Poème pleurs - 27 Poèmes sur pleurs


27 poèmes


Phonétique (Cliquez pour la liste complète) : épaler épalera épalerai épalerais épalerait épaleras épaulard épauler épaulera épaulerai épaulerais épaulerait épauleras épaulière épaulières épeler épellera épellerai épellerais épellerait épelleras épeuler épeulera épeulerai épeulerais épeulerait épeuleras épiler épilera ...

L’Amour et la Mort de Louise Ackermann


À M. Louis de Ronchaud
I
Regardez-les
passer, ces couples éphémères !
Dans
les bras l'un de l'autre enlacés un moment,
Tous
, avant de mêler à jamais leurs poussières,
Font
le même serment :

Toujours
! Un mot hardi que les cieux qui vieillissent
Avec
étonnement entendent prononcer,
Et
qu'osent répéter des lèvres qui pâlissent
Et
qui vont se glacer.


Vous
qui vivez si peu, pourquoi cette promesse
Qu
'un élan d'espérance arrache à votre coeur,
Vain
défi qu'au néant vous jetez, dans l'ivresse
D
'un instant de bonheur ?


Amants
, autour de vous une voix inflexible
Crie
à tout ce qui naît : « Aime et meurs ici-bas ! »
La
mort est implacable et le ciel insensible ;
Vous
n'échapperez pas.


Eh
bien ! puisqu'il le faut, sans trouble et sans murmure,
Forts
de ce même amour dont vous vous enivrez
Et
perdus dans le sein de l'immense Nature,
Aimez
donc, et mourez !


II

Non
, non, tout n'est pas dit, vers la beauté fragile
Quand
un charme invincible emporte le désir,
Sous
le feu d'un baiser quand notre pauvre argile
A
frémi de plaisir.


Notre
serment sacré part d'une âme immortelle ;
C
'est elle qui s'émeut quand frissonne le corps ;
Nous
entendons sa voix et le bruit de son aile
Jusque
dans nos transports.

Nous
le répétons donc, ce mot qui fait d'envie
Pâlir
au firmament les astres radieux,
Ce
mot qui joint les coeurs et devient, dès la vie,
Leur
lien pour les cieux.

Dans
le ravissement d'une éternelle étreinte
Ils
passent entraînés, ces couples amoureux,
Et
ne s'arrêtent pas pour jeter avec crainte
Un
regard autour d'eux.

Ils
demeurent sereins quand tout s'écroule et tombe ;
Leur
espoir est leur joie et leur appui divin ;
Ils
ne trébuchent point lorsque contre une tombe
Leur
pied heurte en chemin.

Toi-même
, quand tes bois abritent leur délire,
Quand
tu couvres de fleurs et d'ombre leurs sentiers,
Nature
, toi leur mère, aurais-tu ce sourire
S
'ils mouraient tout entiers ?

Sous
le voile léger de la beauté mortelle
Trouver
l'âme qu'on cherche et qui pour nous éclôt,
Le
temps de l'entrevoir, de s'écrier : « C'est Elle ! »
Et
la perdre aussitôt,


Et
la perdre à jamais ! Cette seule pensée
Change
en spectre à nos yeux l'image de l'amour.
Quoi
! ces voeux infinis, cette ardeur insensée
Pour
un être d'un jour !

Et
toi, serais-tu donc à ce point sans entrailles,
Grand
Dieu qui dois d'en haut tout entendre et tout voir,
Que
tant d'adieux navrants et tant de funérailles
Ne
puissent t'émouvoir,

Qu
cette tombe obscure où tu nous fais descendre
Tu
dises : « Garde-les, leurs cris sont superflus.
Amèrement
en vain l'on pleure sur leur cendre ;
Tu
ne les rendras plus ! »

Mais
non ! Dieu qu'on dit bon, tu permets qu'on espère ;
Unir
pour séparer, ce n'est point ton dessein.
Tout
ce qui s'est aimé, fût-ce un jour, sur la terre,
Va
s'aimer dans ton sein.

III

Éternité
de l'homme, illusion ! chimère !
Mensonge
de l'amour et de l'orgueil humain !
Il
n'a point eu d'hier, ce fantôme éphémère,
Il
lui faut un demain !

Pour
cet éclair de vie et pour cette étincelle
Qui
brûle une minute en vos coeurs étonnés,
Vous
oubliez soudain la fange maternelle
Et
vos destins bornés.

Vous
échapperiez donc, ô rêveurs téméraires
Seuls
au Pouvoir fatal qui détruit en créant ?
Quittez
un tel espoir ; tous les limons sont frères
En
face du néant.

Vous
dites à la Nuit qui passe dans ses voiles :
«
J'aime, et j'espère voir expirer tes flambeaux. »
La
Nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles
Luiront
sur vos tombeaux.

Vous
croyez que l'amour dont l'âpre feu vous presse
A
réservé pour vous sa flamme et ses rayons ;
La
fleur que vous brisez soupire avec ivresse :
«
Nous aussi nous aimons ! »

Heureux
, vous aspirez la grande âme invisible
Qui
remplit tout, les bois, les champs de ses ardeurs ;
La
Nature sourit, mais elle est insensible :
Que
lui font vos bonheurs ?

Elle
n'a qu'un désir, la marâtre immortelle,
C
'est d'enfanter toujours, sans fin, sans trêve, encor.
Mère
avide, elle a pris l'éternité pour elle,
Et
vous laisse la mort.

Toute
sa prévoyance est pour ce qui va naître ;
Le
reste est confondu dans un suprême oubli.
Vous
, vous avez aimé, vous pouvez disparaître :
Son
voeu s'est accompli.

Quand
un souffle d'amour traverse vos poitrines,
Sur
des flots de bonheur vous tenant suspendus,
Aux
pieds de la Beauté lorsque des mains divines
Vous
jettent éperdus ;

Quand
, pressant sur ce coeur qui va bientôt s'éteindre
Un
autre objet souffrant, forme vaine ici-bas,
Il
vous semble, mortels, que vous allez étreindre
L
'Infini dans vos bras ;

Ces
délires sacrés, ces désirs sans mesure
Déchaînés
dans vos flancs comme d'ardents essaims,
Ces
transports, c'est déjà l'Humanité future
Qui
s'agite en vos seins.

Elle
se dissoudra, cette argile légère
Qu
'ont émue un instant la joie et la douleur ;
Les
vents vont disperser cette noble poussière
Qui
fut jadis un coeur.

Mais
d'autres coeurs naîtront qui renoueront la trame
De
vos espoirs brisés, de vos amours éteints,
Perpétuant
vos pleurs, vos rêves, votre flamme,
Dans
les âges lointains.

Tous
les êtres, formant une chaîne éternelle,
Se
passent, en courant, le flambeau de l'amour.
Chacun
rapidement prend la torche immortelle
Et
la rend à son tour.

Aveuglés
par l'éclat de sa lumière errante,
Vous
jurez, dans la nuit où le sort vous plongea,
De
la tenir toujours : à votre main mourante
Elle
échappe déjà.

Du
moins vous aurez vu luire un éclair sublime ;
Il
aura sillonné votre vie un moment ;
En
tombant vous pourrez emporter dans l'abîme
Votre
éblouissement.

Et
quand il régnerait au fond du ciel paisible
Un
être sans pitié qui contemplât souffrir,
Si
son oeil éternel considère, impassible,
Le
naître et le mourir,

Sur
le bord de la tombe, et sous ce regard même,
Qu
'un mouvement d'amour soit encor votre adieu !
Oui
, faites voir combien l'homme est grand lorsqu'il aime,
Et
pardonnez à Dieu !

L’Amour et la Mort un poème de Louise Ackermann

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Louise Ackermann (n° 1)  Voter pour ce poème1566 votes

Élan mystique de Louise Ackermann


Alors j'avais quinze ans. Au sein des nuits sans voiles,
Je m'arrêtais pour voir voyager les étoiles
Et contemplais trembler, à l'horizon lointain,
Des flots où leur clarté jouait jusqu'au matin.
Un immense besoin de divine harmonie
M'entraînait malgré moi vers la sphère infinie,
Tant il est vrai qu'ici cet autre astre immortel,
L'âme, gravite aussi vers un centre éternel.

Mais, tandis que la nuit marchait au fond des cieux,
Des pensers me venaient, graves, silencieux,
D'avenir large et beau, de grande destinée,
D'amour à naître encor, de mission donnée,
Vague image, pour moi, pareille aux flots lointains
De la brumenageaient mes regards incertains.
Aujourd'hui tout est su ; la destinée austère
N'a plus devant mes yeux d'ombre ni de mystère,
Et la vie, avant même un lustre révolu,
Garde à peine un feuillet qui n'ait pas été lu.
Humble et fragile enfant, cachant en moi ma flamme,
J'ai tout interrogé dans les choses de l'âme.
L'amour, d'abord. Jamais, le coeur endolori,
Je n'ai dit ce beau nom sans en avoir souri.

Puis j'ai soudé la gloire, autre rêve enchanté,
Dans l'être d'un moment instinct d'éternité !
Mais pour moi sur la terre, où l'âme s'est ternie,
Tout s'imprégnait d'un goût d'amertume infinie.
Alors, vers le Seigneur me retournant d'effroi,
Comme un enfant en pleurs, j'osai crier : « Prends-moi !
Prends-moi, car j'ai besoin, par delà toute chose,
D'un grand et saint espoir où mon coeur se repose,
D'une idée où mon âme, à qui l'avenir ment,
S'enferme et trouve enfin un terme à son tourment. »

Élan mystique un poème de Louise Ackermann

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Louise Ackermann (n° 480)  Voter pour ce poème9 votes

Prométhée de Louise Ackermann


Frappe encor, Jupiter, accable-moi, mutile
L
'ennemi terrassé que tu sais impuissant !
Écraser
n'est pas vaincre, et ta foudre inutile
S
'éteindra dans mon sang,

Avant
d'avoir dompté l'héroïque pensée
Qui
fait du vieux Titan un révolté divin ;
C
'est elle qui te brave, et ta rage insensée
N
'a cloué sur ces monts qu'un simulacre vain.
Tes
coups n'auront porté que sur un peu d'argile ;
Libre
dans les liens de cette chair fragile,
L
'âme de Prométhée échappe à ta fureur.
Sous
l'ongle du vautour qui sans fin me dévore,
Un
invisible amour fait palpiter encore
Les
lambeaux de mon cœur.

Si
ces pics désolés que la tempête assiège
Ont
vu couler parfois sur leur manteau de neige
Des
larmes que mes yeux ne pouvaient retenir,
Vous
le savez, rochers, immuables murailles
Que
d'horreur cependant je sentais tressaillir,
La
source de mes pleurs était dans mes entrailles ;
C
'est la compassion qui les a fait jaillir.

Ce
n'était point assez de mon propre martyre ;
Ces
flancs ouverts, ce sein qu'un bras divin déchire
Est
rempli de pitié pour d'autres malheureux.
Je
les vois engager une lutte éternelle ;
L
'image horrible est là ; j'ai devant la prunelle
La
vision des maux qui vont fondre sur eux.
Ce
spectacle navrant m'obsède et m'exaspère.
Supplice
intolérable et toujours renaissant,
Mon
vrai, mon seul vautour, c'est la pensée amère
Que
rien n'arrachera ces germes de misére
Que
ta haine a semés dans leur chair et leur sang.

Pourtant
, ô Jupiter, l'homme est ta créature ;
C
'est toi qui l'as conçu, c'est toi qui l'as formé,
Cet
être déplorable, infirme, désarmé,
Pour
qui tout est danger, épouvante, torture,
Qui
, dans le cercle étroit de ses jours enfermé,
Étouffe
et se débat, se blesse et se lamente.
Ah !
quand tu le jetas sur la terre inclémente,
Tu
savais quels fléaux l'y devaient assaillir,
Qu
'on lui disputerait sa place et sa pâture,
Qu
'un souffle l'abattrait, que l'aveugle Nature
Dans
son indifférence allait l'ensevelir.
Je
l'ai trouvé blotti sous quelque roche humide,
Ou
rampant dans les bois, spectre hâve et timide
Qui
n'entendait partout que gronder et rugir,
Seul
affamé, seul triste au grand banquet des êtres,
Du
fond des eaux, du sein des profondeurs champêtres
Tremblant
toujours de voir un ennemi surgir.

