Poème ouverte - 19 Poèmes sur ouverte


19 poèmes


Phonétique : oeuvrâtes ouverte ouvertement ouvertes ouverts ouverture ouvertures ouvrâtes ouvrîtes ovarite ovarites

La Nature à l’Homme de Louise Ackermann


Dans tout l'enivrement d'un orgueil sans mesure,
Ébloui
des lueurs de ton esprit borné,
Homme
, tu m'as crié : « Repose-toi, Nature !
Ton
œuvre est close : je suis né ! »

Quoi !
lorsqu'elle a l'espace et le temps devant elle,
Quand
la matière est là sous son doigt créateur,
Elle
s'arrêterait, l'ouvrière immortelle,
Dans
l'ivresse de son labeur?

Et
c'est toi qui serais mes limites dernières ?
L
'atome humain pourrait entraver mon essor ?
C
'est à cet abrégé de toutes les misères
Qu
'aurait tendu mon long effort ?

Non
, tu n'es pas mon but, non, tu n'es pas ma borne
A
te franchir déjà je songe en te créant ;
Je
ne viens pas du fond de l'éternité morne.
Pour
n'aboutir qu'à ton néant.

Ne
me vois-tu donc pas, sans fatigue et sans trêve,
Remplir
l'immensité des œuvres de mes mains ?
Vers
un terme inconnu, mon espoir et mon rêve,
M
'élancer par mille chemins,

Appelant
, tour à tour patiente ou pressée,
Et
jusqu'en mes écarts poursuivant mon dessein,
A
la forme, à la vie et même à la pensée
La
matière éparse en mon sein ?

J
'aspire ! C'est mon cri, fatal, irrésistible.
Pour
créer l'univers je n'eus qu'à le jeter ;
L
'atome s'en émut dans sa sphère invisible,
L
'astre se mit à graviter.

L
'éternel mouvement n'est que l'élan des choses
Vers
l'idéal sacré qu'entrevoit mon désir ;
Dans
le cours ascendant de mes métamorphoses
Je
le poursuis sans le saisir ;

Je
le demande aux cieux, à l'onde, à l'air fluide,
Aux
éléments confus, aux soleils éclatants ;
S
'il m'échappe ou résiste à mon étreinte avide,
Je
le prendrai des mains du Temps.

Quand
j'entasse à la fois naissances, funérailles,
Quand
je crée ou détruis avec acharnement,
Que
fais-je donc, sinon préparer mes entrailles
Pour
ce suprême enfantement ?

Point
d'arrêt à mes pas, point de trêve à ma tâche !
Toujours
recommencer et toujours repartir.
Mais
je n'engendre pas sans fin et sans relâche
Pour
le plaisir d'anéantir.

J
'ai déjà trop longtemps fait œuvre de marâtre,
J
'ai trop enseveli, j'ai trop exterminé,
Moi
qui ne suis au fond que la mère idolâtre
D
'un seul enfant qui n'est pas né.

Quand
donc pourrai-je enfin, émue et palpitante,
Après
tant de travaux et tant d'essais ingrats,
A
ce fils de mes vœux et de ma longue attente
Ouvrir
éperdument les bras ?

De
toute éternité, certitude sublime !
Il
est conçu ; mes flancs l'ont senti s'agiter.
L
'amour qui couve en moi, l'amour que je comprime
N
'attend que Lui pour éclater.

Qu
'il apparaisse au jour, et, nourrice en délire,
Je
laisse dans mon sein ses regards pénétrer.
-
Mais un voile te cache. - Eh bien ! je le déchire :
Me
découvrir c'est me livrer.

Surprise
dans ses jeux, la Force est asservie.
Il
met les Lois au joug. A sa voix, à son gré,
Découvertes
enfin, les sources de la Vie
Vont
épancher leur flot sacré.

Dans
son élan superbe Il t'échappe, ô Matière !
Fatalité
, sa main rompt tes anneaux d'airain !
Et
je verrai planer dans sa propre lumière
Un
être libre et souverain.

serez-vous alors, vous qui venez de naître,
Ou
qui naîtrez encore, ô multitude, essaim,
Qui
, saisis tout à coup du vertige de l'être,
Sortiez
en foule de mon sein ?

Dans
la mort, dans l'oubli. Sous leurs vagues obscures
Les
âges vous auront confondus et roulés,
Ayant
fait un berceau pour les races futures
De
vos limons accumulés.

Toi-même
qui te crois la couronne et le faîte
Du
monument divin qui n'est point achevé,
Homme
, qui n'es au fond que l'ébauche imparfaite
Du
chef-d'œuvre que j'ai rêvé,

A
ton tour, à ton heure, if faut que tu périsses.
Ah !
ton orgueil a beau s'indigner et souffrir,
Tu
ne seras jamais dans mes mains créatrices
Que
de l'argile à repétrir.

La Nature à l’Homme un poème de Louise Ackermann

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Louise Ackermann (n° 9)  Voter pour ce poème728 votes

Les Malheureux de Louise Ackermann


La trompette a sonné. Des tombes entr'ouvertes
Les
pâles habitants ont tout à coup frémi.
Ils
se lèvent, laissant ces demeures désertes
dans l'ombre et la paix leur poussière a dormi.
Quelgues
morts cependant sont restés immobiles ;
Ils
ont tout entendu, mais le divin clairon
Ni
l'ange qui les presse à ces derniers asiles
Ne
les arracheront.

« Quoi !
renaître ! revoir le ciel et la lumière,
Ces
témoins d'un malheur qui n'est point oublié,
Eux
qui sur nos douleurs et sur notre misère
Ont
souri sans pitié !

Non
, non ! Plutôt la Nuit, la Nuit sombre, éternelle !
Fille
du vieux Chaos, garde-nous sous ton aile.
Et
toi, sœur du Sommeil, toi qui nous as bercés,
Mort
, ne nous livre pas ; contre ton sein fidèle
Tiens-nous
bien embrassés.

Ah!
l'heure où tu parus est à jamais bénie ;
Sur
notre front meurtri que ton baiser fut doux !
Quand
tout nous rejetait, le néant et la vie,
Tes
bras compatissants, ô notre unique amie !
Se
sont ouverts pour nous.

Nous
arrivions à toi, venant d'un long voyage,
Battus
par tous les vents, haletants, harassés.
L
'Espérance elle-même, au plus fort de l'orage,
Nous
avait délaissés.

Nous
n'avions rencontré que désespoir et doute,
Perdus
parmi les flots d'un monde indifférent ;
d'autres s'arrêtaient enchantés sur la route,
Nous
errions en pleurant.

Près
de nous la Jeunesse a passé, les mains vides,
Sans
nous avoir fêtés, sans nous avoir souri.
Les
sources de l'amour sous nos lèvres avides,
Comme
une eau fugitive, au printemps ont tari.
Dans
nos sentiers brûlés pas une fleur ouverte.
Si
, pour aider nos pas, quelque soutien chéri
Parfois
s'offrait à nous sur la route déserte,
Lorsque
nous les touchions, nos appuis se brisaient :
Tout
devenait roseau quand nos cœurs s'y posaient.
Au
gouffre que pour nous creusait la Destinée
Une
invisible main nous poussait acharnée.
Comme
un bourreau, craignant de nous voir échapper,
A
nos côtés marchait le Malheur inflexible.
Nous
portions une plaie à chaque endroit sensible,
Et
l'aveugle Hasard savait où nous frapper.

Peut-être
aurions-nous droit aux celestes délices ;
Non !
ce n'est point à nous de redouter l'enfer,
Car
nos fautes n'ont pas mérité de supplices :
Si
nous avons failli, nous avons tant souffert !
Eh
bien, nous renonçons même à cette espérance
D
'entrer dans ton royaume et de voir tes splendeurs,
Seigneur !
nous refusons jusqu'à ta récompense,
Et
nous ne voulons pas du prix de nos douleurs.

Nous
le savons, tu peux donner encor des ailes
Aux
âmes qui ployaient sous un fardeau trop lourd ;
Tu
peux, lorsqu'il te plaît, loin des sphères mortelles,
Les
élever à toi dans la grâce et l'amour ;
Tu
peux, parmi les chœurs qui chantent tes louanges,
A
tes pieds, sous tes yeux, nous mettre au premier rang,
Nous
faire couronner par la main de tes anges,
Nous
revêtir de gloire en nous transfigurant.
Tu
peux nous pénétrer d'une vigueur nouvelle,
Nous
rendre le désir que nous avions perdu…
Oui
, mais le Souvenir, cette ronce immortelle
Attachée
à nos cœurs, l'en arracheras-tu ?

