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23 poèmes


Phonétique (Cliquez pour la liste complète) : dép dépeça dépeçai dépeçais dépeçait dépeças dépeçât dépiauté dépit dépité déposé dépôt dépoté depuis député diapo diapos dopa dopai dopais dopait dopas dopât dope dopé dopée dopées dopes dopés ...

In memoriam (III) de Louise Ackermann


Au pied des monts voici ma colline abritée,
Mes figuiers, ma maison,
Le vallon toujours vert et la mer argentée
Qui m'ouvre l'horizon.

Pour la première fois sur cette heureuse plage,
Le cœur tout éperdu,
Quand j'abordai, c'était après un grand naufrage,
Où j'avais tout perdu.

Déjà, depuis ce temps de deuil et de détresse,
J'ai vu bien des saisons
Courir sur ces coteaux que la brise caresse,
Et parer leurs buissons.

Si rien n'a refleuri, ni le présent sans charmes,
Ni l'avenir brisé,
Du moins mon pauvre cœur, fatigué de mes larmes,
Mon cœur s'est apaisé ;

Et je puis, sous ce ciel que l'oranger parfume
Et qui sourit toujours,
Rêver aux temps aimés, et voir sans amertume
Naître et mourir les jours.

In memoriam (III) un poème de Louise Ackermann

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Le déluge de Louise Ackermann


À VICTOR HUGO

Tu l'as dit : C'en est fait ; ni fuite ni refuge
Devant l'assaut prochain et furibond des flots.
Ils avancent toujours. C'est sur ce mot, Déluge,
Poète de malheur, que ton livre s'est clos.
Mais comment osa-t-il échapper à ta bouche ?
Ah ! pour le prononcer, même au dernier moment,
Il fallait ton audace et ton ardeur farouche,
Tant il est plein d'horreur et d'épouvantement.
Vous êtes avertis : c'est une fin de monde
Que ces flux, ces rumeurs, ces agitations.
Nous n'en sommes encore qu'aux menaces de l'onde,
À demain les fureurs et les destructions.

Déjà depuis longtemps, saisis de terreurs vagues,
Nous regardions la mer qui soulevait son sein,
Et nous nous demandions : « Que veulent donc ces vagues ?
On dirait qu'elles ont quelque horrible dessein. »
Tu viens de le trahir ce secret lamentable ;
Grâce à toi, nous savons à quoi nous en tenir.
Oui, le Déluge est là, terrible, inévitable ;
Ce n'est pas l'appeler que de le voir venir.

Pourtant, nous l'avouerons, si toutes les colères
De ce vaste océan qui s'agite et qui bout,
N'allaient qu'à renverser quelques tours séculaires
Que nous nous étonnions de voir encore debout,
Monuments que le temps désagrège ou corrode,
Et qui nous inspiraient une secrète horreur :
Obstacles au progrès, missel usé, vieux code,
Où se réfugiaient l'injustice et l'erreur,
Des autels délabrés, des trônes en décombre
Qui nous rétrécissaient à dessein l'horizon,
Et dont les débris seuls projetaient assez d'ombre
Pour retarder longtemps l'humaine floraison,
Nous aurions à la mer déjà crié : « Courage !
Courage ! L'oeuvre est bon que ton onde accomplit. »
Mais quoi ! ne renverser qu'un môle ou qu'un barrage ?
Ce n'est pas pour si peu qu'elle sort de son lit.
Ses flots, en s'élançant par-dessus toute cime,
N'obéissent, hélas ! qu'à d'aveugles instincts.
D'ailleurs, sachez-le bien, ces enfants de l'abîme,
Pour venir de plus bas, n'en sont que plus hautains.
Rien ne satisfera leur convoitise immense.
Dire : « Abattez ceci, mais respectez cela, »
N'amènerait en eux qu'un surcroît de démence ;
On ne fait point sa part à cet Océan-là.
Ce qu'il lui faut, c'est tout. Le même coup de houle
Balaiera sous les yeux de l'homme épouvanté
Le phare qui s'élève et le temple qui croule,
Ce qui voilait le jour ou donnait la clarté,
L'obscure sacristie et le laboratoire,
Le droit nouveau, le droit divin et ses décrets,
Le souterrain profond et le haut promontoire
D'où nous avions déjà salué le Progrès.
Tout cela ne fera qu'une ruine unique.
Avenir et passé s'y vont amonceler.
Oui, nous le proclamons, ton Déluge est inique :
Il ne renversera qu'afin de niveler.
Si nous devons bientôt, des bas-fonds en délire,
Le voir s'avancer, fier de tant d'écroulements,
Du moins nous n'aurons pas applaudi de la lyre
Au triomphe futur d'ignobles éléments.
Nous ne trouvons en nous que des accents funèbres,
Depuis que nous savons l'affreux secret des flots.
Nous voulions la lumière, ils feront les ténèbres ;
Nous rêvions l'harmonie, et voici le chaos.

Vieux monde, abîme-toi, disparais, noble arène
jusqu'au bout l'Idée envoya ses lutteurs,
Où le penseur lui-même, à sa voix souveraine,
Pour combattre au besoin, descendait des hauteurs.
Tu ne méritais pas, certes, un tel cataclysme,
Toi si fertile encore, ô vieux sol enchanté !
D'où pour faire jaillir des sources d'héroïsme,
Il suffisait d'un mot, Patrie ou Liberté !
Un océan fangeux va couvrir de ses lames
Tes sillonsgermaient de sublimes amours,
Terrain cher et sacré, fait d'alluvions d'âmes,
Et qui ne demandais qu'à t'exhausser toujours.
Que penseront les cieux et que diront les astres,
Quand leurs rayons en vain chercheront tes sommets,
Et qu'ils assisteront d'en haut à tes désastres,
Eux qui croyaient pouvoir te sourire à jamais ?
De quel œil verront-ils, du fond des mers sans borne,
À la placejadis s'étalaient tes splendeurs,
Émerger brusquement dans leur nudité morne,
Des continents nouveaux sans verdure et sans fleurs ?
Ah ! si l'attraction à la céleste voûte
Par de fermes liens ne les attachait pas,
Ils tomberaient du ciel ou changeraient de route,
Plutôt que d'éclairer un pareil ici-bas.
Nous que rien ne retient, nous, artistes qu'enivre
L'Idéal qu'ardemment poursuit notre désir,
Du moins nous n'aurons point la douleur de survivre
Au monde où nous avions espéré le saisir.
Nous serons les premiers que les vents et que l'onde
Emporteront brisés en balayant nos bords.
Dans les gouffres ouverts d'une mer furibonde,
N'ayant pu les sauver, nous suivrons nos trésors.
Après tout, quand viendra l'heure horrible et fatale,
En plein déchaînement d'aveugles appétits,
Sous ces flots gros de haine et de rage brutale,
Les moins à plaindre encore seront les engloutis.

Le déluge un poème de Louise Ackermann

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Renoncement de Louise Ackermann


Depuis que sous les cieux un doux rayon colore
Ma jeunesse en sa fleur, ouverte aux feux du jour,
Si mon coeur a rêvé, si mon coeur rêve encore
Le choix irrévocable et l'éternel amour,

C'est qu'aux jours périlleux, toujours prudent et sage,
Au plus digne entre tous réservant son trésor,
Quand un charme pourrait l'arrêter au passage,
Il s'éloigne craintif et se dit : « Pas encor ! »

Pas encore ! et j'attends, car en un choix si tendre
Se tromper est amer et cause bien des pleurs.
Ah ! si mon âme allait, trop facile à s'éprendre,
À l'entour d'un mensonge épanouir ses fleurs !

Non, non ! Restons plutôt dans notre indifférence.
Sacrifice... en bien, soit ! tu seras consommé.
Après tout, si l'amour n'est qu'erreur et souffrance,
Un coeur peut être fier de n'avoir point aimé.

Renoncement un poème de Louise Ackermann

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Mon Livre de Louise Ackermann


Je ne vous offre plus pour toutes mélodies
Que
des cris de révolte et des rimes hardies.
Oui !
Mais en m'écoutant si vous alliez pâlir ?
Si
, surpris des éclats de ma verve imprudente,
Vous
maudissez la voix énergique et stridente
Qui
vous aura fait tressaillir ?

Pourtant
, quand je m'élève à des notes pareilles,
Je
ne prétends blesser les cœurs ni les oreilles.
Même
les plus craintifs n'ont point à s'alarmer ;
L
'accent désespéré sans doute ici domine,
Mais
je n'ai pas tiré ces sons de ma poitrine
Pour
le plaisir de blasphémer.

Comment ?
la Liberté déchaîne ses colères ;
Partout
, contre l'effort des erreurs séculaires ;
La
Vérité combat pour s'ouvrir un chemin ;
Et
je ne prendrais pas parti de ce grand drame ?
Quoi !
ce cœur qui bat là, pour être un cœur de femme,
En
est-il moins un cœur humain ?

Est-ce
ma faute à moi si dans ces jours de fièvre
D
'ardentes questions se pressent sur ma lèvre ?
Si
votre Dieu surtout m'inspire des soupçons ?
Si
la Nature aussi prend des teintes funèbres,
Et
si j'ai de mon temps, le long de mes vertèbres,
Senti
courir tous les frissons ?

Jouet
depuis longtemps des vents et de la houle,
Mon
bâtiment fait eau de toutes parts ; il coule.
La
foudre seule encore à ses signaux répond.
Le
voyant en péril et loin de toute escale,
Au
lieu de m'enfermer tremblante à fond de cale,
J
'ai voulu monter sur le pont.

À
l'écart, mais debout, là, dans leur lit immense
J
'ai contemplé le jeu des vagues en démence.
Puis
, prévoyant bientôt le naufrage et la mort,
Au
risque d'encourir l'anathème ou le blâme,
À
deux mains j'ai saisi ce livre de mon âme,
Et
j'ai lancé par-dessus bord.

C
'est mon trésor unique, amassé page à page.
À
le laisser au fond d'une mer sans rivage
Disparaître
avec moi je n'ai pu consentir.
En
dépit du courant qui l'emporte ou l'entrave,
Qu
'il se soutienne donc et surnage en épave
Sur
ces flots qui vont m'engloutir !


Paris, 7 janvier 1874.