Mais
quoi ! sur cet objet de ta haine immortelle,
Imprudent
que j'étais, je me suis attendri ;
J
'allumai la pensée et jetai l'étincelle
Dans
cet obscur limon dont tu l'avais pétri.
Il
n'était qu'ébauché, j'achevai ton ouvrage.
Plein
d'espoir et d'audace, en mes vastes desseins
J
'aurais sans hésiter mis les cieux au pillage,
Pour
le doter après du fruit de mes larcins.
Je
t'ai ravi le feu ; de conquête en conquête
J
'arrachais de tes mains ton sceptre révéré.
Grand
Dieu ! ta foudre à temps éclata sur ma tête ;
Encore
un attentat, l'homme était délivré !

La
voici donc ma faute, exécrable et sublime.
Compatir
, quel forfait ! Se dévouer, quel crime !
Quoi !
j'aurais, impuni, défiant tes rigueurs,
Ouvert
aux opprimés mes bras libérateurs ?
Insensé !
m'être ému quand la pitié s'expie !
Pourtant
c'est Prométhée, oui, c'est ce même impie
Qui
naguère t'aidait à vaincre les Titans.
J
'étais à tes côtés dans l'ardente mêlée ;
Tandis
que mes conseils guidaient les combattants,
Mes
coups faisaient trembler la demeure étoilée.
Il
s'agissait pour moi du sort de l'univers :
Je
voulais en finir avec les dieux pervers.

Ton
règne allait m'ouvrir cette ère pacifique
Que
mon cœur transporté saluait de ses vœux.
En
son cours éthéré le soleil magnifique
N
'aurait plus éclairé que des êtres heureux.
La
Terreur s'enfuyait en écartant les ombres
Qui
voilaient ton sourire ineffable et clément,
Et
le réseau d'airain des Nécessités sombres
Se
brisait de lui-même aux pieds d'un maître aimant.
Tout
était joie, amour, essor, efflorescence ;
Lui-même
Dieu n'était que le rayonnement
De
la toute-bonté dans la toute-puissance.

O
mes désirs trompés ! O songe évanoui !
Des
splendeurs d'un tel rêve, encor l'œil ébloui,
Me
retrouver devant l'iniquité céleste.
Devant
un Dieu jaloux qui frappe et qui déteste,
Et
dans mon désespoir me dire avec horreur :
« Celui
qui pouvait tout a voulu la douleur ! »

Mais
ne t'abuse point ! Sur ce roc solitaire
Tu
ne me verras pas succomber en entier.
Un
esprit de révolte a transformé la terre,
Et
j'ai dès aujourd'hui choisi mon héritier.
Il
poursuivra mon œuvre en marchant sur ma trace,
qu'il est comme moi pour tenter et souffrir.
Aux
humains affranchis je lègue mon audace,
Héritage
sacré qui ne peut plus périr.
La
raison s'affermit, le doute est prêt à naître.
Enhardis
à ce point d'interroger leur maître,
Des
mortels devant eux oseront te citer :
Pourquoi
leurs maux ? Pourquoi ton caprice et ta haine ?
Oui
, ton juge t'attend, - la conscience humaine ;
Elle
ne peut t'absoudre et va te rejeter.

Le
voilà, ce vengeur promis à ma détresse !
Ah !
quel souffle épuré d'amour et d'allégresse
En
traversant le monde enivrera mon cœur
Le
jour où, moins hardie encor que magnanime,
Au
lieu de l'accuser, ton auguste victime
Niera
son oppresseur !

Délivré
de la Foi comme d'un mauvais rêve,
L
'homme répudiera les tyrans immortels,
Et
n'ira plus, en proie à des terreurs sans trêve,
Se
courber lâchement au pied de tes autels.
Las
de le trouver sourd, il croira le ciel vide.
Jetant
sur toi son voile éternel et splendide,
La
Nature déjà te cache à son regard ;
Il
ne découvrira dans l'univers sans borne,
Pour
tout Dieu désormais, qu'un couple aveugle et morne,
La
Force et le Hasard.

Montre-toi
, Jupiter, éclate alors, fulmine,
Contre
ce fugitif à ton joug échappé !
Refusant
dans ses maux de voir ta main divine,
Par
un pouvoir fatal il se dira frappé.
Il
tombera sans peur, sans plainte, sans prière ;
Et
quand tu donnerais ton aigle et ton tonnerre
Pour
l'entendre pousser, au fort de son tourment,
Un
seul cri qui t'atteste, une injure, un blasphème,
Il
restera muet : ce silence suprême
Sera
ton châtiment.

Tu
n'auras plus que moi dans ton immense empire
Pour
croire encore en toi, funeste Déité.
Plutôt
nier le jour ou l'air que je respire
Que
ta puissance inique et que ta cruauté.
Perdu
dans cet azur, sur ces hauteurs sublimes,
Ah !
j'ai vu de trop près tes fureurs et tes crimes ;
J
'ai sous tes coups déjà trop souffert, trop saigné ;
Le
doute est impossible à mon cœur indigné.
Oui !
tandis que du Mal, œuvre de ta colère,
Renonçant
désormais à sonder le mystère,
L
'esprit humain ailleurs portera son flambeau,
Seul
je saurai le mot de cette énigme obscure,
Et
j'aurai reconnu, pour comble de torture,
Un
Dieu dans mon bourreau.

Prométhée un poème de Louise Ackermann

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Louise Ackermann (n° 7)  Voter pour ce poème763 votes

Les Malheureux de Louise Ackermann


La trompette a sonné. Des tombes entr'ouvertes
Les
pâles habitants ont tout à coup frémi.
Ils
se lèvent, laissant ces demeures désertes
dans l'ombre et la paix leur poussière a dormi.
Quelgues
morts cependant sont restés immobiles ;
Ils
ont tout entendu, mais le divin clairon
Ni
l'ange qui les presse à ces derniers asiles
Ne
les arracheront.

« Quoi !
renaître ! revoir le ciel et la lumière,
Ces
témoins d'un malheur qui n'est point oublié,
Eux
qui sur nos douleurs et sur notre misère
Ont
souri sans pitié !

Non
, non ! Plutôt la Nuit, la Nuit sombre, éternelle !
Fille
du vieux Chaos, garde-nous sous ton aile.
Et
toi, sœur du Sommeil, toi qui nous as bercés,
Mort
, ne nous livre pas ; contre ton sein fidèle
Tiens-nous
bien embrassés.

Ah!
l'heure où tu parus est à jamais bénie ;
Sur
notre front meurtri que ton baiser fut doux !
Quand
tout nous rejetait, le néant et la vie,
Tes
bras compatissants, ô notre unique amie !
Se
sont ouverts pour nous.

Nous
arrivions à toi, venant d'un long voyage,
Battus
par tous les vents, haletants, harassés.
L
'Espérance elle-même, au plus fort de l'orage,
Nous
avait délaissés.

Nous
n'avions rencontré que désespoir et doute,
Perdus
parmi les flots d'un monde indifférent ;
d'autres s'arrêtaient enchantés sur la route,
Nous
errions en pleurant.

Près
de nous la Jeunesse a passé, les mains vides,
Sans
nous avoir fêtés, sans nous avoir souri.
Les
sources de l'amour sous nos lèvres avides,
Comme
une eau fugitive, au printemps ont tari.
Dans
nos sentiers brûlés pas une fleur ouverte.
Si
, pour aider nos pas, quelque soutien chéri
Parfois
s'offrait à nous sur la route déserte,
Lorsque
nous les touchions, nos appuis se brisaient :
Tout
devenait roseau quand nos cœurs s'y posaient.
Au
gouffre que pour nous creusait la Destinée
Une
invisible main nous poussait acharnée.
Comme
un bourreau, craignant de nous voir échapper,
A
nos côtés marchait le Malheur inflexible.
Nous
portions une plaie à chaque endroit sensible,
Et
l'aveugle Hasard savait où nous frapper.

Peut-être
aurions-nous droit aux celestes délices ;
Non !
ce n'est point à nous de redouter l'enfer,
Car
nos fautes n'ont pas mérité de supplices :
Si
nous avons failli, nous avons tant souffert !
Eh
bien, nous renonçons même à cette espérance
D
'entrer dans ton royaume et de voir tes splendeurs,
Seigneur !
nous refusons jusqu'à ta récompense,
Et
nous ne voulons pas du prix de nos douleurs.

Nous
le savons, tu peux donner encor des ailes
Aux
âmes qui ployaient sous un fardeau trop lourd ;
Tu
peux, lorsqu'il te plaît, loin des sphères mortelles,
Les
élever à toi dans la grâce et l'amour ;
Tu
peux, parmi les chœurs qui chantent tes louanges,
A
tes pieds, sous tes yeux, nous mettre au premier rang,
Nous
faire couronner par la main de tes anges,
Nous
revêtir de gloire en nous transfigurant.
Tu
peux nous pénétrer d'une vigueur nouvelle,
Nous
rendre le désir que nous avions perdu…
Oui
, mais le Souvenir, cette ronce immortelle
Attachée
à nos cœurs, l'en arracheras-tu ?

Quand
de tes chérubins la phalange sacrée
Nous
saluerait élus en ouvrant les saints lieux,
Nous
leur crierions bientôt d'une voix éplorée :
« Nous
élus ? nous heureux ? Mais regardez nos yeux !
Les
pleurs y sont encor, pleurs amers, pleurs sans nombre.
Ah !
quoi que vous fassiez, ce voile épais et sombre
Nous
obscurcit vos cieux. »

Contre
leur gré pourqoui ranimer nos poussières ?
Que
t'en reviendra-t-il ? et que t'ont-elles fait ?
Tes
dons mêmes, après tant d'horribles misères,
Ne
sont plus un bienfait.

Au !
tu frappas trop fort en ta fureur cruelle.
Tu
l'entends, tu le vois ! la Souffrance a vaincu.
Dans
un sommeil sans fin, ô puissance éternelle !
Laisse-nous
oublier que nous avons vécu.

Les Malheureux un poème de Louise Ackermann

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Louise Ackermann (n° 4)  Voter pour ce poème848 votes

Hébé de Louise Ackermann


Les yeux baissés, rougissante et candide,
Vers leur banquet quand Hébé s'avançait,
Les Dieux charmés tendaient leur coupe vide,
Et de nectar l'enfant la remplissait.
Nous tous aussi, quand passe la Jeunesse,
Nous lui tendons notre coupe à l'envi.

Quel est le vin qu'y verse la déesse ?
Nous l'ignorons ; il enivre et ravit.
Ayant souri dans sa grâce immortelle,
Hébé s'éloigne ; on la rappelle en vain.
Longtemps encor sur la route éternelle,
Notre oeil en pleurs suit l'échanson divin.

Hébé un poème de Louise Ackermann

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Louise Ackermann (n° 482)  Voter pour ce poème5 votes

Adieux à la poésie de Louise Ackermann


Mes pleurs sont à moi, nul au monde
Ne les a comptés ni reçus ;
Pas un oeil étranger qui sonde
Les désespoirs que j'ai conçus.

L'être qui souffre est un mystère
Parmi ses frères ici-bas ;
Il faut qu'il aille solitaire
S'asseoir aux portes du trépas.

J'irai seule et brisant ma lyre,
Souffrant mes maux sans les chanter ;
Car je sentirais à les dire
Plus de douleur qu'à les porter.

Adieux à la poésie un poème de Louise Ackermann

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Louise Ackermann (n° 474)  Voter pour ce poème5 votes

À Alfred de Musset de Louise Ackermann


Un poète est parti ; sur sa tombe fermée
Pas un chant, pas un mot dans cette langue aimée
Dont la douceur divine ici-bas l'enivrait.
Seul, un pauvre arbre triste à la pâle verdure,
Le saule qu'il rêvait, au vent du soir, murmure
Sur son ombre éplorée un tendre et long regret.

Ce n'est pas de l'oubli ; nous répétons encore,
Poète de l'amour, ces chants que fit éclore
Dans ton âme éperdue un éternel tourment,
Et le Temps sans pitié qui brise de son aile
Bien des lauriers, le Temps d'une grâce nouvelle
Couronne en s'éloignant ton souvenir charmant.

Tu fus l'enfant choyé du siècle. Tes caprices
Nous trouvaient indulgents. Nous étions les complices
De tes jeunes écarts ; tu pouvais tout oser.
De la Muse pour toi nous savions les tendresses,
Et nos regards charmés ont compté ses caresses,
De son premier sourire à son dernier baiser.