Quand
de tes chérubins la phalange sacrée
Nous
saluerait élus en ouvrant les saints lieux,
Nous
leur crierions bientôt d'une voix éplorée :
« Nous
élus ? nous heureux ? Mais regardez nos yeux !
Les
pleurs y sont encor, pleurs amers, pleurs sans nombre.
Ah !
quoi que vous fassiez, ce voile épais et sombre
Nous
obscurcit vos cieux. »

Contre
leur gré pourqoui ranimer nos poussières ?
Que
t'en reviendra-t-il ? et que t'ont-elles fait ?
Tes
dons mêmes, après tant d'horribles misères,
Ne
sont plus un bienfait.

Au !
tu frappas trop fort en ta fureur cruelle.
Tu
l'entends, tu le vois ! la Souffrance a vaincu.
Dans
un sommeil sans fin, ô puissance éternelle !
Laisse-nous
oublier que nous avons vécu.

Les Malheureux un poème de Louise Ackermann

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Louise Ackermann (n° 4)  Voter pour ce poème848 votes

Le nuage de Louise Ackermann


Levez les yeux ! C'est moi qui passe sur vos têtes,
Diaphane
et léger, libre dans le ciel pur ;
L
'aile ouverte, attendant le souffle des tempêtes,
Je
plonge et nage en plein azur.

Comme
un mirage errant, je flotte et je voyage.
Coloré
par l'aurore et le soir tour à tour,
Miroir
aérien, je reflète au passage
Les
sourires changeants du jour.

Le
soleil me rencontre au bout de sa carrière
Couché
sur l'horizon dont j'enflamme le bord ;
Dans
mes flancs transparents le roi de la lumière
Lance
en fuyant ses flèches d'or.

Quand
la lune, écartant son cortège d'étoiles,
Jette
un regard pensif sur le monde endormi,
Devant
son front glacé je fais courir mes voiles,
Ou
je les soulève à demi.

On
croirait voir au loin une flotte qui sombre,
Quand
, d'un bond furieux fendant l'air ébranlé,
L
'ouragan sur ma proue inaccessible et sombre
S
'assied comme un pilote ailé.

Dans
les champs de l'éther je livre des batailles ;
La
ruine et la mort ne sont pour moi qu'un jeu.
Je
me charge de grêle, et porte en mes entrailles
La
foudre et ses hydres de feu.

Sur
le sol altéré je m'épanche en ondées.
La
terre rit ; je tiens sa vie entre mes mains.
C
'est moi qui gonfle, au sein des terres fécondées,
L
'épi qui nourrit les humains.

j'ai passé, soudain tout verdit, tout pullule ;
Le
sillon que j'enivre enfante avec ardeur.
Je
suis onde et je cours, je suis sève et circule,
Caché
dans la source ou la fleur.

Un
fleuve me recueille, il m'emporte, et je coule
Comme
une veine au cœur des continents profonds.
Sur
les longs pays plats ma nappe se déroule,
Ou
s'engouffre à travers les monts.

Rien
ne m'arrête plus ; dans mon élan rapide
J
'obéis au courant, par le désir poussé,
Et
je vole à mon but comme un grand trait liquide
Qu
'un bras invisible a lancé.

Océan
, ô mon père ! Ouvre ton sein, j'arrive !
Tes
flots tumultueux m'ont déjà répondu ;
Ils
accourent ; mon onde a reculé, craintive,
Devant
leur accueil éperdu.

En
ton lit mugissant ton amour nous rassemble.
Autour
des noirs écueils ou sur le sable fin
Nous
allons, confondus, recommencer ensemble
Nos
fureurs et nos jeux sans fin.

Mais
le soleil, baissant vers toi son œil splendide,
M
'a découvert bientôt dans tes gouffres amers.
Son
rayon tout puissant baise mon front limpide :
J
'ai repris le chemin des airs !

Ainsi
, jamais d'arrêt. L'immortelle matière
Un
seul instant encor n'a pu se reposer.
La
Nature ne fait, patiente ouvrière,
Que
dissoudre et recomposer.

Tout
se métamorphose entre ses mains actives ;
Partout
le mouvement incessant et divers,
Dans
le cercle éternel des formes fugitives,
Agitant
l'immense univers.


Le nuage un poème de Louise Ackermann

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Louise Ackermann (n° 6)  Voter pour ce poème649 votes

La Belle au Bois dormant de Louise Ackermann


Une princesse, au fond des bois,
A dormi cent ans autrefois,
Oui, cent beaux ans, tout d'une traite.
L'enfant, dans sa fraîche retraite,
Laissait courir le temps léger.
Tout sommeillait à l'entour d'elle :
La brise n'eût pas de son aile
Fait la moindre feuille bouger ;
Le flot dormait sur le rivage ;
L'oiseau, perdu dans le feuillage,
Était sans voix et sans ébats ;
Sur sa tige fragile et verte
La rose restait entr'ouverte :
Cent printemps ne l'effeuillaient pas !
Le charme eût duré, je m'assure,
À jamais, sans le fils du roi.
Il pénétra dans cet endroit,
Et découvrit par aventure
Le trésor que Dieu lui gardait.
Un baiser, bien vite, il dépose
Sur la bouche qui, demi-close,
Depuis un siècle l'attendait.
La dame, confuse et vermeille,
À cet inconnu qui l'éveille
Sourit dans son étonnement.
Ô surprise toujours la même !
Sourire ému ! Baiser charmant !
L'amour est l'éveilleur suprême,
L'âme, la Belle au bois dormant.

La Belle au Bois dormant un poème de Louise Ackermann

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Louise Ackermann (n° 487)  Voter pour ce poème4 votes

Quel froid ! de Agénor Altaroche


Sans feu Paris ne peut plus vivre ;
Il
court, tout crispé de frissons,
Secouant
sa barbe de givre
Et
son lourd manteau de glaçons.
Sous
la laine où le vent pénètre,
Chaque
nez rouge que l'on voit
Dit
encore mieux qu'un thermomètre :
Quel froid ! Quel froid !

Dans
sa mansarde crevassée,
Ouverte
aux injures du temps,
Le
pauvre sous la paille usée
Cache
ses membres grelottants.
Trop
faible, en vain sa voix appelle
Le
pain qui manque... A son vieux toit
Un
seul hôte reste fidèle :
Le froid ! Le froid !

Le
monarque, en dix-huit cent trente,
Sur
ses pas amassait toujours
La
foule enthousiaste, ardente,
Sous
le chaud soleil des trois jours.
Mais
quand sur le quai la cour passe,
Aujourd
'hui, Seine et peuple, on voit
Tout
immobile, tout de glace...
Quel froid ! Quel froid !

Toujours
la gauche dynastique,
Eprise
de programmes creux,
Poursuit
sa futile tactique
De
demi-pas, de demi-vœux.
Son
éloquence en vain s'agite
Et
tourne dans un cercle étroit ;
Le
peuple dit en passant vile :
C'est froid ! C'est froid !

Chaque
matin, près de Lisette,
Mon
voisin, adroit séducteur,
Sans
feu, dans une humble chambrette
De
sa flamme exprime l'ardeur.
Mais
lorsqu'après l'amour en fraude,
L
'amour conjugal le reçoit,
Quoique
la chambre soit bien chaude,
Quel froid ! Quel froid !

En
dépit des calorifères,
Le
froid pénètre un peu partout,
Dans
les salons des ministères,
Et
même dans plus d'un grand raout.
A
l'Institut où l'on sommeille,
Aux
Cours où sans peine on s’assoit,
Aux
Français où l'art se réveille,
Quel froid ! Quel froid !

Mais
je sens, malgré ma douillette,
Qu
'en mon corps le froid s'est glissé,
Car
le feu sacré du poète
Est
lui-même au froid exposé,
Je
n'ai plus la force d'écrire
Et
la plume échappe à mon doigt...
Cessons
, car vous pourriez me dire
C'est froid ! C'est froid !