Mon Livre un poème de Louise Ackermann

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De la Lumière ! de Louise Ackermann


Quand le vieux Gœthe un jour cria : « De la lumière ! »
Contre
l'obscurité luttant avec effort,
Ah !
Lui du moins déjà sentait sur sa paupière
Peser
le voile de la mort.

Nous
, pour le proférer ce même cri terrible,
Nous
avons devancé les affres du trépas ;
Notre
œil perçoit encore, oui ! Mais, supplice horrible !
C
'est notre esprit qui ne voit pas.

Il
tâtonne au hasard depuis des jours sans nombre,
A
chaque pas qu'il fait forcé de s'arrêter ;
Et
, bien loin de percer cet épais réseau d'ombre,
Il
peut à peine l'écarter.

Parfois
son désespoir confine à la démence.
Il
s'agite, il s'égare au sein de l'Inconnu,
Tout
prêt à se jeter, dans son angoisse immense,
Sur
le premier flambeau venu.

La
Foi lui tend le sien en lui disant : « J'éclaire !
Tu
trouveras en moi la fin de tes tourments. »
Mais
lui, la repoussant du geste avec colère,
A
déjà répondu : « Tu mens ! »

« Ton
prétendu flambeau n'a jamais sur la terre
Apporté
qu'un surcroît d'ombre et de cécité ;
Mais
réponds-nous d'abord : est-ce avec ton mystère
Que
tu feras de la clarté ? »

La
Science à son tour s'avance et nous appelle.
Ce
ne sont entre nous que veilles et labeurs.
Eh
bien ! Tous nos efforts à sa torche immortelle
N
'ont arraché que les lueurs.

Sans
doute elle a rendu nos ombres moins funèbres ;
Un
peu de jour s'est fait où ses rayons portaient ;
Mais
son pouvoir ne va qu'à chasser des ténèbres
Les
fantômes qui les hantaient.

Et
l'homme est là, devant une obscurité vide,
Sans
guide désormais, et tout au désespoir
De
n'avoir pu forcer, en sa poursuite avide,
L
'Invisible à se laisser voir.

Rien
ne le guérira du mal qui le possède ;
Dans
son âme et son sang il est enraciné,
Et
le rêve divin de la lumière obsède
A
jamais cet aveugle-né.

Qu
'on ne lui parle pas de quitter sa torture.
S
'il en souffre, il en vit ; c'est là son élément ;
Et
vous n'obtiendrez pas de cette créature
Qu
'elle renonce à son tourment.

De
la lumière donc ! Bien que ce mot n'exprime
Qu
'un désir sans espoir qui va s'exaspérant.
A
force d'être en vain poussé, ce cri sublime
Devient
de plus en plus navrant.

Et
, quand il s'éteindra, le vieux Soleil lui-même
Frissonnera
d'horreur dans son obscurité,
En
l'entendant sortir, comme un adieu suprême,
Des
lèvres de l'Humanité

De la Lumière ! un poème de Louise Ackermann

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L'hyménée et l'amour de Louise Ackermann


Sur le seuil des enfers Eurydice éplorée
S'évaporait légère, et cette ombre adorée
À son époux en vain dans un suprême effort
Avait tendu les bras. Vers la nuit éternelle,
Par delà les flots noirs le Destin la rappelle ;
Déjà la barque triste a gagné l'autre bord.

Tout entier aux regrets de sa perte fatale,
Orphée erra longtemps sur la rive infernale.
Sa voix du nom chéri remplit ces lieux déserts.
Il repoussait du chant la douceur et les charmes ;
Mais, sans qu'il la touchât, sa lyre sous ses larmes
Rendait un son plaintif qui mourait dans les airs.

Enfin, las d'y gémir, il quitta ce rivage
Témoin de son malheur. Dans la Thrace sauvage
Il s'arrête, et là, seul, secouant la torpeur
Où le désespoir sombre endormait son génie,
Il laissa s'épancher sa tristesse infinie
En de navrants accords arrachés à son coeur.

Ce fut le premier chant de la douleur humaine
Que ce cri d'un époux et que sa plainte vaine ;
La parole et la lyre étaient des dons récents.
Alors la poésie émue et colorée
Voltigeait sans effort sur la lèvre inspirée
Dans la grâce et l'ampleur de ses jeunes accents.

Des sons harmonieux telle fut la puissance
Qu'elle adoucit bientôt cette amère souffrance ;
Un sanglot moins profond sort de ce sein brisé.
La Muse d'un sourire a calmé le poète ;
Il sent, tandis qu'il chante, une vertu secrète
Descendre lentement dans son coeur apaisé.

Et tout à coup sa voix qu'attendrissent encore
Les larmes qu'il versa, prend un accent sonore.
Son chant devient plus pur ; grave et mélodieux,
Il célèbre à la fois dans son élan lyrique
L'Hyménée et l'Amour, ce beau couple pudique
Qui marche heureux et fier sous le regard des Dieux.

Il les peint dans leur force et dans la confiance
De leurs voeux éternels. Sur le Temps qui s'avance
Ils ont leurs yeux fixés que nul pleur n'a ternis.
Leur présence autour d'eux répand un charme austère ;
Mais ces enfants du ciel descendus sur la terre
Ne sont vraiment divins que quand ils sont unis.

Oui, si quelque erreur triste un moment les sépare,
Dans leurs sentiers divers bientôt chacun s'égare.
Leur pied mal affermi trébuche à tout moment.
La Pudeur se détourne et les Grâces décentes,
Qui les suivaient, formant des danses innocentes,
Ont à l'instant senti rougir leur front charmant.

Eux seuls en l'enchantant font à l'homme éphémère
Oublier ses destins. Leur main douce et légère
Le soutient dans la vie et le guide au tombeau.
Si les temps sont mauvais et si l'horizon semble
S'assombrir devant eux, ils l'éclairent ensemble,
Appuyés l'un sur l'autre et n'ayant qu'un flambeau.

Pour mieux entendre Orphée, au sein de la nature
Tout se taisait ; les vents arrêtaient leur murmure.
Même les habitants de l'Olympe éthéré
Oubliaient le nectar ; devant leur coupe vide
Ils écoutaient charmés, et d'une oreille avide,
Monter vers eux la voix du mortel inspiré.

Ces deux divinités que chantait l'hymne antique
N'ont rien perdu pour nous de leur beauté pudique ;
Leur front est toujours jeune et serein. Dans leurs yeux
L'immortelle douceur de leur âme respire.
Calme et pur, le bonheur fleurit sous leur sourire ;
Un parfum sur leurs pas trahit encor les Dieux.

Bien des siècles ont fui depuis l'heure lointaine
Où la Thrace entendit ce chant ; sur l'âme humaine
Plus d'un souffle a passé; mais l'homme sent toujours
Battre le même coeur au fond de sa poitrine.
Gardons-nous d'y flétrir la fleur chaste et divine
De l'amour dans l'hymen éclose aux anciens jours.

L'âge est triste ; il pressent quelque prochaine crise.
Déjà plus d'un lien se relâche ou se brise.
On se trouble, on attend. Vers un but ignoré
Lorsque l'orage est là qui bientôt nous emporte,
Ah ! pressons, s'il se peut, d'une étreinte plus forte
Un coeur contre le nôtre, et dans un noeud sacré.

L'hyménée et l'amour un poème de Louise Ackermann

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La Belle au Bois dormant de Louise Ackermann


Une princesse, au fond des bois,
A dormi cent ans autrefois,
Oui, cent beaux ans, tout d'une traite.
L'enfant, dans sa fraîche retraite,
Laissait courir le temps léger.
Tout sommeillait à l'entour d'elle :
La brise n'eût pas de son aile
Fait la moindre feuille bouger ;
Le flot dormait sur le rivage ;
L'oiseau, perdu dans le feuillage,
Était sans voix et sans ébats ;
Sur sa tige fragile et verte
La rose restait entr'ouverte :
Cent printemps ne l'effeuillaient pas !
Le charme eût duré, je m'assure,
À jamais, sans le fils du roi.
Il pénétra dans cet endroit,
Et découvrit par aventure
Le trésor que Dieu lui gardait.
Un baiser, bien vite, il dépose
Sur la bouche qui, demi-close,
Depuis un siècle l'attendait.
La dame, confuse et vermeille,
À cet inconnu qui l'éveille
Sourit dans son étonnement.
Ô surprise toujours la même !
Sourire ému ! Baiser charmant !
L'amour est l'éveilleur suprême,
L'âme, la Belle au bois dormant.

La Belle au Bois dormant un poème de Louise Ackermann

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La vieillesse de Agénor Altaroche


Autrefois on vouait un saint culte au grand âge.
Quand
sur le sol tremblaient les autels chancelants,
Un
seul restait debout au milieu de l'orage,
L'autel des cheveux blancs.

La
vieillesse toujours, et dans Rome et dans Sparte,
Fut
l'arbitre des lois et du gouvernement.
Le
respect des vieillards de toute ancienne charte
Etait le fondement.

Les
jeunes gens couraient près d'une tête blanche,
Qu
'il était beau ce nœud qui, toujours enlacé,
Liait
le front adulte au front que le temps penche,
Le présent au passé !

Hélas
! elle n'est plus, cette ère de foi sainte !
La
vieillesse a perdu son antique pavois.
Elle
a suivi les Dieux : sa latrie est éteinte
Dans les mœurs, dans les lois.

En
notre âge pervers, pour la jeune moustache
On
a plus de respect que pour les blancs cheveux.
Le
vieillard-aujourd'hui n'est plus qu'une ganache,
Un radoteur, un vieux.

Mais
ce n'est point assez qu'on lance l’anathème,
De
nos jours, au vieillard autrefois vénéré.
Le
siècle peut montrer un vieillard... ô blasphème !
Fraîchement décoré !!!

Décoré
! c'est passer les bornes de l'insulte.
Décorer
un vieillard ! Un homme infirme encore !
C
'est digne d'un pouvoir qui garde pour tout culte
Le culte du Veau d'or.

N
'as-tu donc tant vécu que pour cette avanie ?
La
croix, ô Montlosier, la croix ! affreux malheur !
C
'est un lourd cauchemar qui, dans ton insomnie,
Pèsera sur ton cœur !

A
quoi donc t'ont servi les nombreuses pituites
Et
l'honneur amassés depuis quatre-vingts ans ?
Et
tes anciens combats contre les noirs jésuites,
Et tes patois récents ?

Quand
des petits journaux la lanière te blesse,
Le
pouvoir, te laissant dans un triste abandon,
Tare
grotesquement ta robe de vieillesse
De son rouge cordon.