Parmi nous maint poète à la bouche inspirée
Avait déjà rouvert une source sacrée ;
Oui, d'autres nous avaient de leurs chants abreuvés.
Mais le cri qui saisit le cœur et le remue,
Mais ces accents profonds qui d'une lèvre émue
Vont à l'âme de tous, toi seul les as trouvés.

Au concert de nos pleurs ta voix s'était mêlée.
Entre nous, fils souffrants d'une époque troublée,
Le doute et la douleur formaient comme un lien.
Ta lyre en nous touchant nous était douce et chère ;
Dans le chantre divin nous sentions tous un frère ;
C'est le sang de nos cœurs qui courait dans le tien.

Rien n'arrêtait ta plainte, et ton âme blessée
La laissait échapper navrante et cadencée.
Tandis que vers le ciel qui se voile et se clôt
De la foule montait une rumeur confuse,
Fier et beau, tu jetais, jeune amant de la Muse,
À travers tous ces bruits ton immortel sanglot.

Lorsque le rossignol, dans la saison brûlante
De l'amour et des fleurs, sur la branche tremblante
Se pose pour chanter son mal cher et secret,
Rien n'arrête l'essor de sa plainte infinie,
Et de son gosier frêle un long jet d'harmonie
S'élance et se répand au sein de la forêt.

La voix mélodieuse enchante au loin l'espace...
Mais soudain tout se tait ; le voyageur qui passe
Sous la feuille des bois sent un frisson courir.
De l'oiseau qu'entraînait une ivresse imprudente
L'âme s'est envolée avec la note ardente ;
Hélas ! chanter ainsi c'était vouloir mourir !

À Alfred de Musset un poème de Louise Ackermann

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Louise Ackermann (n° 473)  Voter pour ce poème6 votes

Les Yeux d'Elsa de Louis Aragon


Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai
vu tous les soleils y venir se mirer
S'y
jeter à mourir tous les désespérés
Tes
yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire

À
l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé
Puis
le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L'été
taille la nue au tablier des anges
Le
ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés

Les
vents chassent en vain les chagrins de l'azur
Tes
yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
Tes
yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie
Le
verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure

Mère
des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept
glaives ont percé le prisme des couleurs
Le
jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L'iris
troué de noir plus bleu d'être endeuillé

Tes
yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par
où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque
le coeur battant ils virent tous les trois
Le
manteau de Marie accroché dans la crèche

Une
bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour
toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop
peu d'un firmament pour des millions d'astres
Il
leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

L'enfant
accaparé par les belles images
Écarquille
les siens moins démesurément
Quand
tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On
dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages

Cachent-ils
des éclairs dans cette lavande
Des
insectes défont leurs amours violentes
Je
suis pris au filet des étoiles filantes
Comme
un marin qui meurt en mer en plein mois d'août

J'ai
retiré ce radium de la pechblende
Et
j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô
paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes
yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

Il
advint qu'un beau soir l'univers se brisa
Sur
des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi
je voyais briller au-dessus de la mer
Les
yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa


Les Yeux d'Elsa un poème de Louis Aragon

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Louis Aragon (n° 449)  Voter pour ce poème434 votes

La muse vénale de Charles Baudelaire


Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Charles Baudelaire (n° 224)  Voter pour ce poème359 votes

Les Phares de Charles Baudelaire


Rubens, fleuve d'oubli, jardin de la paresse,
Oreiller
de chair fraîche où l'on ne peut aimer,
Mais
où la vie afflue et s'agite sans cesse,
Comme
l'air dans le ciel et la mer dans la mer ;

Léonard
de Vinci, miroir profond et sombre,
des anges charmants, avec un doux souris
Tout
chargé de mystère, apparaissent à l'ombre
Des
glaciers et des pins qui ferment leur pays ;

Rembrandt
, triste hôpital tout rempli de murmures,
Et
d'un grand crucifix décoré seulement,
la prière en pleurs s'exhale des ordures,
Et
d'un rayon d'hiver traversé brusquement ;

Michel-Ange
, lieu vague où l'on voit des hercules
Se
mêler à des Christs, et se lever tout droits
Des
fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent
leur suaire en étirant leurs doigts ;

Colères
de boxeur, impudences de faune,
Toi
qui sus ramasser la beauté des goujats,
Grand
cœur gonflé d'orgueil, homme débile et jaune,
Puget
, mélancolique empereur des forçats ;

Watteau
, ce carnaval où bien des cœurs illustres,
Comme
des papillons, errent en flamboyant,
Décors
frais et légers éclairés par des lustres
Qui
versent la folie à ce bal tournoyant ;

Goya
, cauchemar plein de choses inconnues,
De
fœtus qu'on fait cuire au milieu des sabbats,
De
vieilles au miroir et d'enfants toutes nues,
Pour
tenter les démons ajustant bien leurs bas ;

Delacroix
, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé
par un bois de sapins toujours vert,
sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent
, comme un soupir étouffé de Weber ;

Ces
malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces
extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont
un écho redit par mille labyrinthes ;
C
'est pour les cœurs mortels un divin opium !

C
'est un cri répété par mille sentinelles,
Un
ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C
'est un phare allumé sur mille citadelles,
Un
appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

Car
c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que
nous puissions donner de notre dignité
Que
cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge
Et
vient mourir au bord de votre éternité !

Les Phares un poème de Charles Baudelaire

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Charles Baudelaire (n° 222)  Voter pour ce poème458 votes

Le masque de Charles Baudelaire


Statue allégorique dans le goût de la Renaissance

À
Ernest Christophe, statuaire.
Contemplons
ce trésor de grâces florentines ;
Dans
l'ondulation de ce corps musculeux
L
'élégance et la force abondent, sœurs divines.
Cette
femme, morceau vraiment miraculeux,
Divinement
robuste, adorablement mince,
Est
faite pour trôner sur des lits somptueux,
Et
charmer les loisirs d'un pontife ou d'un prince.

-
Aussi, vois ce souris fin et voluptueux
la fatuité promène son extase ;
Ce
long regard sournois, langoureux et moqueur ;
Ce
visage mignard, tout encadré de gaze,
Dont
chaque trait nous dit avec un air vainqueur :
La
volupté m'appelle et l'amour me couronne !
À
cet être doué de tant de majesté
Vois
quel charme excitant la gentillesse donne !
Approchons
, et tournons autour de sa beauté.

Ô
blasphème de l'art ! Ô surprise fatale !
La
femme au corps divin, promettant le bonheur,
Par
le haut se termine en monstre bicéphale !

Mais
non ! Ce n'est qu'un masque, un décor suborneur,
Ce
visage éclairé d'une exquise grimace,
Et
, regarde, voici, crispée atrocement,
La
véritable tête, et la sincère face
Renversée
à l'abri de la face qui ment.
Pauvre
grande beauté ! Le magnifique fleuve
De
tes pleurs aboutit dans mon cœur soucieux ;
Ton
mensonge m'enivre, et mon âme s'abreuve
Aux
flots que la douleur fait jaillir de tes yeux !

-
Mais pourquoi pleure-t-elle ? Elle, beauté parfaite
Qui
mettrait à ses pieds le genre humain vaincu,
Quel
mal mystérieux ronge son flanc d'athlète ?

-
Elle pleure, insensé, parce qu'elle a vécu !
Et
parce qu'elle vit ! Mais ce qu'elle déplore
Surtout
, ce qui la fait frémir jusqu'aux genoux,
C
'est que demain, hélas ! Il faudra vivre encore !
Demain
, après-demain et toujours ! - comme nous !

Le masque un poème de Charles Baudelaire

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Charles Baudelaire (n° 236)  Voter pour ce poème447 votes

A celle qui est restée en France de Victor Hugo



Mets-toi sur ton séant, lève tes yeux, dérange
Ce drap glacé qui fait des plis sur ton front d'ange,
Ouvre tes mains, et prends ce livre : il est à toi.

Ce livre où vit mon âme, espoir, deuil, rêve, effroi,
Ce livre qui contient le spectre de ma vie,
Mes angoisses, mon aube, hélas ! de pleurs suivie,
L'ombre et son ouragan, la rose et son pistil,
Ce livre azuré, triste, orageux, d'où sort-il ?
D'où sort le blême éclair qui déchire la brume ?
Depuis quatre ans, j'habite un tourbillon d'écume ;
Ce livre en a jailli. Dieu dictait, j'écrivais ;
Car je suis paille au vent. Va ! dit l'esprit. Je vais.
Et, quand j'eus terminé ces pages, quand ce livre
Se mit à palpiter, à respirer, à vivre,
Une église des champs, que le lierre verdit,
Dont la tour sonne l'heure à mon néant, m'a dit :
Ton cantique est fini ; donne-le-moi, poëte.
- Je le réclame, a dit la forêt inquiète ;
Et le doux pré fleuri m'a dit : - Donne-le-moi.
La mer, en le voyant frémir, m'a dit : - Pourquoi
Ne pas me le jeter, puisque c'est une voile !
- C'est à moi qu'appartient cet hymne, a dit l'étoile.
- Donne-le-nous, songeur, ont crié les grands vents.
Et les oiseaux m'ont dit : - Vas-tu pas aux vivants
Offrir ce livre, éclos si loin de leurs querelles ?
Laisse-nous l'emporter dans nos nids sur nos ailes ! -
Mais le vent n'aura point mon livre, ô cieux profonds !
Ni la sauvage mer, livrée aux noirs typhons,
Ouvrant et refermant ses flots, âpres embûches ;
Ni la verte forêt qu'emplit un bruit de ruches ;
Ni l'église où le temps fait tourner son compas ;
Le pré ne l'aura pas, l'astre ne l'aura pas,
L'oiseau ne l'aura pas, qu'il soit aigle ou colombe,
Les nids ne l'auront pas ; je le donne à la tombe.

II

Autrefois, quand septembre en larmes revenait,
Je partais, je quittais tout ce qui me connaît,
Je m'évadais ; Paris s'effaçait ; rien, personne !
J'allais, je n'étais plus qu'une ombre qui frissonne,
Je fuyais, seul, sans voir, sans penser, sans parler,
Sachant bien que j'irais où je devais aller ;
Hélas ! je n'aurais pu même dire : Je souffre !
Et, comme subissant l'attraction d'un gouffre,
Que le chemin fût beau, pluvieux, froid, mauvais,
J'ignorais, je marchais devant moi, j'arrivais.
Ô souvenirs ! ô forme horrible des collines !
Et, pendant que la mère et la soeur, orphelines,
Pleuraient dans la maison, je cherchais le lieu noir
Avec l'avidité morne du désespoir ;
Puis j'allais au champ triste à côté de l'église ;
Tête nue, à pas lents, les cheveux dans la bise,
L'oeil aux cieux, j'approchais ; l'accablement soutient ;
Les arbres murmuraient : C'est le père qui vient !
Les ronces écartaient leurs branches desséchées ;
Je marchais à travers les humbles croix penchées,
Disant je ne sais quels doux et funèbres mots ;
Et je m'agenouillais au milieu des rameaux
Sur la pierre qu'on voit blanche dans la verdure.
Pourquoi donc dormais-tu d'une façon si dure
Que tu n'entendais pas lorsque je t'appelais ?

Et les pêcheurs passaient en traînant leurs filets,
Et disaient : Qu'est-ce donc que cet homme qui songe ?
Et le jour, et le soir, et l'ombre qui s'allonge,
Et Vénus, qui pour moi jadis étincela,
Tout avait disparu que j'étais encor là.
J'étais là, suppliant celui qui nous exauce ;
J'adorais, je laissais tomber sur cette fosse,
Hélas ! où j'avais vu s'évanouir mes cieux,
Tout mon coeur goutte à goutte en pleurs silencieux ;
J'effeuillais de la sauge et de la clématite ;
Je me la rappelais quand elle était petite,
Quand elle m'apportait des lys et des jasmins,
Ou quand elle prenait ma plume dans ses mains,
Gaie, et riant d'avoir de l'encre à ses doigts roses ;
Je respirais les fleurs sur cette cendre écloses,
Je fixais mon regard sur ces froids gazons verts,
Et par moments, ô Dieu, je voyais, à travers
La pierre du tombeau, comme une lueur d'âme !

Oui, jadis, quand cette heure en deuil qui me réclame
Tintait dans le ciel triste et dans mon coeur saignant,
Rien ne me retenait, et j'allais ; maintenant,
Hélas !... - Ô fleuve ! ô bois ! vallons dont je fus l'hôte,
Elle sait, n'est-ce pas ? que ce n'est pas ma faute
Si, depuis ces quatre ans, pauvre coeur sans flambeau,
Je ne suis pas allé prier sur son tombeau !