Quel froid ! un poème de Agénor Altaroche

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Agénor Altaroche (n° 470)  Voter pour ce poème6 votes

Don Juan aux enfers de Charles Baudelaire


Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Charles Baudelaire (n° 231)  Voter pour ce poème379 votes

La mort, l'amour la vie de Eugène Emile Paul Grindel, dit Paul Eluard


J'ai cru pouvoir briser la profondeur de l'immensité
Par
mon chagrin tout nu sans contact sans écho
Je
me suis étendu dans ma prison aux portes vierges
Comme
un mort raisonnable qui a su mourir
Un
mort non couronné sinon de son néant
Je
me suis étendu sur les vagues absurdes
Du
poison absorbé par amour de la cendre
La
solitude m'a semblé plus vive que le sang

Je
voulais désunir la vie
Je
voulais partager la mort avec la mort
Rendre
mon cour au vide et le vide à la vie
Tout
effacer qu'il n'y ait rien ni vitre ni buée
Ni
rien devant ni rien derrière rien entier
J
'avais éliminé le glaçon des mains jointes
J
'avais éliminé l'hivernale ossature
Du
vou qui s'annule

Tu
es venue le feu s'est alors ranimé
L
'ombre a cédé le froid d'en bas s'est étoilé
Et
la terre s'est recouverte
De
ta chair claire et je me suis senti léger
Tu
es venue la solitude était vaincue
J
'avais un guide sur la terre je savais
Me
diriger je me savais démesuré
J
'avançais je gagnais de l'espace et du temps

J
'allais vers toi j'allais sans fin vers la lumière
La
vie avait un corps l'espoir tendait sa voile
Le
sommeil ruisselait de rêves et la nuit
Promettait
à l'aurore des regards confiants
Les
rayons de tes bras entrouvraient le brouillard
Ta
bouche était mouillée des premières rosées
Le
repos ébloui remplaçait la fatigue
Et
j'adorais l'amour comme à mes premiers jours.

Les
champs sont labourés les usines rayonnent
Et
le blé fait son nid dans une houle énorme
La
moisson la vendange ont des témoins sans nombre
Rien
n'est simple ni singulier
La
mer est dans les yeux du ciel ou de la nuit
La
forêt donne aux arbres la sécurité
Et
les murs des maisons ont une peau commune
Et
les routes toujours se croisent.

Les
hommes sont faits pour s'entendre
Pour
se comprendre pour s'aimer
Ont
des enfants qui deviendront pères des hommes
Ont
des enfants sans feu ni lieu
Qui
réinventeront les hommes
Et
la nature et leur patrie
Celle
de tous les hommes
Celle
de tous les temps.

La mort, l'amour la vie un poème de Eugène Emile Paul Grindel, dit Paul Eluard

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Eugène Emile Paul Grindel, dit Paul Eluard (n° 305)  Voter pour ce poème446 votes

Je te l’ai dit pour les nuages de Eugène Emile Paul Grindel, dit Paul Eluard


Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Eugène Emile Paul Grindel, dit Paul Eluard (n° 25)  Voter pour ce poème421 votes

Le front aux vitres de Eugène Emile Paul Grindel, dit Paul Eluard


Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Eugène Emile Paul Grindel, dit Paul Eluard (n° 37)  Voter pour ce poème259 votes

Prête aux baisers résurrecteurs de Eugène Emile Paul Grindel, dit Paul Eluard


Pauvre je ne peux pas vivre dans l'ignorance
Il me faut voir entendre et abuser
T
'entendre nue et te voir nue
Pour
abuser de tes caresses

Par
bonheur ou par malheur
Je
connais ton secret pas cœur
Toutes
les portes de ton empire
Celle
des yeux celle des mains
Des
seins et de ta bouchechaque langue fond
ET
la porte du temps ouverte entre tes jambes
La
fleur des nuits d'été aux lèvres de la foudre
Au
seuil du paysage où la fleur rit et pleure
Tout
en gardant cette pâleur de perle morte
Tout
en donnant ton cœur tout en ouvrant tes jambes

Tu
es comme la mer tu berces les étoiles
Tu
es le champ d'amour tu lies et tu sépares
Les
amants et les fous
Tu
es la faim le pain la soif l'ivresse haute

Et
le dernier mariage entre rêve et vertu.

Prête aux baisers résurrecteurs un poème de Eugène Emile Paul Grindel, dit Paul Eluard

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Eugène Emile Paul Grindel, dit Paul Eluard (n° 307)  Voter pour ce poème393 votes

Le Chat et un vieux Rat de Jean de La Fontaine


J'ai lu chez un conteur de fables,
Qu
'un second Rodilard, l'Alexandre des chats,
L
'Attila, le fléau des rats,
Rendait
ces derniers misérables.
J
'ai lu, dis-je, en certain auteur,
Que
ce chat exterminateur,
Vrai
Cerbère, était craint une lieue à la ronde :
Il
voulait de souris dépeupler tout le monde.
Les
planches qu'on suspend sur un léger appui,
La
mort-aux-rats, les souricières,
N
'étaient que jeux au prix de lui.
Comme
il voit que dans leurs tanières
Les
souris étaient prisonnières,
Qu
'elles n'osaient sortir qu'il avait beau chercher,
Le
galand fait le mort, et du haut d'un plancher
Se
pend la tête en bas : la bête scélérate
A
de certains cordons se tenait par la patte.
Le
peuple des souris croit que c'est châtiment,
Qu
'il a fait un larcin de rôt ou de fromage,
Égratigné
quelqu'un, causé quelque dommage ;
Enfin
qu'on a pendu le mauvais garnement.
Toutes
, dis-je, unanimement
Se
promettent de rire à son enterrement,
Mettent
le nez à l'air, montrent un peu la tête,
Puis
rentrent dans leurs nids à rats,
Puis
ressortant font quatre pas,
Puis
enfin se mettent en quête.
Mais
voici bien une autre fête :
Le
pendu ressuscite ; et, sur ses pieds tombant,
Attrape
les plus paresseuses.
" Nous
en savons plus d'un, dit-il en les gobant :
C
'est tour de vieille guerre ; et vos cavernes creuses
Ne
vous sauveront pas, je vous en avertis :
Vous
viendrez toutes au logis. "
Il
prophétisait vrai : notre maître Mitis
Pour
la seconde fois les trompe et les affine,
Blanchit
sa robe et s'enfarine ;
Et
de la sorte déguisé,
Se
niche et se blottit dans une huche ouverte.
Ce
fut à lui bien avisé :
La
gent trotte-menu s'en vient chercher sa perte.
Un
rat, sans plus, s'abstient d'aller flairer autour :
C
'était un vieux routier, il savait plus d'un tour ;
Même
il avait perdu sa queue à la bataille.
" Ce
bloc enfariné ne me dit rien qui vaille,
S
'écria-t-il de loin au général des chats :
Je
soupçonne dessous encor quelque machine :
Rien
ne te sert d'être farine ;
Car
, quand tu serais sac, je n'approcherais pas. "
C
'était bien dit à lui ; j'approuve sa prudence :
Il
était expérimenté,
Et
savait que la méfiance
Est
mère de la sûreté.

Le Chat et un vieux Rat un poème de Jean de La Fontaine

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Jean de La Fontaine (n° 417)  Voter pour ce poème410 votes

Le Meunier, son Fils, et l'Ane de Jean de La Fontaine


L'invention des arts étant un droit d'aînesse,
Nous devons l'apologue à l'ancienne Grèce ;
Mais ce champ ne se peut tellement
Que les derniers venus n'y trouvent à glaner.
La feinte est un pays plein de terres désertes ;
Tous les jours nos auteurs y font des découvertes.
Je t'en veux dire un trait assez bien inventé :
Autrefois à Racan Malherbe l'a conté.
Ces deux rivaux d'Horace, héritiers de sa lyre,
Disciples d'Apollon, nos maîtres, pour mieux dire,
Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins
(Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins),
Racan commence ainsi : " Dites-moi, je vous prie,
Vous qui devez savoir les choses de la vie,
Qui par tous ses degrés avez déjà passé,
Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé,
A quoi me résoudrai-je ? Il est temps que j'y pense.
Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance :
Dois-je dans la province établir mon séjour,
Prendre emploi dans l'armée, ou bien charge à la cour ?
Tout le monde est mêlé d'amertume et de charmes :
La guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes :
Si je suivais mon goût, je sauraisbuter ;
Mais j'ai les miens, la cour, le peuple à contenter. "
Malherbe là-dessus : " Contenter tout le monde !
Écoutez ce récit avant que je réponde.

