ne
sachant pas le turc, il se livrait sans peine :
À
son aise en français il pouvait se pâmer.
Le
lendemain, bonsoir. — Une vieille Égyptienne

Venait
ouvrir la porte au maître, et la fermer.
 

LXVII

Ceci
pourra sembler fort extraordinaire,
Et
j'en sais qui riront d'un système pareil.
Mais
il parait qu'Hassan se croyait, au contraire,
L
'homme le plus heureux qui fût sous le soleil.
Ainsi
donc, pour l'instant, lecteur, laissons-le faire.
Le
voilà, tel qu'il est, attendant le sommeil.


LXVIII

Le
sommeil ne vint pas, — mais cette douce ivresse
Qui
semble être sa sœur, ou plutôt sa maîtresse ;
Qui
, sans fermer les yeux, ouvre l'âme à l'oubli ;
Cette
ivresse du cœur, si douce à la paresse
Que
, lorsqu'elle vous quitte, on croit qu'on a dormi ;
Pâle
comme Morphée, et plus belle que lui.

 

LXIX

C
'est le sommeil de l'âme
On
se remue, on bâille, et cependant on dort.
On
se sent très bien vivre, et pourtant on est mort
On
ne parlerait pas d'amour, mais je présume
Que
l'on serait capable, avec un peu d'effort...
Je
crois qu'une sottise est au bout de ma plume.
 

LXX


Avez-vous
jamais vu, dans le creux d'un ravin,
Un
bon gros vieux faisan, qui se frotte le ventre,
S
'arrondir au soleil, et ronfler comme un chantre ?
Tous
les points de sa boule aspirent vers le centre.
On
dirait qu'il rumine, ou qu'il cuve du vin,
Enfin
, quoi qu'il en soit, c'est un état divin.
 

LXXI

Lecteur
, si tu t'en vas jamais en Terre sainte,

Regarde
sous tes pieds : tu verras des heureux.
Ce
sont de vieux fumeurs qui dorment dans l'enceinte
s'élevait jadis la cité des Hébreux.
Ces
gens-là savent seuls vivre et mourir sans plainte :
Ce
sont des mendiants qu'on prendrait pour des dieux.
 

LXXII

Ils
parlent rarement, — ils sont assis par terre,

Nus
, ou déguenillés, le front sur une pierre,
N
'ayant ni sou ni poche, et ne pensant à rien.
Ne
les réveille pas : ils t'appelleraient chien.
Ne
les écrase pas : ils te laisseraient faire.
Ne
les méprise pas : car ils te valent bien.
 

LXXIII

C
'est le point capital du mahométanisme

De
mettre le bonheur dans la stupidité.
Que
n'en est-il ainsi dans le christianisme !
J
'en citerais plus d'un qui l'aurait mérité,
Et
qui mourrait heureux sans s'en être douté !
Diable !
j'ai du malheur, — encore un barbarisme.
 

LXXIV

On
dit mahométisme, et j'en suis bien fâché .

Il
fallait me lever pour prendre un dictionnaire,
Et
j'avais fait mon vers avant d'avoir cherché.
Je
me suis retourné, — ma plume était par terre.
J
'avais marché dessus, — j'ai souillé, de colère
Ma
bougie et ma verve, et je me suis couché.
 

LXXV

Tu
vois, ami lecteur, jusqu'où va ma franchise
Mon
héros est tout nu, moi je suis en chemise.

Je
pousse la candeur jusqu'à t'entretenir
D
'un chagrin domestique. — Où voulais-je en venir ?
Je
suis comme Enéas portant son père Anchise.
 

LXXXVI

Énéas
s'essoufflait, et marchait à grands pas.
Sa
femme à chaque instant demeurait en arrière
Créüse
, disait-il, pourquoi ne viens-tu pas ?

Créüse
répondait : Je mets ma jarretière.
-Mets-la
donc, et suis-nous, répondait Énéas.
Je
vais, si tu ne viens, laisser tomber mon père.
 

LXXVII

Lecteur
, nous allons voir si tu comprends ceci
Anchise
est mon poème ; et ma femme Créüse
Qui
va toujours trainant en chemin. c'est ma muse

Elle
s'en va là-bas quand je la crois ici.
Une
pierre l'arrête, un papillon l'amuse.
Quand
arriverons-nous si nous marchons ainsi ?
 

LXXVIII

Enéas
, d'une part, a besoin de sa femme.
Sans
elle, à dire vrai, ce n'est qu'un corps sans âme.
Anchise
, d'autre part, est horriblement lourd.
Le
troisième péril, c'est que Troie est en flamme.

Mais
, dès qu'Anchise grogne ou que sa femme court.
Créas
est forcé de s'arrêter tout court.

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