C’est
montrer peu d'égards pour ta noble perruque.
Le
régime qu'on voit, de ton âge envieux,
Traiter
si lestement ta poitrine caduque,
Ne sera jamais vieux.

Toi
qui portes si bien le poids de ton grand âge,
Puisse-tu
, retrouvant ta primitive ardeur,
Avec
la même force et le même courage
Porter ta croix d'honneur !

La vieillesse un poème de Agénor Altaroche

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L'improvisation de Agénor Altaroche


Des vers, à loi, rimeur intarissable ?
A
toi des vers ? C'est un projet de fou !
C
'est au désert jeter un grain de sable ;
Sur
le rocher c'est poser un caillou.
N
'ai-je pas vu ma muse trop rebelle
A
mes désirs souvent se refuser ?
Or
, pour parler ta langue maternelle,
Il faut improviser.

Improviser
, c'est le premier mérite,
Le
vrai trésor, l'inestimable bien,
En
notre sièclecelui qui fait vite
A
plus de prix que celui qui fait bien.
Heureux
qui sait faire vite et bien faire !
Avec
cet art à tout l'on peut viser.
De
lui naquit ton succès populaire ;
Tu sus l'improviser !

Peu
d'élus ont ce talent en partage.
Ils
l'ignoraient, nos tuteurs des trois jours,
Oui
, de juillet saisissant l'héritage,
Ont
du torrent si bien réglé le cours.
Depuis
qu'ils ont remis tout à sa place,
Si
le pays n'est que plus divisé,
C
'est qu'oubliant le précepte d'Horace,
Ils ont improvisé.

Un
gros banquier qui ne prête qu'à douze,
A
, l'an dernier, serré le doux lien.
Avant
six mois, sa diligente épouse
Donne
à l'Etat un petit citoyen.
Le
financier d'abord éclate et peste ;
Puis
il médite, et bientôt ravisé,
«
Diable, dit-il, ma femme est un peu leste !
Aurais-je improvisé ? »

Si
le secret de ton art poétique
Aux
dieux du monde était du moins livré !
Société
, mœurs, lois et politique,
Tout
a besoin d'être régénéré.
Des
exploitants en vain l'absurde foule
Nous
dit : « Le temps peut seul organiser. »
Badauds, arrière ! autour de vous tout croule.
Il faut improviser.

L'improvisation un poème de Agénor Altaroche

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Le mauvais moine de Charles Baudelaire


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A celle qui est restée en France de Victor Hugo



Mets-toi sur ton séant, lève tes yeux, dérange
Ce drap glacé qui fait des plis sur ton front d'ange,
Ouvre tes mains, et prends ce livre : il est à toi.

Ce livre où vit mon âme, espoir, deuil, rêve, effroi,
Ce livre qui contient le spectre de ma vie,
Mes angoisses, mon aube, hélas ! de pleurs suivie,
L'ombre et son ouragan, la rose et son pistil,
Ce livre azuré, triste, orageux, d'où sort-il ?
D'où sort le blême éclair qui déchire la brume ?
Depuis quatre ans, j'habite un tourbillon d'écume ;
Ce livre en a jailli. Dieu dictait, j'écrivais ;
Car je suis paille au vent. Va ! dit l'esprit. Je vais.
Et, quand j'eus terminé ces pages, quand ce livre
Se mit à palpiter, à respirer, à vivre,
Une église des champs, que le lierre verdit,
Dont la tour sonne l'heure à mon néant, m'a dit :
Ton cantique est fini ; donne-le-moi, poëte.
- Je le réclame, a dit la forêt inquiète ;
Et le doux pré fleuri m'a dit : - Donne-le-moi.
La mer, en le voyant frémir, m'a dit : - Pourquoi
Ne pas me le jeter, puisque c'est une voile !
- C'est à moi qu'appartient cet hymne, a dit l'étoile.
- Donne-le-nous, songeur, ont crié les grands vents.
Et les oiseaux m'ont dit : - Vas-tu pas aux vivants
Offrir ce livre, éclos si loin de leurs querelles ?
Laisse-nous l'emporter dans nos nids sur nos ailes ! -
Mais le vent n'aura point mon livre, ô cieux profonds !
Ni la sauvage mer, livrée aux noirs typhons,
Ouvrant et refermant ses flots, âpres embûches ;
Ni la verte forêt qu'emplit un bruit de ruches ;
Ni l'église où le temps fait tourner son compas ;
Le pré ne l'aura pas, l'astre ne l'aura pas,
L'oiseau ne l'aura pas, qu'il soit aigle ou colombe,
Les nids ne l'auront pas ; je le donne à la tombe.

II

Autrefois, quand septembre en larmes revenait,
Je partais, je quittais tout ce qui me connaît,
Je m'évadais ; Paris s'effaçait ; rien, personne !
J'allais, je n'étais plus qu'une ombre qui frissonne,
Je fuyais, seul, sans voir, sans penser, sans parler,
Sachant bien que j'irais où je devais aller ;
Hélas ! je n'aurais pu même dire : Je souffre !
Et, comme subissant l'attraction d'un gouffre,
Que le chemin fût beau, pluvieux, froid, mauvais,
J'ignorais, je marchais devant moi, j'arrivais.
Ô souvenirs ! ô forme horrible des collines !
Et, pendant que la mère et la soeur, orphelines,
Pleuraient dans la maison, je cherchais le lieu noir
Avec l'avidité morne du désespoir ;
Puis j'allais au champ triste à côté de l'église ;
Tête nue, à pas lents, les cheveux dans la bise,
L'oeil aux cieux, j'approchais ; l'accablement soutient ;
Les arbres murmuraient : C'est le père qui vient !
Les ronces écartaient leurs branches desséchées ;
Je marchais à travers les humbles croix penchées,
Disant je ne sais quels doux et funèbres mots ;
Et je m'agenouillais au milieu des rameaux
Sur la pierre qu'on voit blanche dans la verdure.
Pourquoi donc dormais-tu d'une façon si dure
Que tu n'entendais pas lorsque je t'appelais ?

Et les pêcheurs passaient en traînant leurs filets,
Et disaient : Qu'est-ce donc que cet homme qui songe ?
Et le jour, et le soir, et l'ombre qui s'allonge,
Et Vénus, qui pour moi jadis étincela,
Tout avait disparu que j'étais encor là.
J'étais là, suppliant celui qui nous exauce ;
J'adorais, je laissais tomber sur cette fosse,
Hélas ! où j'avais vu s'évanouir mes cieux,
Tout mon coeur goutte à goutte en pleurs silencieux ;
J'effeuillais de la sauge et de la clématite ;
Je me la rappelais quand elle était petite,
Quand elle m'apportait des lys et des jasmins,
Ou quand elle prenait ma plume dans ses mains,
Gaie, et riant d'avoir de l'encre à ses doigts roses ;
Je respirais les fleurs sur cette cendre écloses,
Je fixais mon regard sur ces froids gazons verts,
Et par moments, ô Dieu, je voyais, à travers
La pierre du tombeau, comme une lueur d'âme !

Oui, jadis, quand cette heure en deuil qui me réclame
Tintait dans le ciel triste et dans mon coeur saignant,
Rien ne me retenait, et j'allais ; maintenant,
Hélas !... - Ô fleuve ! ô bois ! vallons dont je fus l'hôte,
Elle sait, n'est-ce pas ? que ce n'est pas ma faute
Si, depuis ces quatre ans, pauvre coeur sans flambeau,
Je ne suis pas allé prier sur son tombeau !

III

Ainsi, ce noir chemin que je faisais, ce marbre
Que je contemplais, pâle, adossé contre un arbre,
Ce tombeau sur lequel mes pieds pouvaient marcher,
La nuit, que je voyais lentement approcher,
Ces ifs, ce crépuscule avec ce cimetière,
Ces sanglots, qui du moins tombaient sur cette pierre,
Ô mon Dieu, tout cela, c'était donc du bonheur !

Dis, qu'as-tu fait pendant tout ce temps-là ? - Seigneur,
Qu'a-t-elle fait ? - Vois-tu la vie en vos demeures ?
A quelle horloge d'ombre as-tu compté les heures ?
As-tu sans bruit parfois poussé l'autre endormi ?
Et t'es-tu, m'attendant, réveillée à demi ?
T'es-tu, pâle, accoudée à l'obscure fenêtre
De l'infini, cherchant dans l'ombre à reconnaître
Un passant, à travers le noir cercueil mal joint,
Attentive, écoutant si tu n'entendais point
Quelqu'un marcher vers toi dans l'éternité sombre ?
Et t'es-tu recouchée ainsi qu'un mât qui sombre,
En disant : Qu'est-ce donc ? mon père ne vient pas !
Avez-vous tous les deux parlé de moi tout bas ?

Que de fois j'ai choisi, tout mouillés de rosée,
Des lys dans mon jardin, des lys dans ma pensée !
Que de fois j'ai cueilli de l'aubépine en fleur !
Que de fois j'ai, là-bas, cherché la tour d'Harfleur,
Murmurant : C'est demain que je pars ! et, stupide,
Je calculais le vent et la voile rapide,
Puis ma main s'ouvrait triste, et je disais : Tout fuit !
Et le bouquet tombait, sinistre, dans la nuit !
Oh ! que de fois, sentant qu'elle devait m'attendre,
J'ai pris ce que j'avais dans le coeur de plus tendre
Pour en charger quelqu'un qui passerait par là !

Lazare ouvrit les yeux quand Jésus l'appela ;
Quand je lui parle, hélas ! pourquoi les ferme-t-elle ?
serait donc le mal quand de l'ombre mortelle
L'amour violerait deux fois le noir secret,
Et quand, ce qu'un dieu fit, un père le ferait ?

IV

Que ce livre, du moins, obscur message, arrive,
Murmure, à ce silence, et, flot, à cette rive !
Qu'il y tombe, sanglot, soupir, larme d'amour !
Qu'il entre en ce sépulcre où sont entrés un jour
Le baiser, la jeunesse, et l'aube, et la rosée,
Et le rire adoré de la fraîche épousée,
Et la joie, et mon coeur, qui n'est pas ressorti !
Qu'il soit le cri d'espoir qui n'a jamais menti,
Le chant du deuil, la voix du pâle adieu qui pleure,
Le rêve dont on sent l'aile qui nous effleure !
Qu'elle dise : Quelqu'un est là ; j'entends du bruit !
Qu'il soit comme le pas de mon âme en sa nuit !