III

Ainsi, ce noir chemin que je faisais, ce marbre
Que je contemplais, pâle, adossé contre un arbre,
Ce tombeau sur lequel mes pieds pouvaient marcher,
La nuit, que je voyais lentement approcher,
Ces ifs, ce crépuscule avec ce cimetière,
Ces sanglots, qui du moins tombaient sur cette pierre,
Ô mon Dieu, tout cela, c'était donc du bonheur !

Dis, qu'as-tu fait pendant tout ce temps-là ? - Seigneur,
Qu'a-t-elle fait ? - Vois-tu la vie en vos demeures ?
A quelle horloge d'ombre as-tu compté les heures ?
As-tu sans bruit parfois poussé l'autre endormi ?
Et t'es-tu, m'attendant, réveillée à demi ?
T'es-tu, pâle, accoudée à l'obscure fenêtre
De l'infini, cherchant dans l'ombre à reconnaître
Un passant, à travers le noir cercueil mal joint,
Attentive, écoutant si tu n'entendais point
Quelqu'un marcher vers toi dans l'éternité sombre ?
Et t'es-tu recouchée ainsi qu'un mât qui sombre,
En disant : Qu'est-ce donc ? mon père ne vient pas !
Avez-vous tous les deux parlé de moi tout bas ?

Que de fois j'ai choisi, tout mouillés de rosée,
Des lys dans mon jardin, des lys dans ma pensée !
Que de fois j'ai cueilli de l'aubépine en fleur !
Que de fois j'ai, là-bas, cherché la tour d'Harfleur,
Murmurant : C'est demain que je pars ! et, stupide,
Je calculais le vent et la voile rapide,
Puis ma main s'ouvrait triste, et je disais : Tout fuit !
Et le bouquet tombait, sinistre, dans la nuit !
Oh ! que de fois, sentant qu'elle devait m'attendre,
J'ai pris ce que j'avais dans le coeur de plus tendre
Pour en charger quelqu'un qui passerait par là !

Lazare ouvrit les yeux quand Jésus l'appela ;
Quand je lui parle, hélas ! pourquoi les ferme-t-elle ?
serait donc le mal quand de l'ombre mortelle
L'amour violerait deux fois le noir secret,
Et quand, ce qu'un dieu fit, un père le ferait ?

IV

Que ce livre, du moins, obscur message, arrive,
Murmure, à ce silence, et, flot, à cette rive !
Qu'il y tombe, sanglot, soupir, larme d'amour !
Qu'il entre en ce sépulcre où sont entrés un jour
Le baiser, la jeunesse, et l'aube, et la rosée,
Et le rire adoré de la fraîche épousée,
Et la joie, et mon coeur, qui n'est pas ressorti !
Qu'il soit le cri d'espoir qui n'a jamais menti,
Le chant du deuil, la voix du pâle adieu qui pleure,
Le rêve dont on sent l'aile qui nous effleure !
Qu'elle dise : Quelqu'un est là ; j'entends du bruit !
Qu'il soit comme le pas de mon âme en sa nuit !

Ce livre, légion tournoyante et sans nombre
D'oiseaux blancs dans l'aurore et d'oiseaux noirs dans l'ombre,
Ce vol de souvenirs fuyant à l'horizon,
Cet essaim que je lâche au seuil de ma prison,
Je vous le confie, air, souffles, nuée, espace !
Que ce fauve océan qui me parle à voix basse,
Lui soit clément, l'épargne et le laisse passer !
Et que le vent ait soin de n'en rien disperser,
Et jusqu'au froid caveau fidèlement apporte
Ce don mystérieux de l'absent à la morte !

Ô Dieu ! puisqu'en effet, dans ces sombres feuillets,
Dans ces strophes qu'au fond de vos cieux je cueillais,
Dans ces chants murmurés comme un épithalame
Pendant que vous tourniez les pages de mon âme,
Puisque j'ai, dans ce livre, enregistré mes jours,
Mes maux, mes deuils, mes cris dans les problèmes sourds,
Mes amours, mes travaux, ma vie heure par heure ;
Puisque vous ne voulez pas encor que je meure,
Et qu'il faut bien pourtant que j'aille lui parler ;
Puisque je sens le vent de l'infini souffler
Sur ce livre qu'emplit l'orage et le mystère ;
Puisque j'ai versétoutes vos ombres, terre,
Humanité, douleur, dont je suis le passant ;
Puisque de mon esprit, de mon coeur, de mon sang,
J'ai fait l'âcre parfum de ces versets funèbres,
Va-t'en, livre, à l'azur, à travers les ténèbres !
Fuis vers la brume où tout à pas lents est conduit !
Oui, qu'il vole à la fosse, à la tombe, à la nuit,
Comme une feuille d'arbre ou comme une âme d'homme !
Qu'il roule au gouffre où va tout ce que la voix nomme !
Qu'il tombe au plus profond du sépulcre hagard,
A côté d'elle, ô mort ! et que là, le regard,
Près de l'ange qui dort, lumineux et sublime,
Le voie épanoui, sombre fleur de l'abîme !

V

Ô doux commencements d'azur qui me trompiez,
Ô bonheurs ! je vous ai durement expiés !
J'ai le droit aujourd'hui d'être, quand la nuit tombe,
Un de ceux qui se font écouter de la tombe,
Et qui font, en parlant aux morts blêmes et seuls,
Remuer lentement les plis noirs des linceuls,
Et dont la parole, âpre ou tendre, émeut les pierres,
Les grains dans les sillons, les ombres dans les bières,
La vague et la nuée, et devient une voix
De la nature, ainsi que la rumeur des bois.
Car voilà, n'est-ce pas, tombeaux ? bien des années,
Que je marche au milieu des croix infortunées,
Échevelé parmi les ifs et les cyprès,
L'âme au bord de la nuit, et m'approchant tout près,
Et que je vais, courbé sur le cercueil austère,
Questionnant le plomb, les clous, le ver de terre
Qui pour moi sort des yeux de la tête de mort,
Le squelette qui rit, le squelette qui mord,
Les mains aux doigts noueux, les crânes, les poussières,
Et les os des genoux qui savent des prières !

Hélas ! j'ai fouillé tout. J'ai voulu voir le fond.
Pourquoi le mal en nous avec le bien se fond,
J'ai voulu le savoir. J'ai dit : Que faut-il croire ?
J'ai creusé la lumière, et l'aurore, et la gloire,
L'enfant joyeux, la vierge et sa chaste frayeur,
Et l'amour, et la vie, et l'âme, - fossoyeur.

Qu'ai-je appris ? J'ai, pensif , tout saisi sans rien prendre ;
J'ai vu beaucoup de nuit et fait beaucoup de cendre.
Qui sommes-nous ? que veut dire ce mot : Toujours ?
J'ai tout enseveli, songes, espoirs, amours,
Dans la fosse que j'ai creusée en ma poitrine.
Qui donc a la science ? où donc est la doctrine ?
Oh ! que ne suis-je encor le rêveur d'autrefois,
Qui s'égarait dans l'herbe, et les prés, et les bois,
Qui marchait souriant, le soir, quand le ciel brille,
Tenant la main petite et blanche de sa fille,
Et qui, joyeux, laissant luire le firmament,
Laissant l'enfant parler, se sentait lentement
Emplir de cet azur et de cette innocence !

Entre Dieu qui flamboie et l'ange qui l'encense,
J'ai vécu, j'ai lutté, sans crainte, sans remord.
Puis ma porte soudain s'ouvrit devant la mort,
Cette visite brusque et terrible de l'ombre.
Tu passes en laissant le vide et le décombre,
Ô spectre ! tu saisis mon ange et tu frappas.
Un tombeau fut dès lors le but de tous mes pas.

VI

Je ne puis plus reprendre aujourd'hui dans la plaine
Mon sentier d'autrefois qui descend vers la Seine ;
Je ne puis plus aller où j'allais ; je ne puis,
Pareil à la laveuse assise au bord du puits,
Que m'accouder au mur de l'éternel abîme ;
Paris m'est éclipsé par l'énorme Solime ;
La haute Notre-Dame à présent, qui me luit,
C'est l'ombre ayant deux tours, le silence et la nuit,
Et laissant des clartés trouer ses fatals voiles ;
Et je vois sur mon front un panthéon d'étoiles ;
Si j'appelle Rouen, Villequier, Caudebec,
Toute l'ombre me crie : Horeb, Cédron, Balbeck !
Et, si je pars, m'arrête à la première lieue,
Et me dit: Tourne-toi vers l'immensité bleue !
Et me dit : Les chemins où tu marchais sont clos.
Penche-toi sur les nuits, sur les vents, sur les flots !
A quoi penses-tu donc ? que fais-tu, solitaire ?
Crois-tu donc sous tes pieds avoir encor la terre ?
vas-tu de la sorte et machinalement ?
Ô songeur ! penche-toi sur l'être et l'élément !
Écoute la rumeur des âmes dans les ondes !
Contemple, s'il te faut de la cendre, les mondes ;
Cherche au moins la poussière immense, si tu veux
Mêler de la poussière à tes sombres cheveux,
Et regarde, en dehors de ton propre martyre,
Le grand néant, si c'est le néant qui t'attire !
Sois tout à ces soleils où tu remonteras !
Laisse là ton vil coin de terre. Tends les bras,
Ô proscrit de l'azur, vers les astres patries !
Revois-y refleurir tes aurores flétries ;
Deviens le grand oeil fixe ouvert sur le grand tout.
Penche-toi sur l'énigme où l'être se dissout,
Sur tout ce qui naît, vit, marche, s'éteint, succombe,
Sur tout le genre humain et sur toute la tombe !

Mais mon coeur toujours saigne et du même côté.
C'est en vain que les cieux, les nuits, l'éternité,
Veulent distraire une âme et calmer un atome.
Tout l'éblouissement des lumières du dôme
M'ôte-t-il une larme ? Ah ! l'étendue a beau
Me parler, me montrer l'universel tombeau,
Les soirs sereins, les bois rêveurs, la lune amie ;
J'écoute, et je reviens à la douce endormie.

VII

Des fleurs ! oh ! si j'avais des fleurs ! si Je pouvais
Aller semer des lys sur ces deux froids chevets !
Si je pouvais couvrir de fleurs mon ange pâle !
Les fleurs sont l'or, l'azur, l'émeraude, l'opale !
Le cercueil au milieu des fleurs veut se coucher ;
Les fleurs aiment la mort, et Dieu les fait toucher
Par leur racine aux os, par leur parfum aux âmes !
Puisque je ne le puis, aux lieux que nous aimâmes,
Puisque Dieu ne veut pas nous laisser revenir,
Puisqu'il nous fait lâcher ce qu'on croyait tenir,
Puisque le froid destin, dans ma geôle profonde,
Sur la première porte en scelle une seconde,
Et, sur le père triste et sur l'enfant qui dort,
Ferme l'exil après avoir fermé la mort,
Puisqu'il est impossible à présent que je jette
Même un brin de bruyère à sa fosse muette,
C'est bien le moins qu'elle ait mon âme, n'est-ce pas ?
Ô vent noir dont j'entends sur mon plafond le pas !
Tempête, hiver, qui bats ma vitre de ta grêle !
Mers, nuits ! et je l'ai mise en ce livre pour elle !

Prends ce livre ; et dis-toi : Ceci vient du vivant
Que nous avons laissé derrière nous, rêvant.
Prends. Et, quoique de loin, reconnais ma voix, âme !
Oh ! ta cendre est le lit de mon reste de flamme ;
Ta tombe est mon espoir, ma charité, ma foi ;
Ton linceul toujours flotte entre la vie et moi.
Prends ce livre, et fais-en sortir un divin psaume !
Qu'entre tes vagues mains il devienne fantôme !
Qu'il blanchisse, pareil à l'aube qui pâlit,
A mesure que l'oeil de mon ange le lit,
Et qu'il s'évanouisse, et flotte, et disparaisse,
Ainsi qu'un âtre obscur qu'un souffle errant caresse,
Ainsi qu'une lueur qu'on voit passer le soir,
Ainsi qu'un tourbillon de feu de l'encensoir,
Et que, sous ton regard éblouissant et sombre,
Chaque page s'en aille en étoiles dans l'ombre !