J
'ai lu dans quelque endroit qu'un meunier et son fils,
L'un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits,
Mais garçon de quinze ans, si j'ai bonne mémoire,
Allaient vendre leur âne, un certain jour de foire.
Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit,
On lui lia les pieds, on vous le suspendit ;
Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre,
Pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre !
Le premier qui les vit de rire s'éclata :
“ Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ?
Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense. ”
Le meunier, à ces mots, connaît son ignorance ;
Il met sur pieds sa bête, et la fait détaler.
L'âne, qui goûtait fort l'autre façon d'aller,
Se plaint en son patois. Le meunier n'en a cure ;
Il fait monter son fils, il suit, et d'aventure
Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut.
Le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put :
“ Oh là oh, descendez, que l'on ne vous le dise,
Jeune homme, qui menez laquais à barbe grise !
C'était à vous de suivre, au vieillard de monter.
- Messieurs, dit le Meunier, il vous faut contenter. ”
L'enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte,
Quand trois filles passant, l'une dit : “ C'est grand honte
Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,
Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis,
Fait le veau sur son âne, et pense être bien sage.
- Il n'est, dit le meunier, plus de veaux à mon âge :
Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez. ”
Après maints quolibets coup sur coup renvoyés,
L'homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe.
Au bout de trente pas, une troisième troupe
Trouve encore à gloser. L'un dit : “ Ces gens sont fous !
Le baudet n'en peut plus ; il mourra sous leurs coups.
quoi ? charger ainsi cette pauvre bourrique !
N'ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ?
Sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau.
- Parbleu ! dit le Meunier, est bien fou du cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père.
Essayons toutefois si par quelque manière
Nous en viendrons à bout. ” Ils descendent tous deux.
L'âne se prélassant marche seul devant eux.
Un quidam les rencontre, et dit : “ Est-ce la mode
Que baudet aille à l'aise, et meunier s'incommode ?
Qui de l'âne ou du maître est fait pour se lasser ?
Je conseille à ces gens de le faire enchâsser.
Ils usent leurs souliers, et conservent leur âne.
Nicolas, au rebours ; car, quand il va voir Jeanne,
Il monte sur sa bête ; et la chanson le dit.
Beau trio de baudets ! ” Le meunier repartit :
“ Je suis âne, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue ;
Mais que dorénavant on me blâme, on me loue,
Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien,
J'en veux faire à ma tête. ” Il le fit, et fit bien.

Quant
à vous, suivez Mars, ou l'Amour, ou le Prince ;
Allez, venez, courez ; demeurez en province ;
Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement :
Les gens en parleront, n'en doutez nullement. "

Le Meunier, son Fils, et l'Ane un poème de Jean de La Fontaine

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Jean de La Fontaine (n° 384)  Voter pour ce poème381 votes

L'Hirondelle et les petits Oiseaux de Jean de La Fontaine


Une hirondelle en ses voyages
Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu
Peut avoir beaucoup retenu.
Celle-ci prévoyait jusqu'aux moindres orages,
Et devant qu'ils fussent éclos,
Les annonçait aux matelots.
Il arriva qu'au temps que la chanvre se sème,
Elle vit un manant en couvrir maints sillons.
" Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux oisillons :
Je vous plains ; car pour moi, dans ce péril extrême,
Je saurai m'éloigner, ou vivre en quelque coin.
Voyez-vous cette main qui par les airs chemine ?
Un jour viendra, qui n'est pas loin,
Que ce qu'elle répand sera votre ruine.
De là naîtront engins à vous envelopper,
Et lacets pour vous attraper,
Enfin mainte et mainte machine
Qui causera dans la saison
Votre mort ou votre prison :
Gare la cage ou le chaudron !
C'est pourquoi, leur dit l'hirondelle,
Mangez ce grain ; et croyez-moi. "
Les oiseaux se moquèrent d'elle :
Ils trouvaient aux champs trop de quoi.
Quand la chènevière fut verte,
L'hirondelle leur dit : " Arrachez brin à brin
Ce qu'a produit ce maudit grain,
Ou soyez sûrs de votre perte.
- Prophète de malheur, babillarde, dit-on,
Le bel emploi que tu nous donnes !
Il nous faudrait mille personnes
Pour éplucher tout ce canton. "
La chanvre étant tout à faire crue,
L'hirondelle ajouta : " Ceci ne va pas bien ;
Mauvaise graine est tôt venue.
Mais puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien,
Dès que vous verrez que la terre
Sera couverte, et qu'à leurs blés
Les gens n'étant plus occupés
Feront aux oisillons la guerre ;
Quand reginglettes et réseaux
Attraperont petits oiseaux,
Ne volez plus de place en place,
Demeurez au logis, ou changez de climat :
Imitez le canard, la grue, et la bécasse.
Mais vous n'êtes pas en état
De passer, comme nous, les déserts et les ondes,
Ni d'aller chercher d'autres mondes ;
C'est pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sûr,
C'est de vous renfermer aux trous de quelque mur. "
Les oisillons, las de l'entendre,
Se mirent à jaser aussi confusément
Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre
Ouvrait la bouche seulement.
Il en prit aux uns comme aux autres :
Maint oisillon se vit esclave retenu.

Nous n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les nôtres,
Et ne croyons le mal que quand il est venu.

L'Hirondelle et les petits Oiseaux un poème de Jean de La Fontaine

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Jean de La Fontaine (n° 351)  Voter pour ce poème359 votes

Namouna - Chant troisième de Alfred de Musset


vais-je ?suis-je ?
Classiques français

I

Je
jure devant Dieu que mon unique envie
Etait
de raconter une histoire suivie.
Le
sujet de ce conte avait quelque douceur,
Et
mon héros peut-être eût su plaire au lecteur.
J
'ai laissé s'envoler ma plume avec sa vie,
En
voulant prendre au vol les rêves de son cœur.

 

II

Je
reconnais bien là ma tactique admirable.
Dans
tout ce que je fais j'ai la triple vertu
D
'être à la fois trop court, trop long, et décousu.
Le
poème et le plan, les héros et la fable,
Tout
s'en va de travers, comme sur une table
Un
plat cuit d'un côté, pendant que l'autre est cru.
 

III


Le
théâtre à coup sûr n'était pas mon affaire.
Je
vous demande un peu quel métier j'y ferais,
Et
de quelle façon je m'y hasarderais,
Quand
j'y vois trébucher ceux qui, dans la carrière
Debout
depuis vingt ans sur leur pensée altière,
Du
pied de leurs coursiers ne doutèrent jamais.
 

IV

Mes
amis à présent me conseillent d'en rire,

De
couper sous l'archet les cordes de ma lyre,
Et
de remettre au vert Hassan et Namouna.
Mais
j'ai dit que l'histoire existait, — la voilà.
Puisqu
'en son temps et lieu je n'ai pas pu l'écrire,
Je
vais la raconter ; l'écrira qui voudra.
 

V

Un
jeune musulman avait donc la manie
D
'acheter aux bazars deux esclaves par mois.

L
'une et l'autre à son lit ne touchait que trois fois.
Le
quatrième jour, l'une et l'autre bannie,
Libre
de toute chaîne, et la bourse garnie,
Laissait
la porte ouverte à quelque nouveau choix.
 

VI

Il
se trouva du nombre une petite fille
Enlevée
à Cadix chez un riche marchand.
Un
vieux pirate grec l'avait trouvé gentille,

Et
, comme il connaissait quelqu'un de sa famille,
La
voyant au logis toute seule en passant,
Il
l'avait à son brick emportée en causant.
 

 

VTII

Hassan
toute sa vie aima les Espagnoles.
Celle
ci l'enchanta, — si bien qu'en la quittant,
Il
lui donna lui-même un sac plein de pistoles,
Par-dessus
le marché quelques douces paroles,

Et
voulut la conduire à bord d'un bâtiment
Qui
pour son cher pays partait par un bon vent.
 

VIII

Mais
la pauvre Espagnole au cœur était blessée.
Elle
le laissait faire et n'y comprenait rien,
Sinon
qu'Île était bale, et qu'elle l'aimait bien.
Elle
lui répondit : Pourquoi m'as-tu chassée ?

Si
je te déplaisais, que ne m'as-tu laissée ?
N
'as-tu rien dans le cœur de m'avoir pris le mien ?
 