Ce livre, légion tournoyante et sans nombre
D'oiseaux blancs dans l'aurore et d'oiseaux noirs dans l'ombre,
Ce vol de souvenirs fuyant à l'horizon,
Cet essaim que je lâche au seuil de ma prison,
Je vous le confie, air, souffles, nuée, espace !
Que ce fauve océan qui me parle à voix basse,
Lui soit clément, l'épargne et le laisse passer !
Et que le vent ait soin de n'en rien disperser,
Et jusqu'au froid caveau fidèlement apporte
Ce don mystérieux de l'absent à la morte !

Ô Dieu ! puisqu'en effet, dans ces sombres feuillets,
Dans ces strophes qu'au fond de vos cieux je cueillais,
Dans ces chants murmurés comme un épithalame
Pendant que vous tourniez les pages de mon âme,
Puisque j'ai, dans ce livre, enregistré mes jours,
Mes maux, mes deuils, mes cris dans les problèmes sourds,
Mes amours, mes travaux, ma vie heure par heure ;
Puisque vous ne voulez pas encor que je meure,
Et qu'il faut bien pourtant que j'aille lui parler ;
Puisque je sens le vent de l'infini souffler
Sur ce livre qu'emplit l'orage et le mystère ;
Puisque j'ai versétoutes vos ombres, terre,
Humanité, douleur, dont je suis le passant ;
Puisque de mon esprit, de mon coeur, de mon sang,
J'ai fait l'âcre parfum de ces versets funèbres,
Va-t'en, livre, à l'azur, à travers les ténèbres !
Fuis vers la brume où tout à pas lents est conduit !
Oui, qu'il vole à la fosse, à la tombe, à la nuit,
Comme une feuille d'arbre ou comme une âme d'homme !
Qu'il roule au gouffre où va tout ce que la voix nomme !
Qu'il tombe au plus profond du sépulcre hagard,
A côté d'elle, ô mort ! et que là, le regard,
Près de l'ange qui dort, lumineux et sublime,
Le voie épanoui, sombre fleur de l'abîme !

V

Ô doux commencements d'azur qui me trompiez,
Ô bonheurs ! je vous ai durement expiés !
J'ai le droit aujourd'hui d'être, quand la nuit tombe,
Un de ceux qui se font écouter de la tombe,
Et qui font, en parlant aux morts blêmes et seuls,
Remuer lentement les plis noirs des linceuls,
Et dont la parole, âpre ou tendre, émeut les pierres,
Les grains dans les sillons, les ombres dans les bières,
La vague et la nuée, et devient une voix
De la nature, ainsi que la rumeur des bois.
Car voilà, n'est-ce pas, tombeaux ? bien des années,
Que je marche au milieu des croix infortunées,
Échevelé parmi les ifs et les cyprès,
L'âme au bord de la nuit, et m'approchant tout près,
Et que je vais, courbé sur le cercueil austère,
Questionnant le plomb, les clous, le ver de terre
Qui pour moi sort des yeux de la tête de mort,
Le squelette qui rit, le squelette qui mord,
Les mains aux doigts noueux, les crânes, les poussières,
Et les os des genoux qui savent des prières !

Hélas ! j'ai fouillé tout. J'ai voulu voir le fond.
Pourquoi le mal en nous avec le bien se fond,
J'ai voulu le savoir. J'ai dit : Que faut-il croire ?
J'ai creusé la lumière, et l'aurore, et la gloire,
L'enfant joyeux, la vierge et sa chaste frayeur,
Et l'amour, et la vie, et l'âme, - fossoyeur.

Qu'ai-je appris ? J'ai, pensif , tout saisi sans rien prendre ;
J'ai vu beaucoup de nuit et fait beaucoup de cendre.
Qui sommes-nous ? que veut dire ce mot : Toujours ?
J'ai tout enseveli, songes, espoirs, amours,
Dans la fosse que j'ai creusée en ma poitrine.
Qui donc a la science ? où donc est la doctrine ?
Oh ! que ne suis-je encor le rêveur d'autrefois,
Qui s'égarait dans l'herbe, et les prés, et les bois,
Qui marchait souriant, le soir, quand le ciel brille,
Tenant la main petite et blanche de sa fille,
Et qui, joyeux, laissant luire le firmament,
Laissant l'enfant parler, se sentait lentement
Emplir de cet azur et de cette innocence !

Entre Dieu qui flamboie et l'ange qui l'encense,
J'ai vécu, j'ai lutté, sans crainte, sans remord.
Puis ma porte soudain s'ouvrit devant la mort,
Cette visite brusque et terrible de l'ombre.
Tu passes en laissant le vide et le décombre,
Ô spectre ! tu saisis mon ange et tu frappas.
Un tombeau fut dès lors le but de tous mes pas.

VI

Je ne puis plus reprendre aujourd'hui dans la plaine
Mon sentier d'autrefois qui descend vers la Seine ;
Je ne puis plus aller où j'allais ; je ne puis,
Pareil à la laveuse assise au bord du puits,
Que m'accouder au mur de l'éternel abîme ;
Paris m'est éclipsé par l'énorme Solime ;
La haute Notre-Dame à présent, qui me luit,
C'est l'ombre ayant deux tours, le silence et la nuit,
Et laissant des clartés trouer ses fatals voiles ;
Et je vois sur mon front un panthéon d'étoiles ;
Si j'appelle Rouen, Villequier, Caudebec,
Toute l'ombre me crie : Horeb, Cédron, Balbeck !
Et, si je pars, m'arrête à la première lieue,
Et me dit: Tourne-toi vers l'immensité bleue !
Et me dit : Les chemins où tu marchais sont clos.
Penche-toi sur les nuits, sur les vents, sur les flots !
A quoi penses-tu donc ? que fais-tu, solitaire ?
Crois-tu donc sous tes pieds avoir encor la terre ?
vas-tu de la sorte et machinalement ?
Ô songeur ! penche-toi sur l'être et l'élément !
Écoute la rumeur des âmes dans les ondes !
Contemple, s'il te faut de la cendre, les mondes ;
Cherche au moins la poussière immense, si tu veux
Mêler de la poussière à tes sombres cheveux,
Et regarde, en dehors de ton propre martyre,
Le grand néant, si c'est le néant qui t'attire !
Sois tout à ces soleils où tu remonteras !
Laisse là ton vil coin de terre. Tends les bras,
Ô proscrit de l'azur, vers les astres patries !
Revois-y refleurir tes aurores flétries ;
Deviens le grand oeil fixe ouvert sur le grand tout.
Penche-toi sur l'énigme où l'être se dissout,
Sur tout ce qui naît, vit, marche, s'éteint, succombe,
Sur tout le genre humain et sur toute la tombe !

Mais mon coeur toujours saigne et du même côté.
C'est en vain que les cieux, les nuits, l'éternité,
Veulent distraire une âme et calmer un atome.
Tout l'éblouissement des lumières du dôme
M'ôte-t-il une larme ? Ah ! l'étendue a beau
Me parler, me montrer l'universel tombeau,
Les soirs sereins, les bois rêveurs, la lune amie ;
J'écoute, et je reviens à la douce endormie.

VII

Des fleurs ! oh ! si j'avais des fleurs ! si Je pouvais
Aller semer des lys sur ces deux froids chevets !
Si je pouvais couvrir de fleurs mon ange pâle !
Les fleurs sont l'or, l'azur, l'émeraude, l'opale !
Le cercueil au milieu des fleurs veut se coucher ;
Les fleurs aiment la mort, et Dieu les fait toucher
Par leur racine aux os, par leur parfum aux âmes !
Puisque je ne le puis, aux lieux que nous aimâmes,
Puisque Dieu ne veut pas nous laisser revenir,
Puisqu'il nous fait lâcher ce qu'on croyait tenir,
Puisque le froid destin, dans ma geôle profonde,
Sur la première porte en scelle une seconde,
Et, sur le père triste et sur l'enfant qui dort,
Ferme l'exil après avoir fermé la mort,
Puisqu'il est impossible à présent que je jette
Même un brin de bruyère à sa fosse muette,
C'est bien le moins qu'elle ait mon âme, n'est-ce pas ?
Ô vent noir dont j'entends sur mon plafond le pas !
Tempête, hiver, qui bats ma vitre de ta grêle !
Mers, nuits ! et je l'ai mise en ce livre pour elle !

Prends ce livre ; et dis-toi : Ceci vient du vivant
Que nous avons laissé derrière nous, rêvant.
Prends. Et, quoique de loin, reconnais ma voix, âme !
Oh ! ta cendre est le lit de mon reste de flamme ;
Ta tombe est mon espoir, ma charité, ma foi ;
Ton linceul toujours flotte entre la vie et moi.
Prends ce livre, et fais-en sortir un divin psaume !
Qu'entre tes vagues mains il devienne fantôme !
Qu'il blanchisse, pareil à l'aube qui pâlit,
A mesure que l'oeil de mon ange le lit,
Et qu'il s'évanouisse, et flotte, et disparaisse,
Ainsi qu'un âtre obscur qu'un souffle errant caresse,
Ainsi qu'une lueur qu'on voit passer le soir,
Ainsi qu'un tourbillon de feu de l'encensoir,
Et que, sous ton regard éblouissant et sombre,
Chaque page s'en aille en étoiles dans l'ombre !

VIII

Oh ! quoi que nous fassions et quoi que nous disions,
Soit que notre âme plane au vent des visions,
Soit qu'elle se cramponne à l'argile natale,
Toujours nous arrivons à ta grotte fatale,
Gethsémani ! qu'éclaire une vague lueur !
Ô rocher de l'étrange et funèbre sueur !
Cave où l'esprit combat le destin ! ouverture
Sur les profonds effrois de la sombre nature !
Antre d'où le lion sort rêveur, en voyant
Quelqu'un de plus sinistre et de plus effrayant,
La douleur, entrer, pâle, amère, échevelée !
Ô chute ! asile ! ô seuil de la trouble vallée
D'où nous apercevons nos ans fuyants et courts,
Nos propres pas marqués dans la fange des jours,
L'échelle où le mal pèse et monte, spectre louche,
L'âpre frémissement de la palme farouche,
Les degrés noirs tirant en bas les blancs degrés,
Et les frissons aux fronts des anges effarés !