VIII

Oh ! quoi que nous fassions et quoi que nous disions,
Soit que notre âme plane au vent des visions,
Soit qu'elle se cramponne à l'argile natale,
Toujours nous arrivons à ta grotte fatale,
Gethsémani ! qu'éclaire une vague lueur !
Ô rocher de l'étrange et funèbre sueur !
Cave où l'esprit combat le destin ! ouverture
Sur les profonds effrois de la sombre nature !
Antre d'où le lion sort rêveur, en voyant
Quelqu'un de plus sinistre et de plus effrayant,
La douleur, entrer, pâle, amère, échevelée !
Ô chute ! asile ! ô seuil de la trouble vallée
D'où nous apercevons nos ans fuyants et courts,
Nos propres pas marqués dans la fange des jours,
L'échelle où le mal pèse et monte, spectre louche,
L'âpre frémissement de la palme farouche,
Les degrés noirs tirant en bas les blancs degrés,
Et les frissons aux fronts des anges effarés !

Toujours nous arrivons à cette solitude,
Et, là, nous nous taisons, sentant la plénitude !

Paix à l'ombre ! Dormez ! dormez ! dormez ! dormez !
Êtres, groupes confus lentement transformés !
Dormez, les champs ! dormez, les fleurs ! dormez, les tombes !
Toits, murs, seuils des maisons, pierres des catacombes,
Feuilles au fond des bois, plumes au fond des nids,
Dormez ! dormez, brins d'herbe, et dormez, infinis !
Calmez-vous, forêt, chêne, érable, frêne, yeuse !
Silence sur la grande horreur religieuse,
Sur l'océan qui lutte et qui ronge son mors,
Et sur l'apaisement insondable des morts !
Paix à l'obscurité muette et redoutée,
Paix au doute effrayant, à l'immense ombre athée,
A toi, nature, cercle et centre, âme et milieu,
Fourmillement de tout, solitude de Dieu !
Ô générations aux brumeuses haleines,
Reposez-vous ! pas noirs qui marchez dans les plaines !
Dormez, vous qui saignez ; dormez, vous qui pleurez !
Douleurs, douleurs, douleurs, fermez vos yeux sacrés !
Tout est religion et rien n'est imposture.
Que sur toute existence et toute créature,
Vivant du souffle humain ou du souffle animal,
Debout au seuil du bien, croulante au bord du mal,
Tendre ou farouche, immonde ou splendide, humble ou grande,
La vaste paix des cieux de toutes parts descende !
Que les enfers dormants rêvent les paradis !
Assoupissez-vous, flots, mers, vents, âmes, tandis
Qu'assis sur la montagne en présence de l'Être,
Précipice où l'on voit pêle-mêle apparaître
Les créations, l'astre et l'homme, les essieux
De ces chars de soleil que nous nommons les cieux,
Les globes, fruits vermeils des divines ramées,
Les comètes d'argent dans un champ noir semées,
Larmes blanches du drap mortuaire des nuits,
Les chaos, les hivers, ces lugubres ennuis,
Pâle, ivre d'ignorance, ébloui de ténèbres,
Voyant dans l'infini s'écrire des algèbres,
Le contemplateur, triste et meurtri, mais serein,
Mesure le problème aux murailles d'airain,
Cherche à distinguer l'aube à travers les prodiges,
Se penche, frémissant, au puits des grands vertiges,
Suit de l'oeil des blancheurs qui passent, alcyons,
Et regarde, pensif, s'étoiler de rayons,
De clartés, de lueurs, vaguement enflammées,
Le gouffre monstrueux plein d'énormes fumées.

Guernesey, 2 novembre 1855, jour des morts.

A celle qui est restée en France un poème de Victor Hugo

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Victor Hugo (n° 427)  Voter pour ce poème819 votes

Belphégor de Jean de La Fontaine


De votre nom j’orne le frontispice
Des
derniers vers que ma Muse a polis.
Puisse
le tout ô charmante Philis,
Aller
si loin que notre los franchisse
La
nuit des temps: nous la saurons dompter
Moi
par écrire, et vous par réciter.
Nos
noms unis perceront l’ombre noire
Vous
régnerez longtemps dans la mémoire,

Après
avoir régné jusques ici
Dans
les esprits, dans les cœurs même aussi.
Qui
ne connaît l’inimitable actrice
Représentant
ou Phèdre, ou Bérénice
Chimène
en pleurs, ou Camille en fureur ?
Est-il
quelqu’un que votre voix n’enchante ?
S’en
trouve-t-il une autre aussi touchante ?

Une
autre enfin allant si droit au cœur ?
N’attendez
pas que je fasse l’éloge
De
ce qu’en vous on trouve de parfait
Comme
il n’est point de grâce qui n’y loge
Ce
serait trop, je n’aurais jamais fait.
De
mes Philis vous seriez la première.
Vous
auriez eu mon âme toute entière
Si
de mes vœux j’eusse plus présumé,

Mais
en aimant qui ne veut être aimé?
Par
des transports n’espérant pas vous plaire,
Je
me suis dit seulement votre ami ;
De
ceux qui sont amants plus d’à demi:
Et
plût au sort que j’eusse pu mieux faire.
Ceci
soit dit: venons à notre affaire.

Un
jour Satan, monarque des enfers,
Faisait
passer ses sujets en revue.

confondus tous les états divers,
Princes
et rois, et la tourbe menue,
Jetaient
maint pleur, poussaient maint et maint cri,
Tant
que Satan en était étourdi.
Il
demandait en passant à chaque âme:
« Qui
t’a jetée en l’éternelle flamme ? »
L’une
disait: « Hélas c’est mon mari ; »

L’autre
aussitôt répondait: «c’est ma femme. »
Tant
et tant fut ce discours répété,
Qu’enfin
Satan dit en plein consistoire :
«Si
ces gens-ci disent la vérité
Il
est aisé d’augmenter notre gloire.
Nous
n’avons donc qu’à le vérifier.
Pour
cet effet il nous faut envoyer
Quelque
démon plein d’art et de prudence ;

Qui
non content d’observer avec soin
Tous
les hymens dont il sera témoin,
Y
joigne aussi sa propre expérience. »
Le
prince ayant proposé sa sentence,
Le
noir sénat suivit tout d’une voix.
De
Belphégor aussitôt on fit choix.
Ce
diable était tout yeux et tout oreilles,
Grand
éplucheur, clairvoyant à merveilles,

Capable
enfin de pénétrer dans tout,
Et
de pousser l’examen jusqu’au bout.
Pour
subvenir aux frais de l’entreprise,
On
lui donna mainte et mainte remise,
Toutes
à vue, et qu’en lieux différents
Il
pût toucher par des correspondants.
Quant
au surplus, les fortunes humaines,
Les
biens, les maux, les plaisirs et les peines,
Bref
ce qui suit notre condition,

Fut
une annexe à sa légation.
Il
se pouvait tirer d’affliction,
Par
ses bons tours, et par son industrie,
Mais
non mourir, ni revoir sa patrie,
Qu’il
n’eût ici consumé certain temps :
Sa
mission devait durer dix ans.
Le
voilà donc qui traverse et qui passe
Ce
que le Ciel voulut mettre d’espace

Entre
ce monde et l’éternelle nuit;
Il
n’en mit guère, un moment y conduit.
Notre
démon s’établit à Florence,
Ville
pour lors de luxe et de dépense.
Même
il la crut propre pour le trafic.
sous le nom du seigneur Roderic,
Il
se logea, meubla, comme un riche homme ;
Grosse
maison, grand train, nombre de gens,

Anticipant
tous les jours sur la somme
Qu’il
ne devait consumer qu’en dix ans
On
s’étonnait d’une telle bombance.
II
tenait table, avait de tous côtés
Gens
à ses frais, soit pour ses voluptés
Soit
pour le faste et la magnificence.
L’un
des plaisirs où plus il dépensa
Fut
la louange : Apollon l’encensa

Car
il est maître en l’art de flatterie.
Diable
n’eut onc tant d’honneurs en sa vie.
Son
cœur devint le but de tous les traits
Qu’Amour
lançait: il n’était point de belle
Qui
n’employât ce qu’elle avait d’attraits
Pour
le gagner, tant sauvage fut-elle:
Car
de trouver une seule rebelle,
Ce
n’est la mode à gens de qui la main
Par
les présents s’aplanit tout chemin.

C’est
un ressort en tous desseins utile.
Je
l’ai jà dit , et le redis encor
Je
ne connais d’autre premier mobile
Dans
l’univers, que l’argent et que l’or.
Notre
envoyé cependant tenait compte
De
chaque hymen, en journaux différents ;
L’un
, des époux satisfaits et contents,
Si
peu rempli que le diable en eut honte.

L’autre
journal incontinent fut plein.
A
Belphégor il ne restait enfin
Que
d’éprouver la chose par lui-même.
Certaine
fille à Florence était lors;
Belle
, et bien faite, et peu d’autres trésors;
Noble
d’ailleurs, mais d’un orgueil extrême;
Et
d’autant plus que de quelque vertu
Un
tel orgueil paraissait revêtu.
Pour
Roderic on en fit la demande.

Le
père dit que Madame Honnesta,
C’était
son nom, avait eu jusque-là
Force
partis; mais que parmi la bande
Il
pourrait bien Roderic préférer,
Et
demandait temps pour délibérer.
On
en convient. Le poursuivant s’applique
A
gagner celle ou ses vœux s’adressaient.
Fêtes
et bals, sérénades, musique,
Cadeaux
, festins, bien fort appetissaient

Altéraient
fort le fonds de l’ambassade.
Il
n’y plaint rien, en use en grand seigneur,
S’épuise
en dons : l’autre se persuade
Qu’elle
lui fait encor beaucoup d’honneur.
Conclusion
, qu’après force prières,
Et
des façons de toutes les manières,
Il
eut un oui de Madame Honnesta.
Auparavant
le notaire y passa:

Dont
Belphégor se moquant en son âme:
quoi, dit-il, on acquiert une femme
Comme
un château ! ces gens ont tout gâté.
Il
eut raison: ôtez d’entre les hommes
La
simple foi, le meilleur est ôté.
Nous
nous jetons, pauvres gens que nous sommes
Dans
les procès en prenant le revers.
Les
si, les cas, les contrats sont la porte

Par
où la noise entra dans l’univers:
N’espérons
pas que jamais elle en sorte.
Solennités
et lois n’empêchent pas
Qu’avec
l’Hymen Amour n’ait des débats
C’est
le cœur seul qui peut rendre tranquille.
Le
cœur fait tout, le reste est inutile.
Qu’ainsi
ne soit, voyons d’autres états.
Chez
les amis tout s’excuse, tout passe,;
Chez
les amants tout plaît, tout est.

Chez
les époux tout ennuie, et tout lasse.
Le
devoir nuit, chacun est ainsi fait.
Mais
, dira-t-on, n’est-il en nulles guises
D’heureux
ménage ? après mûr examen,
J’appelle
un bon, voire un parfait hymen,
Quand
les conjoints se souffrent leurs sottises.
Sur
ce point-là c’est assez raisonné.
Dès
que chez lui le diable eut amené

Son
épousée, il jugea par lui-même
Ce
qu’est l’hymen avec un tel démon:
Toujours
débats, toujours quelque sermon
Plein
de sottise en un degré suprême.
Le
bruit fut tel que Madame Honnesta
Plus
d’une fois les voisins éveilla:
Plus
d’une fois on courut à la noise
«Il
lui fallait quelque simple bourgeoise,
Ce
disait-elle, un petit trafiquant

Traiter
ainsi les filles de mon rang !
Méritait-il
femme si vertueuse?
Sur
mon devoir je suis trop scrupuleuse:
J’en
ai regret, et si je faisais bien... »
Il
n’est pas sûr qu’Honnesta ne fit rien:
Ces
prudes-là nous en font bien accroire.
Nos
deux époux, à ce que dit l’histoire,
Sans
disputer n’étaient pas un moment.

Souvent
leur guerre avait pour fondement
Le
jeu, la jupe ou quelque ameublement,
D’été
, d’hiver, d’entre-temps, bref un monde
D
inventions propres à tout gâter.
Le
pauvre diable eut lieu de regretter
De
l autre enfer la demeure profonde.
Pour
comble enfin Roderic épousa
La
parente de Madame Honnesta,
Ayant
sans cesse et le père, et la mère,

Et
la grand’sœur, avec le petit frère,
De
ses deniers mariant la grand’sœur,
Et
du petit payant le précepteur.
Je
n’ai pas dit la principale cause
De
sa ruine infaillible accident ;
Et
j’oubliais qu’il eût un intendant.
Un
intendant ? qu’est-ce que cette chose ?