IX

Elle
s'en fut au port, et s'assit en silence,
Tenant
son petit sac, et n'osant murmurer.
Mais
quand elle sentit sur cette mer immense
Le
vaisseau s'émouvoir et les vents soupirer,

Le
cœur lui défaillit, et perdant l'espérance,
Elle
baissa son voile et se prit à pleurer.
 

X

Il
arriva qu'alors six jeunes Africaines
Entraient
dans un bazar, les bras chargés de chaînes.
Sur
les tapis de soie un vieux juif étalait
Ces
beaux poissons dorés, pris d'un coup de filet.
La
foule trépignait, les cages étaient pleines,

Et
la chair marchandée au soleil se tordait.
 

XI

Par
un double hasard Hassan vint à paraître.
Namouna
se leva, s'en fut trouver le vieux :
Je suis blonde, dit-elle, et je pourrais peut-être
Me
vendre un peu plus cher avec de faux cheveux
Mais
je ne voudrais pas qu'on pût me reconnaître.
Peignez-moi
les sourcils, le visage et les yeux.

 

XII

Alors
, comme autrefois Constance pour Camille,
Elle
prit son poignard et coupa ses habits.
Vendez-moi maintenant, dit-elle, et, pour le prix,
Nous
n'en parlerons pas. Ainsi la pauvre fille
Vint
reprendre sa chaîne aux barreaux d'une grille,
Et
rapporter son cœur aux yeux qui l'avaient pris
 

XIII


Je
vous dirais qu'Hassan racheta Namouna
Qu
'au lit de son amant le juif la ramena ;
Qu
'on reconnut trop tard cette tête adorée ;
Et
cette douce nuit qu'elle avait espérée,
Que
pour prix de ses maux le ciel la lui donna.
 

XIV

Je
vous dirai surtout qu'Hassan dans cette affaire

Sentit
que tôt ou tard la femme avait son tour,
Et
que l'amour de soi ne vaut pas l'autre amour.
Mais
le hasard peut tout, — et ce qu'on lui voit faire
Nous
a souvent appris que le bonheur sur terre
Peut
n'avoir qu'une nuit, comme la gloire un jour.

Namouna - Chant troisième un poème de Alfred de Musset

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Alfred de Musset (n° 420)  Voter pour ce poème544 votes

Namouna - Chant premier de Alfred de Musset


Une femme est comme votre ombre :
courez
après, elle vous fuit ; fuyez-la,
elle
court après vous.


I


Le
sofa sur lequel Hassan était couché
Était
dans son espèce une admirable chose.
Il
était de peau d'ours, — mais d'un ours bien léché ;

Moelleux
comme une chatte, et frais comme une rose
Hassan
avait d'ailleurs une très noble pose,
Il
était nu comme Ève à son premier péché.
 

II


Quoi !
tout nu ! dira-t-on, n'avait-il pas de honte ?
Nu
, dès le second mot !-Que sera-ce à la fin ?

Monsieur
, excusez-moi, — je commence ce conte
Juste
quand mon héros vient de sortir du bain
Je
demande pour lui l'indulgence, et j'y compte.
Hassan
était donc nu, — mais nu comme la main,
 

III


Nu
comme un plat d'argent, — nu comme un mur
Nu
comme le discours d'un académicien.
Ma
lectrice rougit, et je la scandalise.

Mais
comment se fait-il, madame, que l'on dise
Que
vous avez la jambe et la poitrine bien ?
Comment
le dirait-on, si l'on n'en savait rient
 

IV


Madame
alléguera qu'elle monte en berline ;
Qu
'elle a passé les ponts quand il faisait du vent ;
Que
, lorsqu'on voit le pied, la jambe se devine ;

Et
tout le monde sait qu'elle a le pied charmant
Mais
moi qui ne suis pas du monde, j'imagine
Qu
'elle aura trop aimé quelque indiscret amant.
 

V


Et
quel crime est-ce donc de se mettre à son aise,
Quand
on est tendrement aimée, — et qu'il fait chaud ?
On
est si bien tout nu, dans une large chaise !

Croyez-m
'en, belle dame, et, ne vous en déplaise,
Si
vous m'apparteniez, vous y seriez bientôt.
Vous
en crieriez sans doute un peu, — mais pas bien haut,
 

VI


Dans
un objet aimé qu'est-ce donc que l'on aime ?
Est-ce
du taffetas ou du papier gommé ?
Est-ce
un bracelet d'or, un peigne parfumé ?

Non
, — ce qu'on aime en vous, madame, c'est vous même.
La
parure est une arme, et le bonheur suprême,
Après
qu'on a vaincu, c'est d'avoir désarmé.
 

VII

Tout
est nu sur la terre, hormis l'hypocrisie ;
Tout
est nu dans les cieux, tout est nu dans la vie,
Les
tombeaux, les enfants et les divinités.
Tous
les cœurs vraiment beaux laissent voir leurs beautés

Ainsi
donc le héros de cette comédie
Restera
nu, madame, — et vous y consentez.
 

VIII


Un
silence parfait règne dans cette histoire
Sur
les bras du jeune homme et sur ses pieds d'ivoire
La
naïade aux yeux verts pleurait en le quittant.
On
entendait à peine au fond de la baignoire
Glisser
l'eau fugitive, et d'instant en instant

Les
robinets d'airain chanter en s'égouttant.
 

IX


Le
soleil se couchait ; — on était en septembre :
Un
triste mois chez nous, — mais un mois sans pareil
Chez
ces peuples dorés qu'a bénis le soleil.
Hassan
poussa du pied la porte de la chambre.
Heureux
homme !-il fumait de l'opium dans de l'ambre,

Et
vivant sans remords, il aimait le sommeil.
 

X


Bien
qu'il ne s'élevât qu'à quelques pieds de terre,
Hassan
était peut-être un homme à caractère ;
Il
ne le montrait pas, n'en ayant pas besoin
Sa
petite médaille annonçait un bon coin.
Il
était très bien pris ; — on eût dit que sa mère

L
'avait fait tout petit pour le faire avec soin.
 

XI


Il
était indolent, et très opiniâtre ;
Bien
cambré, bien lavé, le visage olivâtre,
Des
mains de patricien, — l'aspect fier et nerveux,
La
barbe et les sourcils très noirs, — un corps d'albâtre.
Ce
qu'il avait de beau surtout, c'étaient les yeux.
Je
ne vous dirai pas un mot de ses cheveux ;

 

XII

 

C
'est une vanité qu'on rase en Tartarie.
Ce
pays-là pourtant n'était pas sa patrie.
Il
était renégat, — Français de nation, —
Riche
aujourd'hui, jadis chevalier d'industrie,
Il
avait dans la mer jeté comme un haillon
Son
titre, sa famille et sa religion.
 


XIII

Il
était très joyeux, et pourtant très maussade.
Détestable
voisin, — excellent camarade,
Extrêmement
futile, — et pourtant très posé,
Indignement
naïf, — et pourtant très blasé,
Horriblement
sincère, — et pourtant très rusé
Vous
souvient-il, lecteur, de cette sérénade
 

XIV


Que
don Juan, déguisé, chante sous un balcon ?
-Une
mélancolique et piteuse chanson,
Respirant
la douleur, l'amour et la tristesse.
Mais
l'accompagnement parle d'un autre ton.
Comme
il est vif, joyeux ! avec quelle prestesse
Il
sautille !-On dirait que la chanson caresse
 

XV


Et
couvre de langueur le perfide instrument,
Tandis
que l'air moqueur de l'accompagnement
Tourne
en dérision la chanson elle-même,
Et
semble la railler d'aller si tristement
Tout
cela cependant fait un plaisir extrême. —
C
'est que tout en est vrai, — c'est qu'on trompe et
 

XVI

C
'est qu'on pleure en riant ; — c'est qu'on est innocent

Et
coupable à la fois ; — c'est qu'on se croit parjure
Lorsqu
'on n'est qu'abusé ; c'est qu'on verse le sang
Avec
des mains sans tache, et que notre nature
A
de mal et de bien pétri sa créature :
Tel
est le monde, hélas ! et tel était Hassan.
 

XVII


C
'était un bon enfant dans la force du terme ;
Très
bon-et très enfant ; — mais quand il avait dit :
Je
veux que cela soit , il était comme un terme.
Il
changeait de dessein comme on change d'habit ;
Mais
il fallait toujours que le dernier se fît.
C
'était un océan devenu terre ferme.
 