Toujours nous arrivons à cette solitude,
Et, là, nous nous taisons, sentant la plénitude !

Paix à l'ombre ! Dormez ! dormez ! dormez ! dormez !
Êtres, groupes confus lentement transformés !
Dormez, les champs ! dormez, les fleurs ! dormez, les tombes !
Toits, murs, seuils des maisons, pierres des catacombes,
Feuilles au fond des bois, plumes au fond des nids,
Dormez ! dormez, brins d'herbe, et dormez, infinis !
Calmez-vous, forêt, chêne, érable, frêne, yeuse !
Silence sur la grande horreur religieuse,
Sur l'océan qui lutte et qui ronge son mors,
Et sur l'apaisement insondable des morts !
Paix à l'obscurité muette et redoutée,
Paix au doute effrayant, à l'immense ombre athée,
A toi, nature, cercle et centre, âme et milieu,
Fourmillement de tout, solitude de Dieu !
Ô générations aux brumeuses haleines,
Reposez-vous ! pas noirs qui marchez dans les plaines !
Dormez, vous qui saignez ; dormez, vous qui pleurez !
Douleurs, douleurs, douleurs, fermez vos yeux sacrés !
Tout est religion et rien n'est imposture.
Que sur toute existence et toute créature,
Vivant du souffle humain ou du souffle animal,
Debout au seuil du bien, croulante au bord du mal,
Tendre ou farouche, immonde ou splendide, humble ou grande,
La vaste paix des cieux de toutes parts descende !
Que les enfers dormants rêvent les paradis !
Assoupissez-vous, flots, mers, vents, âmes, tandis
Qu'assis sur la montagne en présence de l'Être,
Précipice où l'on voit pêle-mêle apparaître
Les créations, l'astre et l'homme, les essieux
De ces chars de soleil que nous nommons les cieux,
Les globes, fruits vermeils des divines ramées,
Les comètes d'argent dans un champ noir semées,
Larmes blanches du drap mortuaire des nuits,
Les chaos, les hivers, ces lugubres ennuis,
Pâle, ivre d'ignorance, ébloui de ténèbres,
Voyant dans l'infini s'écrire des algèbres,
Le contemplateur, triste et meurtri, mais serein,
Mesure le problème aux murailles d'airain,
Cherche à distinguer l'aube à travers les prodiges,
Se penche, frémissant, au puits des grands vertiges,
Suit de l'oeil des blancheurs qui passent, alcyons,
Et regarde, pensif, s'étoiler de rayons,
De clartés, de lueurs, vaguement enflammées,
Le gouffre monstrueux plein d'énormes fumées.

Guernesey, 2 novembre 1855, jour des morts.

A celle qui est restée en France un poème de Victor Hugo

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Les Frelons et les Mouches à miel de Jean de La Fontaine


A l'œuvre on connaît l'artisan.

Quelques
rayons de miel sans maître se trouvèrent :
Des frelons les réclamèrent ;
Des abeilles s'opposant,
Devant certaine guêpe on traduisit la cause.
Il était malaisé de décider la chose :
Les témoins déposaient qu'autour de ces rayons
Des animaux ailés, bourdonnants, un peu longs,
De couleur fort tannée, et tels que les abeilles,
Avaient longtemps paru. Mais quoi ? dans les frelons
Ces enseignes étaient pareilles.
La guêpe, ne sachant que dire à ces raisons,
Fit enquête nouvelle, et pour plus de lumière,
Entendit une fourmilière
Le point n'en put être éclairci.
" De grâce, à quoi bon tout ceci ?
Dit une abeille fort prudente.
Depuis tantôt six mois que la cause est pendante,
Nous voici comme aux premiers jours.
Pendant cela le miel se gâte.
Il est temps désormais que le juge se hâte :
N'a-t-il point assez léché l'ours ?
Sans tant de contredits, et d'interlocutoires,
Et de fatras, et de grimoires,
Travaillons, les frelons et nous :
On verra qui sait faire, avec un suc si doux,
Des cellules si bien bâties. "
Le refus des frelons fit voir
Que cet art passait leur savoir ;
Et la guêpe adjugea le miel à leurs parties.

Plût
à Dieu qu'on réglât ainsi tous les procès :
Que de Turcs en cela l'on suivît la méthode !
Le simple sens commun nous tiendrait lieu de code :
Il ne faudrait point tant de frais ;
Au lieu qu'on nous mange, on nous gruge,
On nous mine par des longueurs ;
On fait tant, à la fin, que l'huître est pour le juge,
Les écailles pour les plaideurs

Les Frelons et les Mouches à miel un poème de Jean de La Fontaine

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Philomèle et Progné de Jean de La Fontaine


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La Belette entrée dans un grenier de Jean de La Fontaine


Damoiselle belette, au corps long et fluet,
Entra
dans un grenier par un trou fort étroit :
Elle
sortait de maladie.
, vivant à discrétion,
La
galante fit chère lie,
Mangea
, rongea : Dieu sait la vie,
Et
le lard qui périt en cette occasion !
La
voilà, pour conclusion,
Grasse
, maflue et rebondie.
Au
bout de la semaine, ayant dîné son soûl,
Elle
entend quelque bruit, veut sortir par le trou,
Ne
peut plus repasser, et croit s'être méprise.
Après
avoir fait quelques tours,
" C
'est, dit-elle, l'endroit : me voilà bien surprise ;
J
'ai passé par ici depuis cinq ou six jours. "
Un
rat, qui la voyait en peine,
Lui
dit : " Vous aviez lors la panse un peu moins pleine.
Vous
êtes maigre entrée, il faut maigre sortir.
Ce
que je vous dis là, l'on le dit à bien d'autres ;
Mais
ne confondons point, par trop approfondir,
Leurs
affaires avec les vôtres.

La Belette entrée dans un grenier un poème de Jean de La Fontaine

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La Mort et le bûcheron de Jean de La Fontaine


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Namouna - Chant troisième de Alfred de Musset


vais-je ?suis-je ?
Classiques français

I

Je
jure devant Dieu que mon unique envie
Etait
de raconter une histoire suivie.
Le
sujet de ce conte avait quelque douceur,
Et
mon héros peut-être eût su plaire au lecteur.
J
'ai laissé s'envoler ma plume avec sa vie,
En
voulant prendre au vol les rêves de son cœur.

 

II

Je
reconnais bien là ma tactique admirable.
Dans
tout ce que je fais j'ai la triple vertu
D
'être à la fois trop court, trop long, et décousu.
Le
poème et le plan, les héros et la fable,
Tout
s'en va de travers, comme sur une table
Un
plat cuit d'un côté, pendant que l'autre est cru.
 

III


Le
théâtre à coup sûr n'était pas mon affaire.
Je
vous demande un peu quel métier j'y ferais,
Et
de quelle façon je m'y hasarderais,
Quand
j'y vois trébucher ceux qui, dans la carrière
Debout
depuis vingt ans sur leur pensée altière,
Du
pied de leurs coursiers ne doutèrent jamais.
 

IV

Mes
amis à présent me conseillent d'en rire,

De
couper sous l'archet les cordes de ma lyre,
Et
de remettre au vert Hassan et Namouna.
Mais
j'ai dit que l'histoire existait, — la voilà.
Puisqu
'en son temps et lieu je n'ai pas pu l'écrire,
Je
vais la raconter ; l'écrira qui voudra.
 

V

Un
jeune musulman avait donc la manie
D
'acheter aux bazars deux esclaves par mois.

L
'une et l'autre à son lit ne touchait que trois fois.
Le
quatrième jour, l'une et l'autre bannie,
Libre
de toute chaîne, et la bourse garnie,
Laissait
la porte ouverte à quelque nouveau choix.
 

VI

Il
se trouva du nombre une petite fille
Enlevée
à Cadix chez un riche marchand.
Un
vieux pirate grec l'avait trouvé gentille,

Et
, comme il connaissait quelqu'un de sa famille,
La
voyant au logis toute seule en passant,
Il
l'avait à son brick emportée en causant.
 

 

VTII

Hassan
toute sa vie aima les Espagnoles.
Celle
ci l'enchanta, — si bien qu'en la quittant,
Il
lui donna lui-même un sac plein de pistoles,
Par-dessus
le marché quelques douces paroles,

Et
voulut la conduire à bord d'un bâtiment
Qui
pour son cher pays partait par un bon vent.
 

VIII

Mais
la pauvre Espagnole au cœur était blessée.
Elle
le laissait faire et n'y comprenait rien,
Sinon
qu'Île était bale, et qu'elle l'aimait bien.
Elle
lui répondit : Pourquoi m'as-tu chassée ?

Si
je te déplaisais, que ne m'as-tu laissée ?
N
'as-tu rien dans le cœur de m'avoir pris le mien ?
 

IX

Elle
s'en fut au port, et s'assit en silence,
Tenant
son petit sac, et n'osant murmurer.
Mais
quand elle sentit sur cette mer immense
Le
vaisseau s'émouvoir et les vents soupirer,

Le
cœur lui défaillit, et perdant l'espérance,
Elle
baissa son voile et se prit à pleurer.
 

X

Il
arriva qu'alors six jeunes Africaines
Entraient
dans un bazar, les bras chargés de chaînes.
Sur
les tapis de soie un vieux juif étalait
Ces
beaux poissons dorés, pris d'un coup de filet.
La
foule trépignait, les cages étaient pleines,

Et
la chair marchandée au soleil se tordait.
 

XI

Par
un double hasard Hassan vint à paraître.
Namouna
se leva, s'en fut trouver le vieux :
Je suis blonde, dit-elle, et je pourrais peut-être
Me
vendre un peu plus cher avec de faux cheveux
Mais
je ne voudrais pas qu'on pût me reconnaître.
Peignez-moi
les sourcils, le visage et les yeux.

 

XII

Alors
, comme autrefois Constance pour Camille,
Elle
prit son poignard et coupa ses habits.
Vendez-moi maintenant, dit-elle, et, pour le prix,
Nous
n'en parlerons pas. Ainsi la pauvre fille
Vint
reprendre sa chaîne aux barreaux d'une grille,
Et
rapporter son cœur aux yeux qui l'avaient pris
 

XIII


Je
vous dirais qu'Hassan racheta Namouna
Qu
'au lit de son amant le juif la ramena ;
Qu
'on reconnut trop tard cette tête adorée ;
Et
cette douce nuit qu'elle avait espérée,
Que
pour prix de ses maux le ciel la lui donna.
 