Je
définis cet être, un animal
Qui
comme on dit sait pécher en eau trouble,
Et
plus le bien de son maître va mal,
Plus
le sien croît, plus son profit redouble;
Tant
qu’aisément lui-même achèterait
Ce
qui de net au seigneur resterait:
Dont
par raison bien et dûment déduite
On
pourrait voir chaque chose réduite
En
son état, s’il arrivait qu’un jour

L’autre
devînt l’intendant à son tour,
Car
regagnant ce qu’il eut étant maître,
Ils
reprendraient tous deux leur premier être.
Le
seul recours du pauvre Roderic,
Son
seul espoir, était certain trafic
Qu’il
prétendait devoir remplir sa bourse,
Espoir
douteux, incertaine ressource.
Il
était dit que tout serait fatal
A
notre époux, ainsi tout alla mal.

Ses
agents tels que la plupart des nôtres,
En
abusaient: il perdit un vaisseau,
Et
vit aller le commerce à vau-l’eau,
Trompe
des uns, mal servi par les autres.
II
emprunta. Quand ce vint à payer,
Et
qu’à sa porte il vit le créancier,
Force
lui fut d’esquiver par la fuite,
Gagnant
les champs, où de l’âpre poursuite
Il
se sauva chez un certain fermier,

En
certain coin remparé de fumier.
Mais
Matheo moyennant grosse somme
L’en
fit sortir au premier mot qu’il dit.
C’était
à Naple, il se transporte à Rome ;
Saisit
un corps: Matheo l’en bannit,
Le
chasse encore: autre somme nouvelle.
Trois
fois enfin, toujours d’un corps femelle,
Remarquez
bien, notre diable sortit.

Le
roi de Naple  avait lors une fille,
Honneur
du sexe, espoir de sa famille ;
Maint
jeune prince était son poursuivant.
d’Honnesta Belphégor se sauvant,
On
ne le put tirer de cet asile.
II
n’était bruit aux champs comme à la ville
Que
d’un manant qui chassait les esprits.

Cent
mille écus d’abord lui sont promis.
Bien
affligé de manquer cette somme
(Car
les trois fois l’empêchaient d’espérer
Que
Belphégor se laissât conjurer)
Il
la refuse: il se dit un pauvre homme,
Pauvre
pécheur, qui sans savoir comment,
Sans
dons du Ciel, par hasard seulement,
De
quelques corps a chassé quelque diable,
Apparemment
chétif, et misérable,

Et
ne connaît celui-ci nullement.
Il
beau dire; on le force, on l’amène,
On
le menace, on lui dit que sous peine
D’être
pendu, d’être mis haut et court
En
un gibet, il faut que sa puissance
Se
manifeste avant la fin du jour.
Dès
l’heure même on vous met en présence
Notre
démon et son conjurateur.
D’un
tel combat le prince est spectateur.

Chacun
y court; n’est fils de bonne mère
Qui
pour le voir ne quitte toute affaire.
D’un
côté sont le gibet et la hart,
Cent
mille écus bien comptés d’autre part.
Matheo
tremble, et lorgne la finance.
L’esprit
malin voyant sa contenance
Riait
sous cape, alléguait les trois fois;
Dont
Matheo suait en son harnois,
Pressait
, priait, conjurait avec larmes.

Le
tout en vain: plus il est en alarmes,
Plus
l’autre rit. Enfin le manant dit
Que
sur ce diable il n’avait nul crédit.
On
vous le happe, et mène à la potence.
Comme
il allait haranguer l’assistance,
Nécessite
lui suggéra ce tour:
Il
dit tout bas qu’on battît le tambour,
Ce
qui fut fait; de quoi l’esprit immonde
Un
peu surpris au manant demanda:

«Pourquoi
ce bruit ? coquin, qu’entends-je là?»
L’autre
répond: «C’est Madame Honnesta
Qui
vous réclame, et va par tout le monde
Cherchant
l’époux que le Ciel lui donna. »
Incontinent
le diable décampa,
S’enfuit
au fond des enfers, et conta
Tout
le succès qu’avait eu son voyage:
«Sire
, dit-il, le nœud du mariage

Damne
aussi dru qu’aucuns autres états.
Votre
Grandeur voit tomber ici-bas
Non
par flocons, mais menu comme pluie
Ceux
que l’Hymen fait de sa confrérie
J’ai
par moi-même examiné le cas.
Non
que de soi la chose ne soit bonne
Elle
eut jadis un plus heureux destin
Mais
comme tout se corrompt à la fin
Plus
beau fleuron n’est en votre couronne. »

Satan
le crut: il fut récompensé
Encor
qu’il eût son retour avancé
Car
qu’eut-il fait ? ce n’était pas merveilles
Qu’ayant
sans cesse un diable à ses oreilles,
Toujours
le même, et toujours sur un ton,
Il
fut contraint d’enfiler la venelle ;
Dans
les enfers encore en change-t-on ;

L’autre
peine est à mon sens plus cruelle.
Je
voudrais voir quelque gens y durer
Elle
eut à Job fait tourner la cervelle.
De
tout ceci que prétends-je inférer ?
Premièrement
je ne sais pire chose
Que
de changer son logis en prison:
En
second lieu si par quelque raison
Votre
ascendant à l’hymen vous expose

N’épousez
point d’Honnesta s’il se peut
N’a
pas pourtant une Honnesta qui veut.

Belphégor un poème de Jean de La Fontaine

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Jean de La Fontaine (n° 391)  Voter pour ce poème471 votes

Souvenir de Alphonse de Lamartine


Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Alphonse de Lamartine (n° 402)  Voter pour ce poème494 votes

Namouna - Chant deuxième de Alfred de Musset


Qu'est-ce que l'amour ?
L'échange de deux fantaisies
Et le contact de deux épidermes
Chamfort

I


Eh
bien ! en vérité, les sots auront beau dire,
Quand
on n'a pas d'argent, c'est amusant d'écrire.
Si
c'est un passe-temps pour se désennuyer,

Il
vaut bien la bouillotte ; et, si c'est un métier,
Peut-être
qu'après tout ce n'en est pas un pire
Que
fille entretenue, avocat ou portier
 

II


J
'aime surtout les vers, cette langue immortelle.
C
'est peut-être un blasphème, et je le dis tout bas
Mais
je l'aime à la rage. Elle a cela pour elle
Que
les sots d'aucun temps n'en ont pu faire cas,

Qu
'elle nous vient de Dieu, — qu'elle est limpide et belle,
Que
le monde l'entend, et ne la parle pas.
 

III


Eh
bien ! Sachez-le donc, vous qui voulez sans cesse
Mettre
votre scalpel dans un couteau de bois
Vous
qui cherchez l'auteur à de certains endroits,
Comme
un amant heureux cherche, dans son ivresse
Sur
un billet d'amour les pleurs de sa maîtresse,

Et
rêve, en le lisant, au doux son de sa voix.
 

IV


Sachez-le
, — c'est le cœur qui parle et qui soupire
Lorsque
la main écrit, — c'est le cœur qui se fond ;
C
'est le cœur qui s'étend, se découvre et respire
Comme
un gai pèlerin sur le sommet d'un mont
Et
puissiez-vous trouver, quand vous en voudrez rire
À
dépecer nos vers le plaisir qu'ils nous font !

 

V


Qu
'importe leur valeur ? La muse est toujours belle,
Même
pour l'insensé, même pour l'impuissant ;
Car
sa beauté pour nous, c'est notre amour pour elle.
Mordez
et croassez, corbeaux, battez de l'aile ;
Le
poète est au ciel, et lorsqu'en vous poussant
Il
vous y fait monter, c'est qu'il en redescend

 

VI

Allez
, — exercez-vous, — débrouillez la quenouille,
Essoufflez-vous
à faire un bœuf d'une grenouille
Avant
de lire un livre, et de dire : J'y crois !
Analysez
la plaie, et fourrez-y les doigts ;
Il
faudra de tout temps que l'incrédule y fouille,
Pour
savoir si son Christ est monté sur la croix

 

VII


Eh
, depuis quand un livre est-il donc autre chose
Que
le rêve d'un jour qu'on raconte un instant ;
Un
Oiseau qui gazouille et s'envole ; — une rose
Qu
'on respire et qu'on jette, et qui meurt en tombant ;
Un
ami qu'on aborde, avec lequel on cause,
Moitié
lui répondant, et moitié l'écoutant ?

 

VIII


Aujourd
'hui' par exemple, il plait à ma cervelle
De
rimer en sixains le conte que voici,
Va-t-on
le maltraiter et lui chercher querelle ?
Est-ce
sa faute, à lui, si je l'écris ainsi ?
Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle.
Vous
ne savez donc pas qu'il imitait Pulci ?

 

IX


Lisez
les Italiens, vous verrez s'il les vole.
Rien
n'appartient à rien, tout appartient à tous.
Il
faut être ignorant comme un maître d'école
Pour
se flatter de dire une seule parole
Que
personne ici-bas n'ait pu dire avant vous.
C
'est imiter quelqu'un que de planter des choux.
 

X



Ah !
pauvre Laforêt, qui ne savais pas lire,
Quels
vigoureux soufflets ton nom seul a donnés
Au
peuple travailleur des discuteurs damnés !
Molière
t'écoutait lorsqu'il venait d'écrire
Quel
mépris des humains dans le simple et gros rire
Dont
tu lui baptisais ses hardis nouveau-nés !
 

XI


Il
ne te lisait pas, dit-on, les vers d'Alceste ;
Si
je les avais faits, je te les aurais lus.
L
'esprit et les bons mots auraient été perdus ;
Mais
les meilleurs accords de l'instrument céleste
Seraient
allés au cœur comme ils en sont venus.
J
'aurais dit aux bavards du siècle : A vous le reste
 

XII


Pourquoi
donc les amants veillent-ils nuit et jour ?
Pourquoi
donc le poète aime-t-il sa souffrance ?
Que
demandent-ils donc tous les deux en retour ?
Une
larme, ô mon Dieu, voilà leur récompense ;
Voilà
pour eux le ciel ; la gloire et l'éloquence,
Et
par là le génie est semblable à l'amour.

 

XIII

Mon
premier chant est fait. — Je viens de le relire.
J
'ai bien mal expliqué ce que je voulais dire ;
Je
n'ai pas dit un mot de ce que j'aurais dit
Si
j'avais fait un plan une heure avant d'écrire ;
Je
crève de dégoût, de rage et de dépit
Je
crois en vérité que j'ai fait de l'esprit

 

XIV

Deux
sortes de roués existent sur la terre :
L
'an, beau comme Satan, froid comme la vipère,
Hautain
, audacieux, plein d'imitation,
Ne
laissant palpiter sur son cœur solitaire
Que
l'écorce d'un homme et de la passion ;
Faisant
un manteau d'or à son ambition ;

 

XV

Corrompant
sans plaisir, amoureux de lui-même,
Et
, pour s'aimer toujours, voulant toujours qu'on l'aime ;
Regardant
au soleil son ombre se mouvoir ;
Dès
qu'une source est pure, et que l'on peut s'y voir,
Venant
comme Narcisse y pencher son front blême,
Et
chercher la douleur pour s'en faire un miroir.

 

XVI
<
br> Son
idéal, c'est lui -Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,
Il
se regarde vivre, et s'écoute parler.
Car
il faut que demain on dise, quand il passe :
Cet homme que voilà, c'est Robert Lovelace
Autour
de ce mot-là le monde peut rouler ;
Il
est l'axe du monde, et lui permet d'aller.

 

XV


Avec
lui ni procès, ni crainte, ni scandale.
Il
jette un drap mouillé sur son père qui râle ;
Il
rôde, en chuchotant, sur la pointe du pied.
Un
amant plus sincère, à la main plus loyale,
Peut
serrer une main trop fort, et l'effrayer ;
Mais
lui, n'ayez pas peur de lui, c'est son métier.

 

XVIII

Qui
pourrait se vanter d'avoir surpris son âme ?
L
'étude de sa vie est d'en cacher le fond...
On
en parle, — on en pleure, — on en rit, qu'en voit on :
Quelques
duels oubliés, quelques soupirs de femme,
Quelque
joyau de prix sur une épaule infâme,
Quelque
croix de bois noir sur un tombeau sans nom.