XVIII

Bizarrerie
étrange ! avec ses goûts changeants,
Il
ne pouvait souffrir rien d'extraordinaire
Il
n'aurait pas marché sur une mouche à terre.
Mais
s'il l'avait trouvée à dîner dans son verre,
Il
aurait assommé quatre ou cinq de ses gens -
Parlez
après cela des bons et des méchants !
 


XIX

Venez
après cela crier d'un ton de maître
Que
c'est le cœur humain qu'un auteur doit connaître !
Toujours
le cœur humain pour modèle et pour loi.
Le
cœur humain de qui ? le cœur humain de quoi ?
Celui
de mon voisin a sa manière d'être ;
Mais
morbleu ! comme lui, j'ai mon cœur humain, moi.

 

XX

Cette
vie est à tous, et celle que je mène,
Quand
le diable y serait, est une vie humaine.
Alors
, me dira-t-on, c'est vous que vous peignez,
Vous
êtes le héros, vous vous mettez en scène
-Pas
du tout, — cher lecteur, — je prends à l'un le nez
l'autre, le talon, — à l'autre, — devinez.
 

XXI


En ce cas vous créez un monstre, une chimère,
Vous
faites un enfant qui n'aura point de père.
-Point
de père, grand Dieu ! quand, comme Trissotin
J
'en suis chez mon libraire accouché ce matin !
D
'ailleurs is pater est quem nuptiae... j'espère
Que
vous m'épargnerez de vous parler latin.
 


XXII

Consultez
les experts, le moderne et l'antique ;
On
est, dit Brid'oison, toujours fils de quelqu'un .
Que
l'on fasse, après tout, un enfant blond, ou brun,
Pulmonique
ou bossu, borgne ou paralytique,
C
'est déjà très joli, quand on en a fait un ;
Et
le mien a pour lui qu'il n'est point historique.
 


XXIII

Considérez
aussi que je n ai rien volé
A
la Bibliothèque ; — et bien que cette histoire
Se
passe en Orient, je n'en ai point parlé.
Il
est vrai que, pour moi, je n'y suis point allé.
Mais
c'est si grand, si loin !-Avec de la mémoire
On
se tire de tout :-allez voir pour y croire.

 

XXIV

Si
d'un coup de pinceau je vous avais bâti
Quelque
ville aux toits bleus, quelque blanche mosquée,
Quelque
tirade en vers, d'or et d'argent plaquée,
Quelque
description de minarets flanquée,
Avec
l'horizon rouge et le ciel assorti,
M
'auriez-vous répondu : Vous en avez menti ?

 

XXV

Je
vous dis tout cela, lecteur, pour qu'en échange
Vous
me fassiez aussi quelque concession.
J
'ai peur que mon héros ne vous paraisse étrange ;
Car
l'étrange, à vrai dire, était sa passion.
Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange.
Et
qui l'est ici-bas ?-Tartuffe a bien raison.

 

XXVI

Hassan
était un être impossible à décrire.
C
'est en vain qu'avec lui je voudrais vous lier,
Son
cœur est un logis qui n'a pas d'escalier.
Ses
intimes amis ne savaient trop qu'en dire.
Parler
est trop facile, et c'est trop long d'écrire :
Ses
secrets sentiments restaient sur l'oreiller.
 


XXVII

Il
n'avait ni parents, ni guenon, ni maîtresse.
Rien
d'ordinaire en lui, — rien qui le rattachât
Au
commun des martyrs, — pas un chien, pas un chat.
Il
faut cependant bien que je vous intéresse
A
mon pauvre héros. — Dire qu'il est pacha,
C
'est un moyen usé, c'est une maladresse.
 

XXVIII


Dire
qu'il est grognon, sombre et mystérieux,
Ce
n'est pas vrai d'abord, et c'est encor plus vieux.
Dire
qu'il me plaît fort, cela n'importe guère.
C
'est tout simple d'ailleurs, puisque je suis son père
Dire
qu'il est gentil comme un cœur, c'est vulgaire.
J
'ai déjà dit là-haut qu'il avait de beaux yeux.
 

XXIX

Dire
qu'il n'avait peur ni de Dieu ni du diable,

C
'est chanceux d'une part, et de l'autre immoral.
Dire
qu'il vous plaira, ce n'est pas vraisemblable.
Ne
rien dire du tout, cela vous est égal.
Je
me contente donc du seul terme passable
Qui
puisse l'excuser :-c'est un original.
 

XXX

Plût
à Dieu, qui peut tout, que cela pût suffire
A
le justifier de ce que je vais dire !

Il
le faut cependant, — le vrai seul est ma loi.
Au
fait, s'il agit mal, on pourrait rêver pire.
Ma
foi, tant pis pour lui :-je ne vois pas pourquoi
Les
sottises d'Hassan retomberaient sur moi.
 

XXXI

D
'ailleurs on verra bien, si peu qu'on me connaisse,
Que
mon héros de moi diffère entièrement.
J
'ai des prétentions à la délicatesse ;

Quand
il m'est arrivé d'avoir une maîtresse,
Je
me suis comporté très pacifiquement.
En
honneur devant Dieu, je ne sais pas comment
 

XXXII

J
'ai pu, tel que je suis, entamer cette histoire,
Pleine
, telle qu'elle est, d'une atrocité noire.
C
'est au point maintenant que je me sens tenté
De
l'abandonner là pour ma plus grande gloire,

Et
que je brûlerais mon œuvre, en vérité,
Si
ce n'était respect pour la postérité.
 

XXXIII

Je
disais donc qu'Hassan était natif de France ;
Mais
je ne disais pas par quelle extravagance
Il
en était venu jusqucroire, à vingt ans,
Qu
'une femme ici-bas n'était qu'un passe-temps.
Quand
il en rencontrait une à sa convenance,

S
'il la cardait huit jours. c'était déjà longtemps.
 

XXXIV

On
sent l'absurdité d'un semblable système,
Puisqu
'il est avéré que, lorsqu'on dit qu'on aime,
On
dit en même temps qu'on aimera toujours, —
Et
qu'on n'a jamais vu ni rois ni troubadours
Jurer
à leurs beautés de les aimer huit jours.
Mais
cet enfant gâté ne vivait que de crème

 

XXXV

Je
sais bien, disait-il un jour qu'on en parlait,
Que
les trois quarts du temps ma crème a le goût d'ailette
Nous
avons sur ce point un siècle de vinaigre,
c'est déjà beaucoup que de trouver du lait
Mais
toute servitude en amour me déplaît ;
J
'aimerais mieux. je crois, être le chien d'un nègre,
 


XXXVI

Ou
mourir sous le fouet d'un cheval rétif,
Que
de craindre une jupe et d'avoir pour maîtresse
Un
de ces beaux geôliers, au regard attentif,
Qui
, d'un pas mesuré marchant sur la souplesse
Du
haut de leurs yeux bleus vous promènent en laisse
Un
bâton de noyer, au moins, c'est positif.
 

XXXVII


On
connaît son affaire, — on sait à quoi s'attendre ;
On
se frotte le dos, — on s'y fait par degré
Mais
vivre ensorcelé sous un ruban doré !
boire
du lait sucré dans un maillot vert tendre !
N
'avoir à son cachot qu'un mur si délabré,
Qu
'on ne s'y saurait même accrocher pour s'a pendre
 

XXXVIII


Ajoutez
à cela que, pour comble d'horreur,
La
femme la plus sèche et la moins malhonnête
Au
bout de mes huit jours trouvera dans sa tête,
Ou
dans quelque recoin oublié de son cœur,
Un
amant qui jadis lui faisait plus d'honneur,
Un
cœur plus expansif, une jambe mieux faite
 

XXXIX

Plus
de douceur dans l'âme ou de nerf dans les bras

Je rappelle au lecteur qu'ici comme là-bas
C
'est mon héros qui parle, et je mourrais de honte
S
'il croyait un instant que ce que je raconte,
Ici
plus que jamais, ne me révolte pas
Or
donc, disait Hassan, plus la rupture est prompte,
 

XL

Plus
mes petits talents gardent de leur fraîcheur
C
'est la satiété qui calcule et qui pense.