XIV

Je
vous dirai surtout qu'Hassan dans cette affaire

Sentit
que tôt ou tard la femme avait son tour,
Et
que l'amour de soi ne vaut pas l'autre amour.
Mais
le hasard peut tout, — et ce qu'on lui voit faire
Nous
a souvent appris que le bonheur sur terre
Peut
n'avoir qu'une nuit, comme la gloire un jour.

Namouna - Chant troisième un poème de Alfred de Musset

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Alfred de Musset (n° 420)  Voter pour ce poème571 votes

Namouna - Chant deuxième de Alfred de Musset


Qu'est-ce que l'amour ?
L'échange de deux fantaisies
Et le contact de deux épidermes
Chamfort

I


Eh
bien ! en vérité, les sots auront beau dire,
Quand
on n'a pas d'argent, c'est amusant d'écrire.
Si
c'est un passe-temps pour se désennuyer,

Il
vaut bien la bouillotte ; et, si c'est un métier,
Peut-être
qu'après tout ce n'en est pas un pire
Que
fille entretenue, avocat ou portier
 

II


J
'aime surtout les vers, cette langue immortelle.
C
'est peut-être un blasphème, et je le dis tout bas
Mais
je l'aime à la rage. Elle a cela pour elle
Que
les sots d'aucun temps n'en ont pu faire cas,

Qu
'elle nous vient de Dieu, — qu'elle est limpide et belle,
Que
le monde l'entend, et ne la parle pas.
 

III


Eh
bien ! Sachez-le donc, vous qui voulez sans cesse
Mettre
votre scalpel dans un couteau de bois
Vous
qui cherchez l'auteur à de certains endroits,
Comme
un amant heureux cherche, dans son ivresse
Sur
un billet d'amour les pleurs de sa maîtresse,

Et
rêve, en le lisant, au doux son de sa voix.
 

IV


Sachez-le
, — c'est le cœur qui parle et qui soupire
Lorsque
la main écrit, — c'est le cœur qui se fond ;
C
'est le cœur qui s'étend, se découvre et respire
Comme
un gai pèlerin sur le sommet d'un mont
Et
puissiez-vous trouver, quand vous en voudrez rire
À
dépecer nos vers le plaisir qu'ils nous font !

 

V


Qu
'importe leur valeur ? La muse est toujours belle,
Même
pour l'insensé, même pour l'impuissant ;
Car
sa beauté pour nous, c'est notre amour pour elle.
Mordez
et croassez, corbeaux, battez de l'aile ;
Le
poète est au ciel, et lorsqu'en vous poussant
Il
vous y fait monter, c'est qu'il en redescend

 

VI

Allez
, — exercez-vous, — débrouillez la quenouille,
Essoufflez-vous
à faire un bœuf d'une grenouille
Avant
de lire un livre, et de dire : J'y crois !
Analysez
la plaie, et fourrez-y les doigts ;
Il
faudra de tout temps que l'incrédule y fouille,
Pour
savoir si son Christ est monté sur la croix

 

VII


Eh
, depuis quand un livre est-il donc autre chose
Que
le rêve d'un jour qu'on raconte un instant ;
Un
Oiseau qui gazouille et s'envole ; — une rose
Qu
'on respire et qu'on jette, et qui meurt en tombant ;
Un
ami qu'on aborde, avec lequel on cause,
Moitié
lui répondant, et moitié l'écoutant ?

 

VIII


Aujourd
'hui' par exemple, il plait à ma cervelle
De
rimer en sixains le conte que voici,
Va-t-on
le maltraiter et lui chercher querelle ?
Est-ce
sa faute, à lui, si je l'écris ainsi ?
Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle.
Vous
ne savez donc pas qu'il imitait Pulci ?

 

IX


Lisez
les Italiens, vous verrez s'il les vole.
Rien
n'appartient à rien, tout appartient à tous.
Il
faut être ignorant comme un maître d'école
Pour
se flatter de dire une seule parole
Que
personne ici-bas n'ait pu dire avant vous.
C
'est imiter quelqu'un que de planter des choux.
 

X



Ah !
pauvre Laforêt, qui ne savais pas lire,
Quels
vigoureux soufflets ton nom seul a donnés
Au
peuple travailleur des discuteurs damnés !
Molière
t'écoutait lorsqu'il venait d'écrire
Quel
mépris des humains dans le simple et gros rire
Dont
tu lui baptisais ses hardis nouveau-nés !
 

XI


Il
ne te lisait pas, dit-on, les vers d'Alceste ;
Si
je les avais faits, je te les aurais lus.
L
'esprit et les bons mots auraient été perdus ;
Mais
les meilleurs accords de l'instrument céleste
Seraient
allés au cœur comme ils en sont venus.
J
'aurais dit aux bavards du siècle : A vous le reste
 

XII


Pourquoi
donc les amants veillent-ils nuit et jour ?
Pourquoi
donc le poète aime-t-il sa souffrance ?
Que
demandent-ils donc tous les deux en retour ?
Une
larme, ô mon Dieu, voilà leur récompense ;
Voilà
pour eux le ciel ; la gloire et l'éloquence,
Et
par là le génie est semblable à l'amour.

 

XIII

Mon
premier chant est fait. — Je viens de le relire.
J
'ai bien mal expliqué ce que je voulais dire ;
Je
n'ai pas dit un mot de ce que j'aurais dit
Si
j'avais fait un plan une heure avant d'écrire ;
Je
crève de dégoût, de rage et de dépit
Je
crois en vérité que j'ai fait de l'esprit

 

XIV

Deux
sortes de roués existent sur la terre :
L
'an, beau comme Satan, froid comme la vipère,
Hautain
, audacieux, plein d'imitation,
Ne
laissant palpiter sur son cœur solitaire
Que
l'écorce d'un homme et de la passion ;
Faisant
un manteau d'or à son ambition ;

 

XV

Corrompant
sans plaisir, amoureux de lui-même,
Et
, pour s'aimer toujours, voulant toujours qu'on l'aime ;
Regardant
au soleil son ombre se mouvoir ;
Dès
qu'une source est pure, et que l'on peut s'y voir,
Venant
comme Narcisse y pencher son front blême,
Et
chercher la douleur pour s'en faire un miroir.

 

XVI
<
br> Son
idéal, c'est lui -Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,
Il
se regarde vivre, et s'écoute parler.
Car
il faut que demain on dise, quand il passe :
Cet homme que voilà, c'est Robert Lovelace
Autour
de ce mot-là le monde peut rouler ;
Il
est l'axe du monde, et lui permet d'aller.

 

XV


Avec
lui ni procès, ni crainte, ni scandale.
Il
jette un drap mouillé sur son père qui râle ;
Il
rôde, en chuchotant, sur la pointe du pied.
Un
amant plus sincère, à la main plus loyale,
Peut
serrer une main trop fort, et l'effrayer ;
Mais
lui, n'ayez pas peur de lui, c'est son métier.

 

XVIII

Qui
pourrait se vanter d'avoir surpris son âme ?
L
'étude de sa vie est d'en cacher le fond...
On
en parle, — on en pleure, — on en rit, qu'en voit on :
Quelques
duels oubliés, quelques soupirs de femme,
Quelque
joyau de prix sur une épaule infâme,
Quelque
croix de bois noir sur un tombeau sans nom.

 

XIX

Mais
comme tout se tait dès qu'il vient à paraître !
Clarisse
l'aperçoit, et commence à souffrir.
Comme
il est beau ! brillants comme il s'annonce en maître !
Si
Clarisse s'indigne et tarde à consentir,
Il
dira qu'il se tue-il se tuera peut-être ;

Mais
Clarisse aime mieux le sauver, et mourir.
 

XX

C
'est le roué sans cœur, le spectre à double face,
A
la patte de tigre, aux serres de vautour,
Le
roué sérieux qui n'eut jamais d'amour ;
Méprisant
la douleur comme la populace ;
Disant
au genre humain de lui laisser son jour-

Et
qui serait César, s'il n'était Lovelace
 

XXI

Ne
lui demandez pas s'il est heureux ou non ;
Il
n'en sait rien lui-même, il est ce qu'il doit être.
Il
meurt silencieux, tel que Dieu l'a fait naître
L
'antilope aux yeux bleus est plus tendre peut-être
Que
le roi des forêts ; mais le lion répond

Qu
'il n'est pas antilope, et qu'il a nom : lion.
 

XXII

Voilà
l'homme d'un siècle, et l'étoile polaire
Sur
qui les écoliers fixent leurs yeux ardents,
L
'homme dont Robertson fera le commentaire,
Qui
donnera sa vie à lire à nos enfants
Ses
crimes noirciront un large bréviaire,
Qui
brûlera les mains et les cœurs de vingt ans.

 

XXIII

Quant
au roué Français, au don Juan ordinaire,
Ivre
, riche, joyeux, raillant l'homme de pierre,
Ne
demandant partout qu'à trouver le vin bon,
Bernant
monsieur Dimanche, et disant à son père
Qu
'il serait mieux assis pour lui faire un sermon,
C
'est l'ombre d'un roué qui ne vaut pas Valmont.
 

XXIV


Il
en est un plus grand, plus beau, plus poétique,
Que
personne n'a fait, que Mozart a rêvé,
Qu
'Hoffmann a vu passer, au son de la musique,
Sous
un éclair divin de sa nuit fantastique,
Admirable
portrait qu'il n'a point achevé,
Et
que de notre temps Shakspeare aurait trouvé.
 

XXV

Un
jeune homme est assis au bord d'une prairie,

Pensif
comme l'amour, beau comme le génie ;
Sa
maîtresse enivrée est prête à s'endormir.
Il
vient d'avoir vingt ans, son cœur vient de s'ouvrir.
Rameau
tremblant encor de l'arbre de la vie,
Tombé
, comme le Christ, pour aimer et souffrir
 

XXVI

Le
voilà se noyant dans des larmes de femme,
Devant
cette nature aussi belle que lui ;

Pressant
le monde entier sur son cœur qui se pâme,
Faible
, et, comme le lierre, ayant besoin d'autrui ;
Et
ne le cachant pas, et suspendant son âme,
Comme
un luth éolien, aux lèvres de la Nuit.
 