 

XIX

Mais
comme tout se tait dès qu'il vient à paraître !
Clarisse
l'aperçoit, et commence à souffrir.
Comme
il est beau ! brillants comme il s'annonce en maître !
Si
Clarisse s'indigne et tarde à consentir,
Il
dira qu'il se tue-il se tuera peut-être ;

Mais
Clarisse aime mieux le sauver, et mourir.
 

XX

C
'est le roué sans cœur, le spectre à double face,
A
la patte de tigre, aux serres de vautour,
Le
roué sérieux qui n'eut jamais d'amour ;
Méprisant
la douleur comme la populace ;
Disant
au genre humain de lui laisser son jour-

Et
qui serait César, s'il n'était Lovelace
 

XXI

Ne
lui demandez pas s'il est heureux ou non ;
Il
n'en sait rien lui-même, il est ce qu'il doit être.
Il
meurt silencieux, tel que Dieu l'a fait naître
L
'antilope aux yeux bleus est plus tendre peut-être
Que
le roi des forêts ; mais le lion répond

Qu
'il n'est pas antilope, et qu'il a nom : lion.
 

XXII

Voilà
l'homme d'un siècle, et l'étoile polaire
Sur
qui les écoliers fixent leurs yeux ardents,
L
'homme dont Robertson fera le commentaire,
Qui
donnera sa vie à lire à nos enfants
Ses
crimes noirciront un large bréviaire,
Qui
brûlera les mains et les cœurs de vingt ans.

 

XXIII

Quant
au roué Français, au don Juan ordinaire,
Ivre
, riche, joyeux, raillant l'homme de pierre,
Ne
demandant partout qu'à trouver le vin bon,
Bernant
monsieur Dimanche, et disant à son père
Qu
'il serait mieux assis pour lui faire un sermon,
C
'est l'ombre d'un roué qui ne vaut pas Valmont.
 

XXIV


Il
en est un plus grand, plus beau, plus poétique,
Que
personne n'a fait, que Mozart a rêvé,
Qu
'Hoffmann a vu passer, au son de la musique,
Sous
un éclair divin de sa nuit fantastique,
Admirable
portrait qu'il n'a point achevé,
Et
que de notre temps Shakspeare aurait trouvé.
 

XXV

Un
jeune homme est assis au bord d'une prairie,

Pensif
comme l'amour, beau comme le génie ;
Sa
maîtresse enivrée est prête à s'endormir.
Il
vient d'avoir vingt ans, son cœur vient de s'ouvrir.
Rameau
tremblant encor de l'arbre de la vie,
Tombé
, comme le Christ, pour aimer et souffrir
 

XXVI

Le
voilà se noyant dans des larmes de femme,
Devant
cette nature aussi belle que lui ;

Pressant
le monde entier sur son cœur qui se pâme,
Faible
, et, comme le lierre, ayant besoin d'autrui ;
Et
ne le cachant pas, et suspendant son âme,
Comme
un luth éolien, aux lèvres de la Nuit.
 

XXVII

Le
voilà demandant pourquoi son cœur soupire,
Jurant
, les yeux en pleurs, qu'il ne désire rien ;

Caressant
sa maîtresse, et des sons de sa lyre
Egayant
son sommeil comme un ange gardien ;
Tendant
sa coupe d'or à ceux qu'il voit sourire,
Voulant
voir leur bonheur pour y chercher le sien.
 

XXVIII

Le
voilà, jeune et beau, sous le ciel de la France,
Déjà
riche à vingt ans comme un enfouisseur ;

Portant
sur la nature un cœur plein d'espérance,
Aimant
, aimé de tous, ouvert comme une fleur ;
Si
candide et si frais que l'ange d'innocence
Baiserait
sur son front la beauté de son cœur
 

XXIX

Le
voilà, regardez, devinez-lui sa vie.
Quel
sort peut-on prédire à cet enfant du ciel ?

L
'amour en l'approchant jure d'être éternel ;
Le
hasard pense à lui, — la sainte poésie
Retourne
en souriant sa coupe d'ambroisie
Sur
ses cheveux plus doux et plus blonds que le miel.
 

XXX

Ce
palais, c'est le sien ; — le serf et la campagne
Sont
à lui ; — la forêt, le fleuve et la montagne

Ont
retenu son nom en écoutant l'écho.
C
'est à lui le village, et le pâle troupeau
Des
moines. — Quand il passe et traverse un hameau,
Le
bon ange du lieu se lève et l'accompagne.
 

XXXI

Quatre
filles de prince ont demandé sa main.
Sachez
que s'il voulait la reine pour maîtresse,
Et
trois palais de plus, il les aurait demain !

Qu
'un juif deviendrait chauve à compter sa richesse,
Et
qu'il pourrait jeter, sans que rien en paraisse
Les
blés de ses moissons aux oiseaux du chemin.
 

XXXII

Eh
bien ! cet homme-là vivra dans les tavernes
Entre
deux charbonniers autour d'un poêle assis ;
La
poudre noircira sa barbe et ses sourcils ;

Vous
le verrez un jour, tremblant et les yeux ternes
Venir
dans son manteau dormir sous les lanternes,
La
face ensanglantée et les coudes noircis.
 

XXXIII

Vous
le verrez sauter sur l'échelle dorée,
Pour
courir dans un bouge au sortir d'un boudoir,
Portant
sa lèvre ardente à la prostituée,
Avant
qu'à son balcon done Elvire éplorée,

Dans
la profonde nuit croyant encor le voir,
Ait
cessé d'agiter sa lampe et son mouchoir.
 

XXXIV

Vous
le verrez, laquais pour une chambrière,
Cachant
sous ses habits son valet grelottant ;
Vous
le verrez, tranquille et froid comme une pierre,
Pousser
dans les ruisseaux le cadavre d'un père,
Et
laisser le vieillard traîner ses mains de sang

Sur
des murs chauds encor du viol de son enfant.
 

XXXV

Que
direz-vous alors ? Ah ! vous croirez peut-être
Que
le monde a blessé ce cœur vaste et hautain,
Que
c'est quelque Lara qui se sent méconnaître,
Que
l'homme a mal jugé, qui sait ce qu'il peut être,
Et
qui, s'apercevant qu'il le serait en vain,

Rend
haine contre haine et dédain pour dédain.
 

XXXVI

Eh
bien ! vous vous trompez. — Jamais personne au monde
N
'a pensé moins que lui qu'il c'`ait oublié.
Jamais
il n'a frappé sans qu'on ne lui réponde ;
Jamais
il n'a senti l'inconstance de l'onde,
Et
jamais il n'a vu se dresser sous son pié

Le
vivace serpent de la fausse amitié.
 

XXXVII

Que
dis-je ? tel qu'il est, le monde l'aime encore ;
Il
n'a perdu chez lui ni ses biens ni son rang.
Devant
Dieu, devant tous, il s'assoit à son banc.
Ce
qu'il a fait de mal, personne ne l'ignore ;
On
connaît son génie, on l'admire, on l'honore. —

Seulement
, voyez-vous, cet homme, c'est don Juan.
 

XXXVIII

Oui
, don Juan. Le voilà, ce nom que tout répète,
Ce
nom mystérieux que tout l'univers prend,
Dont
chacun vient parler, et que nul ne comprend ;
Si
vaste et si puissant qu'il n'est pas de poète
Qui
ne l'ait soulevé dans son cœur et sa tête,
Et
pour l'avoir tenté ne soit resté plus grand.

 

XXXIX

Insensé
que je suis ! que fais-je ici moi-même ?
Était-ce
donc mon tour de leur parler de toi,
Grande
ombre, et d'où viens-tu pour tomber jusqumoi ?
C
'est qu'avec leurs horreurs, leur doute et leur blasphème
Pas
un d'eux ne t'aimait, don Juan ; et moi, je t'aime

Comme
le vieux Blondel aimait son pauvre roi.
 

XL

Oh !
qui me jettera sur ton coursier rapide !
Oh !
qui me prêtera le manteau voyageur,
Pour
te suivre en pleurant, candide corrupteur !
Qui
me déroulera cette liste homicide,

Cette
liste d'amour si remplie et si vide,
Et
que ta main peuplait des oublis de ton cœur !
 

XLI

Trois
mille noms charmants ! Trois mille noms de femme !
Pas
un qu'avec des pleurs tu n'aies balbutié !
Et
ce foyer d'amour qui dévorait ton âme,

Qui
lorsque tu mourus, de tes veines de flamme
Remonta
dans le ciel comme un ange oublié,
De
ces trois mille amours pas un qui l'ait noyé !
 

XLII

Elles
t'aimaient pourtant, ces filles insensées
Que
sur ton cœur de fer tu pressas tour à tour ;
Le
vent qui t'emportait les avait traversées ;

Elles
t'aimaient, don Juan, ces pauvres délaissées
Qui
couvraient de baisers l'ombre de ton amour,
Qui
te donnaient leur vie, et qui n'avaient qu'un jour !
 

XLIII

Mais
toi, spectre énervé, toi, que faisais-tu d'elles ?
Ah !
massacre et malheur ! tu les aimais aussi,

Toi !
croyant toujours voir sur tes amours nouvelles
Se
lever le soleil de tes nuits éternelles,
Te
disant chaque soir : Peut-être le voici
Et
l'attendant toujours, et vieillissant ainsi !
 

XLIV

Demandant
aux forêts, à la mer, à la plaine,
Aux
brises du matin, à toute heure, à tout lieu,

La
femme de ton âme et de ton premier vœu !
Prenant
pour fiancée un rêve, une ombre vaine,
Et
fouillant dans le cœur d'une hécatombe humaine,
Prêtre
désespéré, pour y chercher ton Dieu.
 

XLV

Et
que voulais-tu donc ?-Voilà ce que le monde
Au
bout de trois cents ans demande encor tout bas

Le
sphinx aux yeux perçants attend qu'on lui réponde
Ils
savent compter l'heure, et que leur terre est ronde
Ils
marchent dans leur ciel sur le bout d'un compas'
Mais
ce que tu voulais, ils ne le savent pas.
 

XLVI

Quelle est donc, disent-ils,. cette femme inconnue,
Qui
seule eût mis la main au frein de son coursier ?
Qu
'il appelait toujours et qui n'est pas venue ?

l'avait-il trouvée ? où l'avait-il perdue ?
Et
quel nœud si puissant avait su les lier,
Que
, n'ayant pu venir, il n'ait pu l'oublier ?
 

XLVII

N
'en était-il pas une, ou plus noble, ou plus belle,
Parmi
tant de beautés, qui, de loin ou de près,
De
son vague idéal eût du moins quelques traits ?

Que
ne la gardait-il ! qu'on nous dise laquelle.
Toutes
lui ressemblaient, — ce n'était jamais elle,
Toutes
lui ressemblaient, don Juan, et tu marchais !
 

XLVIII

Tu
ne t'es pas lassé de parcourir la terre !
Ce
vain fantôme, à qui Dieu t'avait envoyé,
Tu
n'en as pas brisé la forme sous ton pied !

Tu
n'es pas remonté, comme l'aigle à son aire
Sans
avoir sa pâture, ou comme le tonnerre
Dans
sa nue aux flancs d'or, sans avoir foudroyé !
 

XLIX

Tu
n'as jamais médit de ce monde stupide
Qui
te dévisageait d'un regard hébété ;
Tu
l'as vu, tel qu'il est, dans sa difformité ;

Et
tu montais toujours cette montagne aride,
Et
tu suçais toujours, plus jeune et plus aride,
Les
mamelles d'airain de la Réalité.
 

L

Et
la vierge aux yeux bleus, sur la souple ottomane,
Dans
ses bras parfumés te berçait mollement ;
De
la fille de roi jusqu'à la paysanne
Tu
ne méprisais rien, même la courtisane,

À
qui tu disputais son misérable amant ;
Mineur
, qui dans un puits cherchais un diamant.
 

LI

Tu
parcourais Madrid, Paris, Naple et Florence ;
Grand
seigneur aux palais, voleur aux carrefours ;
Ne
comptant ni l'argent, ni les nuits, ni les jours ;

Apprenant
du passant à chanter sa romance ;
Ne
demandant à Dieu, pour aimer l'existence,
Que
ton large horizon et tes larges amours.
 