Tant
qu'un grain d'amitié reste dans la balance.
Le
Souvenir souffrant s'attache à l'espérance
Comme
un enfant malade aux lèvres de sa sœur.
L
'esprit n'y voit pas clair avec les yeux du cœur.
 

XLI

Le
dégoût, c'est la haine — et quel motif de haine
Pourrais-je
soulever ?— pourquoi m'en voudrait-on ?

Une
femme dira qu'elle pleure : — et moi donc !
Je
pleure horriblement ! — je me soutiens à peine ;
Que
dis-je, malheureux ! il faut qu'on me soutienne.
Je
n'ose même pas demander mon pardon.
 

XLII

Je
me prive du corps, mais je conserve l'âme.

Il
est vrai, dira-t-on, qu'il est plus d'une femme
Près
de qui l'on ne fait, avec un tel moyen,
Que
se priver de tout et ne conserver rien.
Mais
c'est un pur mensonge, un calembour infâme,
Qui
ne mordra jamais sur un homme de bien
 

XLIII

Voilà
ce que disait Hassan pour sa défense.
Bien
entendu qu'alors tout se passait en France,

Du
temps que sur l'oreille il avait ce bonnet
Qui
fit à son départ une si belle danse
Par
dessus les moulins. Du reste, s'il tenait
A
son raisonnement, c'est qu'il le comprenait.
 

XLIV

Bien
qu'il traitât l'amour d'après un catéchisme,
Et
qu'il mit tous ses soins à dorer son sophisme,
Hassan
avait des nerfs qu'il ne pouvait railler.

Chez
lui la jouissance était un paroxysme
Vraiment
inconcevable et fait pour effrayer :
Non
pas qu'on l'entendit ni pleurer ni crier. —
 

XLV

Un
léger tremblement, — une pâleur extrême, —
Une
convulsion de la gorge un blasphème, —
Quelques
mots sans raison balbutiés tout bas,
C
'est tout ce qu'on voyait sa maîtresse elle-même

N
'en sentait rien, sinon qu'il restait dans ses bras
Sans
haleine et sans force, et ne répondait pas.
 

XLVI

Mais
à cette bizarre et ridicule ivresse
Succédait
d'ordinaire un tel enchantement
Qu
'il commençait d'abord par faire à sa maîtresse
Mille
et un madrigaux, le tout très lourdement.
Il
devenait tout miel, tout sucre et tout caresse.

Il
eût communié dans un pareil moment.
 

XLVII
.
Il
n'existait alors secret ni confidence
Qui
pût y résister. — Tout partait, tout roulait ;
Tous
les épanchements du monde entraient en danse,
Illusions
, soucis, gloire, amour, espérance ;
Jamais
confessionnal ne vit de chapelet

Comparable
en longueur à ceux qu'il défilait.
 

XLVIII

Ah !
c'est un grand malheur, quand on a le cœur tendre,
Que
ce lien de fer que la nature a mis
Entre
l'âme et le corps, ces frères ennemis !
Ce
qui m'étonne, moi, c'est que Dieu l'ait permis
Voilà
le nœud gordien qu'il fallait qu'Alexandre

Rompît
de son épée, et réduisit en cendre.
 

XLIX

L
'âme et le corps, hélas ! ils iront deux à deux,
Tant
que le monde ira, — pas à pas, — côte à côte,
Comme
s'en vont les vers classiques et les bœufs.
L
'un disant : Tu fais mal ! et l'autre : C'est ta faute.

Ah !
misérable hôtesse, et plus misérable hôte !
Ce
n'est vraiment pas vrai que tout soit pour le mieux.
 

L

Et
la preuve, lecteur, la preuve irrécusable
Que
ce monde est mauvais, c'est que pour y rester
Il
a fallu s'en faire un autre, et l'inventer
Un
autre !-monde étrange, absurde, inhabitable,

Et
qui, pour valoir mieux que le seul véritable,
N
'a pas même un instant eu besoin d'exister
 

LI

Oui
, oui, n'en doutez pas, c'est un plaisir perfide
Que
d'enivrer son âme avec le vin des sens ;
Que
de baiser au front la volupté timide,
Et
de laisser tomber, comme la jeune Elfride.
La
clef d'or de son cœur dans les eaux des torrents.

Heureux
celui qui met, dans de pareils moments,
 

LII

Comme
ce vieux vizir qui gardait sa sultane,
La
lame de son sabre entre une femme et lui !
Heureux
l'autel impur qui n'a pas de profane !
Heureux
l'homme indolent pour qui tout est fini
Quand
le plaisir s'émousse, et que la courtisane

N
'a jamais vu pleurer après qu'il avait ri !
 

LIII

Ah !
l'abîme est si grand ! la pente est si glissante !
Une
maîtresse aimée est si près d'une sœur !
Elle
vient si souvent, plaintive et caressante,
Poser
, en chuchotant, son cœur sur votre cœur !

L
'homme est si faible alors ! la femme est si puissante !
Le
chemin est si doux du plaisir au bonheur !
 

LIV

Pauvres
gens que nous tous !-Et celui qui se livre,
De
ce qu'il aura fait doit tôt ou tard gémir !
La
coupe est là, brûlante, — et celui qui s'enivre

Doit
rire de pitié s'il ne veut pas frémir !
Voilà
le train du monde, et ceux qui savent vivre
Vous
diront à cela qu'il valait mieux dormir.
 

LV

Oui
, dormir-et rêver !-Ah ! que la vie est belle,
Quand
un rêve divin fait sur sa nudité
Pleuvoir
les rayons d'or de son prisme enchanté !

Frais
comme la rosée, et fils du ciel comme elle !
Jeune
oiseau de la nuit, qui, sans mouiller son aile,
Voltige
sur les mers de la réalité !
 

LVI

Ah !
si la rêverie était toujours possible !
Et
si le somnambule, en étendant la main,

Ne
trouvait pas toujours la nature inflexible
Qui
lui heurte le front contre un pilier d'airain !
Si
l'on pouvait se faire une armure insensible !
Si
l'on rassasiait l'amour comme la faim !
 

LVII

Pourquoi
Manon Lescaut, dès la première scène,
Est-elle
si vivante et si vraiment humaine,

Qu
'il semble qu'on l'a vue et que c'est un portrait ?
Et
pourquoi l'Héloïse est-elle une ombre vaine,
Qu
'on aime sans y croire et que nul ne connaît ?
Ah !
rêveurs, ah, rêveurs, que vous avons-nous fait ?
 

LVIII

Pourquoi
promenez-vous ces spectres de lumière

Devant
le rideau noir de nos nuits sans sommeil,
Puisqu
'il faut qu'ici-bas tout songe ait son réveil,
Et
puisque le désir se sent cloué sur terre,
Comme
un aigle blessé qui meurt dans la poussière,
L
'aile ouverte, et les yeux fixés sur le soleil ?
 

LIX

Manon !
sphinx étonnants véritable sirène,

Cœur
trois fois féminin, Cléopâtre en paniers !
Quoi
qu'on dise ou qu'on fasse, et bien qu'à Sainte Hélène
On
ait trouvé ton livre écrit pour des portiers,
Tu
n'en es pas moins vraie, infâme, et Cléomène
N
'est pas digne, à mon sens, de te baiser les pieds
 

LX

Tu
m'amuses autant que Tiberge m'ennuie ,
Comme
je crois en toi ! que je t'aime et te hais !

Quelle
perversité ! quelle ardeur inouïe
Pour
l'or et le plaisir ! Comme toute la vie
Est
dans tes moindres mots ! Ah ! folle que tu es.
Comme
je t'aimerais demain, si tu vivais !
 

LXI

En
vérité, lecteur, je crois que je radote.

Si
tout ce que je dis vient à propos de botte,
Comment
goûteras-tu ce que je dis de bon ?
J
'ai fait un hiatus indigne de pardon ;
Je
compte là-dessus rédiger une note.
J
'en suis donc à te dire... où diable en suis-je donc ?
 