XXVII

Le
voilà demandant pourquoi son cœur soupire,
Jurant
, les yeux en pleurs, qu'il ne désire rien ;

Caressant
sa maîtresse, et des sons de sa lyre
Egayant
son sommeil comme un ange gardien ;
Tendant
sa coupe d'or à ceux qu'il voit sourire,
Voulant
voir leur bonheur pour y chercher le sien.
 

XXVIII

Le
voilà, jeune et beau, sous le ciel de la France,
Déjà
riche à vingt ans comme un enfouisseur ;

Portant
sur la nature un cœur plein d'espérance,
Aimant
, aimé de tous, ouvert comme une fleur ;
Si
candide et si frais que l'ange d'innocence
Baiserait
sur son front la beauté de son cœur
 

XXIX

Le
voilà, regardez, devinez-lui sa vie.
Quel
sort peut-on prédire à cet enfant du ciel ?

L
'amour en l'approchant jure d'être éternel ;
Le
hasard pense à lui, — la sainte poésie
Retourne
en souriant sa coupe d'ambroisie
Sur
ses cheveux plus doux et plus blonds que le miel.
 

XXX

Ce
palais, c'est le sien ; — le serf et la campagne
Sont
à lui ; — la forêt, le fleuve et la montagne

Ont
retenu son nom en écoutant l'écho.
C
'est à lui le village, et le pâle troupeau
Des
moines. — Quand il passe et traverse un hameau,
Le
bon ange du lieu se lève et l'accompagne.
 

XXXI

Quatre
filles de prince ont demandé sa main.
Sachez
que s'il voulait la reine pour maîtresse,
Et
trois palais de plus, il les aurait demain !

Qu
'un juif deviendrait chauve à compter sa richesse,
Et
qu'il pourrait jeter, sans que rien en paraisse
Les
blés de ses moissons aux oiseaux du chemin.
 

XXXII

Eh
bien ! cet homme-là vivra dans les tavernes
Entre
deux charbonniers autour d'un poêle assis ;
La
poudre noircira sa barbe et ses sourcils ;

Vous
le verrez un jour, tremblant et les yeux ternes
Venir
dans son manteau dormir sous les lanternes,
La
face ensanglantée et les coudes noircis.
 

XXXIII

Vous
le verrez sauter sur l'échelle dorée,
Pour
courir dans un bouge au sortir d'un boudoir,
Portant
sa lèvre ardente à la prostituée,
Avant
qu'à son balcon done Elvire éplorée,

Dans
la profonde nuit croyant encor le voir,
Ait
cessé d'agiter sa lampe et son mouchoir.
 

XXXIV

Vous
le verrez, laquais pour une chambrière,
Cachant
sous ses habits son valet grelottant ;
Vous
le verrez, tranquille et froid comme une pierre,
Pousser
dans les ruisseaux le cadavre d'un père,
Et
laisser le vieillard traîner ses mains de sang

Sur
des murs chauds encor du viol de son enfant.
 

XXXV

Que
direz-vous alors ? Ah ! vous croirez peut-être
Que
le monde a blessé ce cœur vaste et hautain,
Que
c'est quelque Lara qui se sent méconnaître,
Que
l'homme a mal jugé, qui sait ce qu'il peut être,
Et
qui, s'apercevant qu'il le serait en vain,

Rend
haine contre haine et dédain pour dédain.
 

XXXVI

Eh
bien ! vous vous trompez. — Jamais personne au monde
N
'a pensé moins que lui qu'il c'`ait oublié.
Jamais
il n'a frappé sans qu'on ne lui réponde ;
Jamais
il n'a senti l'inconstance de l'onde,
Et
jamais il n'a vu se dresser sous son pié

Le
vivace serpent de la fausse amitié.
 

XXXVII

Que
dis-je ? tel qu'il est, le monde l'aime encore ;
Il
n'a perdu chez lui ni ses biens ni son rang.
Devant
Dieu, devant tous, il s'assoit à son banc.
Ce
qu'il a fait de mal, personne ne l'ignore ;
On
connaît son génie, on l'admire, on l'honore. —

Seulement
, voyez-vous, cet homme, c'est don Juan.
 

XXXVIII

Oui
, don Juan. Le voilà, ce nom que tout répète,
Ce
nom mystérieux que tout l'univers prend,
Dont
chacun vient parler, et que nul ne comprend ;
Si
vaste et si puissant qu'il n'est pas de poète
Qui
ne l'ait soulevé dans son cœur et sa tête,
Et
pour l'avoir tenté ne soit resté plus grand.

 

XXXIX

Insensé
que je suis ! que fais-je ici moi-même ?
Était-ce
donc mon tour de leur parler de toi,
Grande
ombre, et d'où viens-tu pour tomber jusqumoi ?
C
'est qu'avec leurs horreurs, leur doute et leur blasphème
Pas
un d'eux ne t'aimait, don Juan ; et moi, je t'aime

Comme
le vieux Blondel aimait son pauvre roi.
 

XL

Oh !
qui me jettera sur ton coursier rapide !
Oh !
qui me prêtera le manteau voyageur,
Pour
te suivre en pleurant, candide corrupteur !
Qui
me déroulera cette liste homicide,

Cette
liste d'amour si remplie et si vide,
Et
que ta main peuplait des oublis de ton cœur !
 

XLI

Trois
mille noms charmants ! Trois mille noms de femme !
Pas
un qu'avec des pleurs tu n'aies balbutié !
Et
ce foyer d'amour qui dévorait ton âme,

Qui
lorsque tu mourus, de tes veines de flamme
Remonta
dans le ciel comme un ange oublié,
De
ces trois mille amours pas un qui l'ait noyé !
 

XLII

Elles
t'aimaient pourtant, ces filles insensées
Que
sur ton cœur de fer tu pressas tour à tour ;
Le
vent qui t'emportait les avait traversées ;

Elles
t'aimaient, don Juan, ces pauvres délaissées
Qui
couvraient de baisers l'ombre de ton amour,
Qui
te donnaient leur vie, et qui n'avaient qu'un jour !
 

XLIII

Mais
toi, spectre énervé, toi, que faisais-tu d'elles ?
Ah !
massacre et malheur ! tu les aimais aussi,

Toi !
croyant toujours voir sur tes amours nouvelles
Se
lever le soleil de tes nuits éternelles,
Te
disant chaque soir : Peut-être le voici
Et
l'attendant toujours, et vieillissant ainsi !
 

XLIV

Demandant
aux forêts, à la mer, à la plaine,
Aux
brises du matin, à toute heure, à tout lieu,

La
femme de ton âme et de ton premier vœu !
Prenant
pour fiancée un rêve, une ombre vaine,
Et
fouillant dans le cœur d'une hécatombe humaine,
Prêtre
désespéré, pour y chercher ton Dieu.
 

XLV

Et
que voulais-tu donc ?-Voilà ce que le monde
Au
bout de trois cents ans demande encor tout bas

Le
sphinx aux yeux perçants attend qu'on lui réponde
Ils
savent compter l'heure, et que leur terre est ronde
Ils
marchent dans leur ciel sur le bout d'un compas'
Mais
ce que tu voulais, ils ne le savent pas.
 

XLVI

Quelle est donc, disent-ils,. cette femme inconnue,
Qui
seule eût mis la main au frein de son coursier ?
Qu
'il appelait toujours et qui n'est pas venue ?

l'avait-il trouvée ? où l'avait-il perdue ?
Et
quel nœud si puissant avait su les lier,
Que
, n'ayant pu venir, il n'ait pu l'oublier ?
 

XLVII

N
'en était-il pas une, ou plus noble, ou plus belle,
Parmi
tant de beautés, qui, de loin ou de près,
De
son vague idéal eût du moins quelques traits ?

Que
ne la gardait-il ! qu'on nous dise laquelle.
Toutes
lui ressemblaient, — ce n'était jamais elle,
Toutes
lui ressemblaient, don Juan, et tu marchais !
 

XLVIII

Tu
ne t'es pas lassé de parcourir la terre !
Ce
vain fantôme, à qui Dieu t'avait envoyé,
Tu
n'en as pas brisé la forme sous ton pied !

Tu
n'es pas remonté, comme l'aigle à son aire
Sans
avoir sa pâture, ou comme le tonnerre
Dans
sa nue aux flancs d'or, sans avoir foudroyé !
 

XLIX

Tu
n'as jamais médit de ce monde stupide
Qui
te dévisageait d'un regard hébété ;
Tu
l'as vu, tel qu'il est, dans sa difformité ;

Et
tu montais toujours cette montagne aride,
Et
tu suçais toujours, plus jeune et plus aride,
Les
mamelles d'airain de la Réalité.
 

L

Et
la vierge aux yeux bleus, sur la souple ottomane,
Dans
ses bras parfumés te berçait mollement ;
De
la fille de roi jusqu'à la paysanne
Tu
ne méprisais rien, même la courtisane,

À
qui tu disputais son misérable amant ;
Mineur
, qui dans un puits cherchais un diamant.
 

LI

Tu
parcourais Madrid, Paris, Naple et Florence ;
Grand
seigneur aux palais, voleur aux carrefours ;
Ne
comptant ni l'argent, ni les nuits, ni les jours ;

Apprenant
du passant à chanter sa romance ;
Ne
demandant à Dieu, pour aimer l'existence,
Que
ton large horizon et tes larges amours.
 

LII

Tu
retrouvais partout la vérité hideuse,
Jamais
ce qu'ici-bas cherchaient tes vœux ardents,
Partout
l'hydre éternel qui te montrait les dents ;

Et
poursuivant toujours ta vie aventureuse,
Regardant
sous tes pieds cette mer orageuse,
Tu
te disais tout bas : Ma perle est là dedans.
 

LIII

Tu
mourus plein d'espoir dans ta route infinie,
Et
te souciant peu de laisser ici-bas
Des
larmes et du sang aux traces de tes pas.
Plus
vaste que le ciel et plus grand que la vie,

Tu
perdis ta beauté, ta gloire et ton génie
Pour
un être impossible, et qui n'existait pas.
 

LIV

Et
le jour que parut le convive de pierre,
Tu
vins à sa rencontre, et lui tendis la main ;
Tu
tombas foudroyé sur ton dernier festin :
Symbole
merveilleux de l'homme sur la terre,

Cherchant
de ta main gauche à soulever ton verre
Abandonnant
ta droite à celle du Destin !
 