LII

Tu
retrouvais partout la vérité hideuse,
Jamais
ce qu'ici-bas cherchaient tes vœux ardents,
Partout
l'hydre éternel qui te montrait les dents ;

Et
poursuivant toujours ta vie aventureuse,
Regardant
sous tes pieds cette mer orageuse,
Tu
te disais tout bas : Ma perle est là dedans.
 

LIII

Tu
mourus plein d'espoir dans ta route infinie,
Et
te souciant peu de laisser ici-bas
Des
larmes et du sang aux traces de tes pas.
Plus
vaste que le ciel et plus grand que la vie,

Tu
perdis ta beauté, ta gloire et ton génie
Pour
un être impossible, et qui n'existait pas.
 

LIV

Et
le jour que parut le convive de pierre,
Tu
vins à sa rencontre, et lui tendis la main ;
Tu
tombas foudroyé sur ton dernier festin :
Symbole
merveilleux de l'homme sur la terre,

Cherchant
de ta main gauche à soulever ton verre
Abandonnant
ta droite à celle du Destin !
 

LV

Maintenant
, c'est à toi, lecteur, de reconnaître
Dans
quel gouffre sans fond peut descendre ici-bas
Le
rêveur insensé qui voudrait d'un tel maître.
Je
ne dirai qu'un mot, et tu le comprendras :

Ce
que don Juan aimait, Hassan l'aimait peut-être ;
Ce
que don Juan cherchait, Hassan n'y croyait pas.

Namouna - Chant deuxième un poème de Alfred de Musset

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Alfred de Musset (n° 419)  Voter pour ce poème658 votes

Souvenir de Alfred de Musset


J'espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir
En
osant te revoir, place à jamais sacrée,
Ô
la plus chère tombe et la plus ignorée
dorme un souvenir !

Que
redoutiez-vous donc de cette solitude,
Et
pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main,
Alors
qu'une si douce et si vieille habitude
Me
montrait ce chemin ?

Les
voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries,
Et
ces pas argentins sur le sable muet,
Ces
sentiers amoureux, remplis de causeries,
son bras m'enlaçait.

Les
voilà, ces sapins à la sombre verdure,
Cette
gorge profonde aux nonchalants détours,
Ces
sauvages amis, dont l'antique murmure
A
bercé mes beaux jours.

Les
voilà, ces buissonstoute ma jeunesse,
Comme
un essaim d'oiseaux, chante au bruit de mes pas.
Lieux
charmants, beau désertpassa ma maîtresse,
Ne
m'attendiez-vous pas ?

Ah
! laissez-les couler, elles me sont bien chères,
Ces
larmes que soulève un cœur encor blessé !
Ne
les essuyez pas, laissez sur mes paupières
Ce
voile du passé !

Je
ne viens point jeter un regret inutile
Dans
l'écho de ces bois témoins de mon bonheur.
Fière
est cette forêt dans sa beauté tranquille,
Et
fier aussi mon cœur.

Que
celui-là se livre à des plaintes amères,
Qui
s'agenouille et prie au tombeau d'un ami.
Tout
respire en ces lieux ; les fleurs des cimetières
Ne
poussent point ici.

Voyez
! la lune monte à travers ces ombrages.
Ton
regard tremble encor, belle reine des nuits;
Mais
du sombre horizon déjà tu te dégages,
Et
tu t'épanouis.

Ainsi
de cette terre, humide encor de pluie,
Sortent
, sous tes rayons, tous les parfums du jour;
Aussi
calme, aussi pur, de mon âme attendrie
Sort
mon ancien amour.

Que
sont-ils devenus, les chagrins de ma vie ?
Tout
ce qui m'a fait vieux est bien loin maintenant;
Et
rien qu'en regardant cette vallée amie
Je
redeviens enfant.

Ô
puissance du temps ! ô légères années !
Vous
emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets;
Mais
la pitié vous prend, et sur nos fleurs fanées
Vous
ne marchez jamais.

Tout
mon cœur te bénit, bonté consolatrice !
Je
n'aurais jamais cru que l'on pût tant souffrir
D
'une telle blessure, et que sa cicatrice
Fût
si douce à sentir.

Loin
de moi les vains mots, les frivoles pensées,
Des
vulgaires douleurs linceul accoutumé,
Que
viennent étaler sur leurs amours passées
Ceux
qui n'ont point aimé !

Dante
, pourquoi dis-tu qu'il n'est pire misère
Qu
'un souvenir heureux dans les jours de douleur ?
Quel
chagrin t'a dicté cette parole amère,
Cette
offense au malheur ?

En
est-il donc moins vrai que la lumière existe,
Et
faut-il l'oublier du moment qu'il fait nuit ?
Est-ce
bien toi, grande âme immortellement triste,
Est-ce
toi qui l'as dit ?

Non
, par ce pur flambeau dont la splendeur m'éclaire,
Ce
blasphème vanté ne vient pas de ton cœur.
Un
souvenir heureux est peut-être sur terre
Plus
vrai que le bonheur.

Eh
quoi ! l'infortuné qui trouve une étincelle
Dans
la cendre brûlantedorment ses ennuis,
Qui
saisit cette flamme et qui fixe sur elle
Ses
regards éblouis ;

Dans
ce passé perdu quand son âme se noie,
Sur
ce miroir brisé lorsqu'il rêve en pleurant,
Tu
lui dis qu'il se trompe, et que sa faible joie
N
'est qu'un affreux tourment !

Et
c'est à ta Françoise, à ton ange de gloire,
Que
tu pouvais donner ces mots à prononcer,
Elle
qui s'interrompt, pour conter son histoire,
D
'un éternel baiser !

Qu
'est-ce donc, juste Dieu, que la pensée humaine,
Et
qui pourra jamais aimer la vérité,
S
'il n'est joie ou douleur si juste et si certaine
Dont
quelqu'un n'ait douté ?

Comment
vivez-vous donc, étranges créatures ?
Vous
riez, vous chantez, vous marchez à grands pas;
Le
ciel et sa beauté, le monde et ses souillures
Ne
vous dérangent pas ;

Mais
, lorsque par hasard le destin vous ramène
Vers
quelque monument d'un amour oublié,
Ce
caillou vous arrête, et cela vous fait peine
Qu
'il vous heurte le pied.

Et
vous criez alors que la vie est un songe ;
Vous
vous tordez les bras comme en vous réveillant,
Et
vous trouvez fâcheux qu'un si joyeux mensonge
Ne
dure qu'un instant.

Malheureux
! cet instantvotre âme engourdie
A
secoué les fers qu'elle traîne ici-bas,
Ce
fugitif instant fut toute votre vie ;
Ne
le regrettez pas !

Regrettez
la torpeur qui vous cloue à la terre,
Vos
agitations dans la fange et le sang,
Vos
nuits sans espérance et vos jours sans lumière
C
'est là qu'est le néant !

Mais
que vous revient-il de vos froides doctrines ?
Que
demandent au ciel ces regrets inconstants
Que
vous allez semant sur vos propres ruines,
À
chaque pas du Temps ?

Oui
, sans doute, tout meurt; ce monde est un grand rêve,
Et
le peu de bonheur qui nous vient en chemin,
Nous
n'avons pas plus tôt ce roseau dans la main,
Que
le vent nous l'enlève.

Oui
, les premiers baisers, oui, les premiers serments
Que
deux êtres mortels échangèrent sur terre,
Ce
fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents,
Sur
un roc en poussière.

Ils
prirent à témoin de leur joie éphémère
Un
ciel toujours voilé qui change à tout moment,
Et
des astres sans nom que leur propre lumière
Dévore
incessamment.

Tout
mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage,
La
fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pieds,
La
source desséchéevacillait l'image
De
leurs traits oubliés ;

Et
sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile,
Étourdis
des éclairs d'un instant de plaisir,
Ils
croyaient échapper à cet Être immobile
Qui
regarde mourir !

-
Insensés ! dit le sage ? Heureux ! dit le poète.
Et
quels tristes amours as-tu donc dans le cœur,
Si
le bruit du torrent te trouble et t'inquiète,
Si
le vent te fait peur ?

J
'ai vu sous le soleil tomber bien d'autres choses
Que
les feuilles des bois et l'écume des eaux,
Bien
d'autres s'en aller que le parfum des roses
Et
le chant des oiseaux.

Mes
yeux ont contemplé des objets plus funèbres
Que
Juliette morte au fond de son tombeau,
Plus
affreux que le toast à l'ange des ténèbres
Porté
par Roméo.

J
'ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère,
Devenue
elle-même un sépulcre blanchi,
Une
tombe vivanteflottait la poussière
De
notre mort chéri,

De
notre pauvre amour, que, dans la nuit profonde,
Nous
avions sur nos cœurs si doucement bercé !
C
'était plus qu'une vie, hélas ! c'était un monde
Qui
s'était effacé !

Oui
, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire,
Je
l'ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois.
Ses
lèvres s'entrouvraient, et c'était un sourire,
Et
c'était une voix ;

Mais
non plus cette voix, non plus ce doux langage,
Ces
regards adorés dans les miens confondus;
Mon
cœur, encor plein d'elle, errait sur son visage,
Et
ne la trouvait plus.

Et
pourtant j'aurais pu marcher alors vers elle,
Entourer
de mes bras ce sein vide et glacé,
Et
j'aurais pu crier : Qu'as-tu fait, infidèle,
Qu
'as-tu fait du passé ?

Mais
non : il me semblait qu'une femme inconnue
Avait
pris par hasard cette voix et ces yeux;
Et
je laissai passer cette froide statue
En
regardant les cieux.

Eh
bien ! ce fut sans doute une horrible misère
Que
ce riant adieu d'un être inanimé.
Eh
bien ! qu'importe encore ? Ô nature ! ô ma mère !
En
ai-je moins aimé ?

La
foudre maintenant peut tomber sur ma tête ;
Jamais
ce souvenir ne peut m'être arraché !
Comme
le matelot brisé par la tempête,
Je
m'y tiens attaché.

Je
ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent ;
Ni
ce qu'il adviendra du simulacre humain,
Ni
si ces vastes cieux éclaireront demain
Ce
qu'ils ensevelissent.

Je
me dis seulement : À cette heure, en ce lieu,
Un
jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle.
J
'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,
Et
je l'emporte à Dieu !

Souvenir un poème de Alfred de Musset

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Alfred de Musset (n° 300)  Voter pour ce poème420 votes

A George Sand (I) de Alfred de Musset


Te voilà revenu, dans mes nuits étoilées,
Bel
ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées,
Amour
, mon bien suprême, et que j'avais perdu !
J
'ai cru, pendant trois ans, te vaincre et te maudire,
Et
toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,
Au
chevet de mon lit, te voilà revenu.

Eh
bien, deux mots de toi m'ont fait le roi du monde,
Mets
la main sur mon cœur, sa blessure est profonde ;
Élargis-la
, bel ange, et qu'il en soit brisé !
Jamais
amant aimé, mourant sur sa maîtresse,
N
'a sur des yeux plus noirs bu la céleste ivresse,
Nul
sur un plus beau front ne t'a jamais baisé !

A George Sand (I) un poème de Alfred de Musset

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Alfred de Musset (n° 317)  Voter pour ce poème222 votes

Poème de l'amour de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles


Enfin je puis ne plus épier le printemps !
Je
cesse d'écouter, d'une oreille attentive,
Ce
frémissant secret qui soulève et ravive,
Et
dont j'ai vénéré le bruit sourd et montant !

Je
puis me reposer de la tâche royale
De
recueillir avec des sens religieux
L
'appel de la nature aux trompeuses cymbales,
Qui
veut relier l'homme à d'inutiles cieux !

L
'univers n'a plus rien qu'il m'ôte ou qu'il m'apporte,
Mon
être est à l'écart de ses jeux décevants,
Dans
un tombeau sacré je suis comme une morte,
Et
ma vie est encore en pleurs dans un vivant !

Poème de l'amour un poème de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles (n° 121)  Voter pour ce poème209 votes

Poème de l'amour de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles


Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles (n° 96)  Voter pour ce poème248 votes

Poème de l'amour de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles


Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles (n° 136)  Voter pour ce poème183 votes


Les poèmes


A     B     C     D     E     F    

G     H     I     J     K     L    

M     N     O     P     Q     R    

S     T     U     V     W     X    

Y     Z    

Les poètes


A     B     C     D     E     F    

G     H     I     J     K     L    

M     N     O     P     Q     R    

S     T     U     V     W     X    

Y     Z