LXII

M
'y voilà. — Je disais qu'Hassan, près d'une femme,

Était
très expansif, — il voulait tout ou rien.
Je
confesse, pour moi, que je ne sais pas bien
Comment
on peut donner le corps sans donner l'âme,
L
'un étant la fumée, et l'autre étant la flamme.
Je
ne sais pas non plus s'il était bon chrétien ;
 

LXIII

Je
ne sais même pas quelle était sa croyance,
Ni
quel secret si tendre il avait confié,

Ni
de quelle façon, quand il était en France,
Ses
maîtresses d'un jour l'avaient mystifié,
Ni
ce qu'il en pensait, — ni quelle extravagance
L
'avait fait blasphémer l'amour et l'amitié,
 

LXIV

Mais
enfin, certain soir qu'il ne savait que faire,
Se
trouvant mal en train vis-à-vis de son verre,
Pour
tuer un quart d'heure il prit monsieur Galland.

Dieu
voulut qu'il y vît comme quoi le sultan
Envoyait
tous les jours une sultane en terre,
Et
ce fut là-dessus qu'il se fit musulman .
 

LXV

Tous
les premiers du mois, un juif aux mains crochues
Amenait
chez Hassan deux jeunes filles nues,
Tous
les derniers du mois on leur donnait un bain,
Un
déjeuner, un voile, un sequin dans la main,

Et
puis on les priait d'aller courir les rues.
Système
assurément qui n'a rien d'inhumain
 

LXVI

C
'était ainsi qu'Hassan, quatre fois par semaine,
Abandonnait
son âme au doux plaisir d'aimer.
Ne
sachant pas le turc, il se livrait sans peine :
À
son aise en français il pouvait se pâmer.
Le
lendemain, bonsoir. — Une vieille Égyptienne

Venait
ouvrir la porte au maître, et la fermer.
 

LXVII

Ceci
pourra sembler fort extraordinaire,
Et
j'en sais qui riront d'un système pareil.
Mais
il parait qu'Hassan se croyait, au contraire,
L
'homme le plus heureux qui fût sous le soleil.
Ainsi
donc, pour l'instant, lecteur, laissons-le faire.
Le
voilà, tel qu'il est, attendant le sommeil.


LXVIII

Le
sommeil ne vint pas, — mais cette douce ivresse
Qui
semble être sa sœur, ou plutôt sa maîtresse ;
Qui
, sans fermer les yeux, ouvre l'âme à l'oubli ;
Cette
ivresse du cœur, si douce à la paresse
Que
, lorsqu'elle vous quitte, on croit qu'on a dormi ;
Pâle
comme Morphée, et plus belle que lui.

 

LXIX

C
'est le sommeil de l'âme
On
se remue, on bâille, et cependant on dort.
On
se sent très bien vivre, et pourtant on est mort
On
ne parlerait pas d'amour, mais je présume
Que
l'on serait capable, avec un peu d'effort...
Je
crois qu'une sottise est au bout de ma plume.
 

LXX


Avez-vous
jamais vu, dans le creux d'un ravin,
Un
bon gros vieux faisan, qui se frotte le ventre,
S
'arrondir au soleil, et ronfler comme un chantre ?
Tous
les points de sa boule aspirent vers le centre.
On
dirait qu'il rumine, ou qu'il cuve du vin,
Enfin
, quoi qu'il en soit, c'est un état divin.
 

LXXI

Lecteur
, si tu t'en vas jamais en Terre sainte,

Regarde
sous tes pieds : tu verras des heureux.
Ce
sont de vieux fumeurs qui dorment dans l'enceinte
s'élevait jadis la cité des Hébreux.
Ces
gens-là savent seuls vivre et mourir sans plainte :
Ce
sont des mendiants qu'on prendrait pour des dieux.
 

LXXII

Ils
parlent rarement, — ils sont assis par terre,

Nus
, ou déguenillés, le front sur une pierre,
N
'ayant ni sou ni poche, et ne pensant à rien.
Ne
les réveille pas : ils t'appelleraient chien.
Ne
les écrase pas : ils te laisseraient faire.
Ne
les méprise pas : car ils te valent bien.
 

LXXIII

C
'est le point capital du mahométanisme

De
mettre le bonheur dans la stupidité.
Que
n'en est-il ainsi dans le christianisme !
J
'en citerais plus d'un qui l'aurait mérité,
Et
qui mourrait heureux sans s'en être douté !
Diable !
j'ai du malheur, — encore un barbarisme.
 

LXXIV

On
dit mahométisme, et j'en suis bien fâché .

Il
fallait me lever pour prendre un dictionnaire,
Et
j'avais fait mon vers avant d'avoir cherché.
Je
me suis retourné, — ma plume était par terre.
J
'avais marché dessus, — j'ai souillé, de colère
Ma
bougie et ma verve, et je me suis couché.
 

LXXV

Tu
vois, ami lecteur, jusqu'où va ma franchise
Mon
héros est tout nu, moi je suis en chemise.

Je
pousse la candeur jusqu'à t'entretenir
D
'un chagrin domestique. — Où voulais-je en venir ?
Je
suis comme Enéas portant son père Anchise.
 

LXXXVI

Énéas
s'essoufflait, et marchait à grands pas.
Sa
femme à chaque instant demeurait en arrière
Créüse
, disait-il, pourquoi ne viens-tu pas ?

Créüse
répondait : Je mets ma jarretière.
-Mets-la
donc, et suis-nous, répondait Énéas.
Je
vais, si tu ne viens, laisser tomber mon père.
 

LXXVII

Lecteur
, nous allons voir si tu comprends ceci
Anchise
est mon poème ; et ma femme Créüse
Qui
va toujours trainant en chemin. c'est ma muse

Elle
s'en va là-bas quand je la crois ici.
Une
pierre l'arrête, un papillon l'amuse.
Quand
arriverons-nous si nous marchons ainsi ?
 

LXXVIII

Enéas
, d'une part, a besoin de sa femme.
Sans
elle, à dire vrai, ce n'est qu'un corps sans âme.
Anchise
, d'autre part, est horriblement lourd.
Le
troisième péril, c'est que Troie est en flamme.

Mais
, dès qu'Anchise grogne ou que sa femme court.
Créas
est forcé de s'arrêter tout court.

Namouna - Chant premier un poème de Alfred de Musset

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Alfred de Musset (n° 418)  Voter pour ce poème418 votes

Poème de l'amour de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles


Il n'est pas un instant où près de toi couchée
Dans
la tombe ouverte d'un lit,
Je
n'évoque le jour où ton âme arrachée
Livrera
ton corps à l'oubli. [...]


Quand
ma main sur ton coeur pieusement écoute
S
'apaiser le feu du combat,
Et
que ton sang reprend paisiblement sa route,
Et
que tu respires plus bas,


Quand
, lassés de l'immense et mouvante folie
Qui
rend les esprits dévorants,
Nous
gisons, rapprochés par la langueur qui lie
Le
veilleur las et le mourant,


Je
songe qu'il serait juste, propice et tendre
D
'expirer dans ce calme instant
, soi-même, on ne peut rien sentir, rien entendre
Que
la paix de son coeur content.


Ainsi
l'on nous mettrait ensemble dans la terre,
, seule, j'eus si peur d'aller ;
La
tombe me serait un moins sombre mystère
Que
vivre seule et t'appeler.


Et
je me réjouirais d'être un repas funèbre
Et
d'héberger la mort qui se nourrit de nous,
Si
je sentais encor, dans ce lit des ténèbres,
L
'emmêlement de nos genoux...

Poème de l'amour un poème de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles (n° 19)  Voter pour ce poème501 votes

Pour le moment de Pierre Reverdy


Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Pierre Reverdy (n° 441)  Voter pour ce poème340 votes

Le dormeur du val de Arthur Rimbaud


C'est un trou de verdurechante une rivière,
Accrochant
follement aux herbes des haillons
D
'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit
: c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un
soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et
la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort
; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle
dans son lit vert où la lumière pleut.

Les
pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait
un enfant malade, il fait un somme :
Nature
, berce-le chaudement : il a froid.

Les
parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il
dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille
. Il a deux trous rouges au côté droit.

Le dormeur du val un poème de Arthur Rimbaud

Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Arthur Rimbaud (n° 323)  Voter pour ce poème528 votes

Les Grenades de Paul Valéry


Plus sur ce poème >>📃📋Poème de Paul Valéry (n° 345)  Voter pour ce poème489 votes


Les poèmes


A     B     C     D     E     F    

G     H     I     J     K     L    

M     N     O     P     Q     R    

S     T     U     V     W     X    

Y     Z    

Les poètes


A     B     C     D     E     F    

G     H     I     J     K     L    

M     N     O     P     Q     R    

S     T     U     V     W     X    

Y     Z