LV

Maintenant
, c'est à toi, lecteur, de reconnaître
Dans
quel gouffre sans fond peut descendre ici-bas
Le
rêveur insensé qui voudrait d'un tel maître.
Je
ne dirai qu'un mot, et tu le comprendras :

Ce
que don Juan aimait, Hassan l'aimait peut-être ;
Ce
que don Juan cherchait, Hassan n'y croyait pas.

Namouna - Chant deuxième un poème de Alfred de Musset

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Idylle de Alfred de Musset


A quoi passer la nuit quand on soupe en carême ?
Ainsi
, le verre en main, raisonnaient deux amis.
Quels
entretiens choisir, honnêtes et permis,
Mais
gais, tels qu'un vieux vin les conseille et les aime ?

RODOLPHE


Parlons
de nos amours ; la joie et la beauté
Sont
mes dieux les plus chers, après la liberté.
Ébauchons
, en trinquant, une joyeuse idylle.
Par
les bois et les prés, les bergers de Virgile
Fêtaient
la poésie à toute heure, en tout lieu ;
Ainsi
chante au soleil la cigale-dorée.
D
'une voix plus modeste, au hasard inspirée,
Nous
, comme le grillon, chantons au coin du feu.

ALBERT


Faisons
ce qui te plaît. Parfois, en cette vie,
Une
chanson nous berce et nous aide à souffrir,
Et
, si nous offensons l'antique poésie,
Son
ombre même est douce à qui la sait chérir.


RODOLPHE


Rosalie
est le nom de la brune fillette
Dont
l'inconstant hasard m'a fait maître et seigneur.
Son
nom fait mon délice, et, quand je le répète,
Je
le sens, chaque fois, mieux gravé dans mon coeur.

ALBERT


Je
ne puis sur ce ton parler de mon amie.
Bien
que son nom aussi soit doux à prononcer,
J e
ne saurais sans honte à tel point l'offenser,
Et
dire, en un seul mot, le secret de ma vie.

RODOLPHE


Que
la fortune abonde en caprices charmants
Dès
nos premiers regards nous devînmes amants.
C
'était un mardi gras dans une mascarade ;
Nous
soupions ; - la Folie agita ses grelots,
Et
notre amour naissant sortit d'une rasade,
Comme
autrefois Vénus de l'écume des flots.

ALBERT


Quels
mystères profonds dans l'humaine misère !
Quand
, sous les marronniers, à côté de sa mère,
Je
la vis, à pas lents, entrer si doucement
(Son
front était si pur, son regard si tranquille ! ),
Le
ciel m'en est témoin, dès le premier moment,
Je
compris que l'aimer était peine inutile ;
Et
cependant mon coeur prit un amer plaisir
À
sentir qu'il aimait et qu'il allait souffrir !

RODOLPHE


Depuis
qu'à mon chevet rit cette tête folle,
Elle
en chasse à la fois le sommeil et l'ennui ;
Au
bruit de nos baisers le temps joyeux s'envole,
Et
notre lit de fleurs n'a pas encore un pli.

ALBERT


Depuis
que dans ses yeux ma peine a pris naissance,
Nul
ne sait le tourment dont je suis déchiré.
Elle-même
l'ignore, - et ma seule espérance
Est
qu'elle le devine un jour, quand j'en mourrai.

RODOLPHE


Quand
mon enchanteresse entr'ouvre sa paupière,
Sombre
comme la nuit, pur comme la lumière,
Sur
l'émail de ses yeux brille un noir diamant.

ALBERT


Comme
sur une fleur une goutte de pluie,
Comme
une pâle étoile au fond du firmament,
Ainsi
brille en tremblant le regard de ma vie.

RODOLPHE


Son
front n'est pas plus grand que celui de Vénus.
Par
un noeud de ruban deux bandeaux retenus
L
'entourent mollement d'une fraîche auréole ;
Et
, lorsqu'au pied du lit tombent ses longs cheveux,
On
croirait voir, le soir, sur ses flancs amoureux,
Se
dérouler gaiement la mantille espagnole.

ALBERT


Ce
bonheur à mes yeux n'a pas été donné
De
voir jamais ainsi la tête bien-aimée.
Le
chaste sanctuairesiège sa pensée
D
'un diadème d'or est toujours couronné.

RODOLPHE


Voyez-la
, le matin, qui gazouille et sautille ;
Son
coeur est un oiseau, - sa bouche est une fleur.
C
'est là qu'il faut saisir cette indolente fille,
Et
, sur la pourpre vive où le rire pétille,
De
son souffle enivrant respirer la fraîcheur.

ALBERT


Une
fois seulement, j'étais le soir près d'elle ;
Le
sommeil lui venait et la rendait plus belle ;
Elle
pencha vers moi son front plein de langueur,
Et
, comme on voit s'ouvrir une rose endormie,
Dans
un faible soupir, des lèvres de ma mie,
Je
sentis s'exhaler le parfum de son coeur.

RODOLPHE


Je
voudrais voir qu'un jour ma belle dégourdie,
Au
cabaret voisin de champagne étourdie,
S
'en vînt, en jupon court, se glisser dans tes bras.
Qu
'adviendrait-il alors de ta mélancolie ?
Car
enfin toute chose est possible ici-bas.

ALBERT


Si
le profond regard de ma chère maîtresse
Un
instant par hasard s'arrêtait sur le tien,
Qu
'adviendrait-il alors de cette folle ivresse ?
Aimer
est quelque chose, et le reste n'est rien.

RODOLPHE


Non
, l'amour qui se tait n'est qu'une rêverie.
Le
silence est la mort, et l'amour est la vie ;
Et
c'est un vieux mensonge à plaisir inventé,
Que
de croire au bonheur hors, de la volupté !
Je
ne puis partager ni plaindre ta souffrance
Le
hasard est là-haut pour les audacieux ;
Et
celui dont la crainte a tué l'espérance
Mérite
son malheur et fait injure aux dieux.

ALBERT


Non
, quand leur âme immense entra dans la nature,
Les
dieux n'ont pas tout dit à la matière impure
Qui
reçut dans ses flancs leur forme et leur beauté.
C
'est une vision que la réalité.
Non
, des flacons brisés, quelques vaines paroles
Qu
'on prononce au hasard et qu'on croit échanger,
Entre
deux froids baisers quelques rires frivoles,
Et
d'un être inconnu le contact passager,
Non
, ce n'est pas l'amour, ce n'est pas même un rêve,
Et
la satiété, qui succède au désir,
Amène
un tel dégoût quand le coeur se soulève,
Que
je ne sais, au fond, si c'est peine ou plaisir.

RODOLPHE


Est-ce
peine ou plaisir, une alcôve bien close,
Et
le punch allumé, quand il fait mauvais temps ?
Est-ce
peine ou plaisir, l'incarnat de la rose,
La
blancheur de l'albâtre et l'odeur du printemps ?
Quand
la réalité ne serait qu'une image,
Et
le contour léger des choses d'ici-bas,
Me
préserve le ciel d'en savoir davantage !
Le
masque est si charmant, que j'ai peur du visage,
Et
même en carnaval je n'y toucherais pas.

ALBERT


Une
larme en dit plus que tu n'en pourrais dire.

RODOLPHE


Une
larme a son prix, c'est la soeur d'un sourire.
Avec
deux yeux bavards parfois j'aime à jaser ;
Mais
le seul vrai langage au monde est un baiser.

ALBERT


Ainsi
donc, à ton gré dépense ta paresse.
O
mon pauvre secret ! que nos chagrins sont doux !

RODOLPHE


Ainsi
donc, à ton gré promène ta tristesse.
O
mes pauvres soupers ! comme on médit de vous !

ALBERT


Prends
garde seulement que ta belle étourdie
Dans
quelque honnête ennui ne perde sa gaieté.

RODOLPHE


Prends
garde seulement que ta rose endormie
Ne
trouve un papillon quelque beau soir d'été.

ALBERT


Des
premiers feux du jour j'aperçois la lumière.

RODOLPHE


Laissons
notre dispute et vidons notre verre.
Nous
aimons, c'est assez, chacun à sa façon.
J
'en ai connu plus d'une, et j'en sais la chanson.
Le
droit est au plus fort, en amour comme en guerre,
Et
la femme qu'on aime aura toujours raison.

Idylle un poème de Alfred de Musset

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Poème de l'amour de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles


Il y a quelque nonchalance,
Peut-être
quelque pauvreté
Dans
ton amour plein de silence;
Je
le sens cette nuit d'été.

L
'espace étoilé qui nous lie
Par
ses zéphyrs et son odeur
Ressemble
plus à ma folie
Qu
'à ta noble et simple pudeur.

Tu
penses à toi en vivant,
Tout
ton être en toi persévère;
Moi
par l'arôme et par le vent
Je
rejoins les sublimes sphères.

L
'infini qui respire et luit
S
'accorderait avec mon être
Si
le ciel pouvait me connaître
Et
si j'appartenais à lui !

Mais
toi, sans même que tu saches
D
'où me vient ma triste fureur,
D
'où vient que mon désir s'attache
À
ta vive et sourde pâleur,

Tu
vis tranquillement, content
De
sentir ton esprit à l'aise
Parmi
tous mes soins, et pourtant
Je
n'aime pas que tu me plaises !

Je
n'aime pas ce dévouement
Que
suscite en moi quelque charme
De
ta voix; de tes mouvements,
Toutes
tes innocentes armes !

Depuis
le jour où je t'aimai
Ma
fierté s'irrite et réclame,
Je
ne me pardonne jamais
Cette
reddition de l'âme !

Àh!
laisse-moi te fuir, afin
De
te retrouver en moi-même,
Selon
ma soif, selon ma faim,
Et
suffisant pour que je t'aime !

Poème de l'amour un poème de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles

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Poème de l'amour de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles


J'ai travesti, pour te complaire,
Ma
véhémence et mon émoi
En
un coeur lent et sans colère.

Mais
ce qui m'importe le plus
Depuis
l'instant où tu m'as plu,
C
'est d'être un jour lasse de toi!


-
Je perds mon appui et mon aide,
Tant
tu me hantes et m'obsèdes
Et
me deviens essentiel!
Je
ne vois la vie et le ciel
Qu
travers le vitrail léger
Qu
'est ton nuage passager.
-
Je souffre, et mon esprit me blâme,
Je
hais ce harassant désir!
Car
il est naturel à l'âme
De
vivre seule et d'en jouir...

Poème de l'amour un poème de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles

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